Cette publication a bénéficié du soutien de Rosa Luxembourg Institute.
Introduction
L