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La Naissance du Savoir Historique

L’histoire, telle que nous la connaissons, n’a pas toujours existé. L’homme ne s’est pas toujours su et voulu un être historique. De nombreuses sociétés, qualifiées de primitives, traditionnelles ou pré-modernes, se distinguent par des modes d’existence niant l’histoire. On peut donc opposer l’homme traditionnel, qui vit son histoire en l’annulant, à l’homme moderne qui, en découvrant la nature historique de son existence, a permis à l’esprit de devenir historien.

L'Homme Traditionnel et le Temps Mythique

Pour l’homme traditionnel, le temps et les actions humaines n’ont pas de « valeur intrinsèque autonome », comme l’a souligné Mircea Eliade. Ce qui importe, c’est ce qui s’est passé dans le temps originaire, le temps des commencements, un temps sacré, celui des dieux, des héros ou des ancêtres. Le temps des hommes, profane, ne peut être que la répétition ou l’imitation de ce temps primordial.

La société traditionnelle est ainsi orientée vers la réactualisation du passé fondateur. « Tout rituel a un modèle divin, un archétype », explique Eliade, citant des adages indiens tels que « Nous devons faire ce que les dieux firent au commencement » et « Ainsi ont fait les dieux; ainsi font les hommes ». Cette théorie sous-jacente aux rituels se retrouve chez divers peuples, des aborigènes d’Australie aux nègres Amazoulous, où les coutumes sont justifiées par les actions des ancêtres mythiques. Chez les Sakhalaves de Madagascar, toutes les coutumes doivent être observées conformément aux lois héritées des ancêtres. Tous les actes religieux sont supposés avoir été fondés par les dieux, héros civilisateurs ou ancêtres mythiques.

Dans le monde archaïque, il n’y a pas d’activités « profanes » au sens où nous l’entendons. Toute action qui a un sens précis, qu’il s’agisse de chasse, de pêche, d’agriculture, de jeux, de conflits ou de sexualité, participe au sacré. Seules les activités dépourvues de signification mythique, celles qui n’ont pas de modèles exemplaires, sont considérées comme « profanes ». Ainsi, toute activité responsable et poursuivant un but défini est, pour le monde archaïque, un rituel.

La danse, par exemple, était à l’origine sacrée et avait un modèle extra-humain, qu’il s’agisse d’un animal totémique, d’une divinité ou d’un héros. De même, les luttes, les conflits et les guerres avaient souvent une cause et une fonction rituelles, commémorant un épisode du drame cosmique et divin. Chaque fois que le conflit se répète, il y a imitation d’un modèle archétypal.

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L'Émergence de la Conscience Historique

Puisque seul le passé mythique a du sens, il est inutile de rapporter ce qui se passe dans le temps profane. La mémoire collective devient alors une entreprise d’annulation de l’effectivité historique. Elle n’est pas la mémoire du temps des hommes, mais celle du modèle anhistorique qui le légitime et le fonde. Ce rapport spécifique de l’homme à son existence est marqué par l’hétéronomie : l’invisible règle le visible, le sacré règle le profane, l’anhistorique régit l’historique.

Marcel Gauchet souligne que le règne de l’homme archaïque se place sous le signe de la dépossession, où « à l’origine est la dépossession radicale, l’altérité intégrale du fondement, de la source du sens et du foyer de la loi ». Le fait religieux à l’état pur réside dans l’établissement d’un rapport de dépossession entre l’univers des vivants-visibles et son fondement. La religion est ainsi perçue comme « l’énigme de notre entrée à reculons dans l’histoire ».

La question cruciale est donc de savoir comment les hommes ont pu accéder à la conscience de leur historicité, comment ils ont pu entrer dans l’histoire. Pour se connaître et se vouloir historiques, ils ont dû se réapproprier un pouvoir originairement conféré aux dieux, aux héros ou aux ancêtres : le pouvoir d’instituer leur monde. Ce pouvoir est le pouvoir politique. Lorsque ce ne sont plus les dieux qui donnent la loi, mais les hommes qui la font, ceux-ci découvrent à la fois la dimension politique et la dimension historique de leur existence.

La Grèce et l'Invention de l'Histoire

Ce n’est pas un hasard si l’histoire, comme récit des actions humaines passées, naît en Grèce. Elle naît dans le pays qui invente la démocratie, car avec l’avènement de la cité, l’homme prend conscience d’être un sujet agissant dans le monde au sein d’une communauté dont il dépend. Cette découverte de sa liberté dans une structure concrète expliquerait la décision culturelle de faire de l’histoire.

Hérodote est considéré comme le père de l’histoire. Avec lui apparaissent les caractéristiques de l’esprit historien, même si ce n’est qu’au XIXe siècle qu’il s’affirmera pleinement dans son autonomie. Hérodote prend en considération le temps des hommes. Le passé qu’il veut arracher à l’oubli n’est pas un passé mythique, mais le passé réel, celui dans lequel se sont affrontés les Mèdes et les Grecs. Il y a homogénéité entre les différents moments du temps, chaque époque est unique et le temps exclut la répétition.

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L’autonomisation du devenir profane et l’affirmation de son irréversibilité ne sont pas radicales dans l’œuvre d’Hérodote ou de Thucydide. La question demeure : comment la cité a-t-elle pu apparaître ? Comment comprendre le passage d’une société traditionnelle, sans histoire, à une société historique, à État ?

Hérodote : Père de l'Histoire et Enquêteur Infatigable

Olivier Picard, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, souligne qu’« Avant l’Enquête d’Hérodote, en fait d’Histoire, il n’y avait rien. » Hérodote (484-420), né à Halicarnasse (Asie Mineure) et mort à Thourioi (Italie), connut complots, révolutions, exils, grands voyages et gloire littéraire. Il séjourna à Athènes au moment le plus brillant de son histoire et connaissait aussi bien le monde grec que le monde « barbare ».

Au Ve siècle avant Jésus-Christ, l'élan créateur d'Athènes posa les principes de la démocratie, inventa la tragédie, la comédie, donna ses statuts à la philosophie, entama la rhétorique, développa la médecine et fonda un genre nouveau : l’enquête historique.

Hérodote se donne lui-même le titre de « Père de l'Histoire », le mot « enquête » se disant en grec historia (« Je sais parce que je me suis renseigné »). En enquêtant, il procéda à des recherches de témoignages variés pour poser un diagnostic, séparant ainsi son œuvre des épopées, des annales et des chroniques des scribes du Proche-Orient. Contrairement à ces clercs au service des rois, Hérodote était indépendant et pouvait être objectif dans ses enquêtes, présentant les points de vue des adversaires et des observateurs.

Les Guerres Médiques et la Naissance de l'Esprit Historique

Hérodote fut fasciné par les Guerres Médiques, qu’il considérait comme « la grande guerre mondiale de son temps ». Il s’interrogea sur les causes et les conséquences de cet affrontement, se situant par rapport aux savoirs et à la littérature de son époque.

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L’épopée était la grande littérature du Ve siècle. Hérodote, à l'instar des épopées qui chantaient les exploits des héros, voulut immortaliser les erga (exploits) de son temps. Il fit référence aux poèmes homériques, mais proposa une création différente en abandonnant le vers épique pour la prose, ce qui lui donna une plus grande liberté d’écriture et un instrument intellectuel plus souple.

Contemporain des sophistes, Hérodote appliqua la causalité aux évènements de la société, se demandant « Pourquoi la guerre gréco-perse ? ». Tout en ne remettant pas en cause l’existence des dieux, il se pencha sur les passions humaines, seules responsables du cours des évènements. Il ne présenta jamais la victoire des Grecs comme le fruit d’une décision divine, contrairement aux Perses pour qui les dieux décidaient de tout.

Hérodote connut les enseignements des grands sages d’Asie Mineure et suivit leurs leçons, ce qui contribua à sa conception moderne du récit historique. Il prit conscience qu’il devait écrire une histoire globale, dans un monde bipolaire (les Grecs et les Barbares), s'intéressant à tous les aspects du monde connu et du comportement humain.

Les Difficultés d'Hérodote : Temps et Représentation de la Terre

Pour construire un récit de cette ampleur, Hérodote dut créer des cadres géographique et chronologique qui n’existaient pas. Il se heurta à deux difficultés considérables d’ordre conceptuel : le temps et la représentation de la terre.

Les Grecs étaient relativement pauvres en matière de datation. Hérodote, en bon ionien, construisit son récit sur les règnes des rois barbares, ce qui permit de rattacher sa chronologie à d’autres évènements de façon précise.

Pour la représentation de la terre, Hérodote reprit les trois divisions classiques : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il s’intéressa plus aux hommes, aux particularités de chacun des peuples rencontrés, qu’aux formes générales de la terre, se faisant ethnologue et faisant de la politique le sujet de l’histoire.

Hérodote et la Politique : Une Clé Essentielle

Pour Hérodote, le mot « barbare » n’était pas péjoratif. Il était sensible aux qualités des Perses. Pour lui, le régime politique distinguait les Grecs et les Barbares. Les Grecs vivaient dans une cité obéissant au nomos, la loi, qui faisait leur force. Selon Hérodote, ce fut le nomos qui permit aux Grecs de l’emporter contre les Perses, affaiblis par leur système monarchique. Le nomos était une cohésion sociale fondée sur la certitude que l’ordre était juste et rassemblait l’ensemble de la société.

L’attention portée par Hérodote aux régimes politiques, aux institutions et à leurs conséquences sur la société rend largement compte de la naissance du genre historique.

Transmission du Texte d'Hérodote

L'Enquête d'Hérodote, très lue par ses contemporains, eut beaucoup de successeurs. Transmise par les Athéniens, les bibliothécaires d’Alexandrie, les grands copistes de l’époque byzantine et les lettrés occidentaux, elle nous est parvenue complète, sous une forme admirablement conservée.

Athènes, Berceau de la Révolution Intellectuelle

Au Ve siècle avant notre ère, Athènes est le lieu d'une révolution intellectuelle et scientifique. Les sophistes, intellectuels itinérants, remettent en cause les certitudes établies et libèrent l'éducation du poids de la tradition religieuse. Protagoras affirme que « L'homme est la mesure de toutes choses », soulignant la relativité de la connaissance humaine. Cette liberté de pensée n'est pas sans danger, comme le montre la condamnation de Socrate pour impiété.

Athènes est le théâtre d'une compétition entre penseurs et le lieu où s'inventent les disciplines du savoir, comme la philosophie ou l'histoire. Son régime démocratique crée les conditions d'un intense débat d'idées.

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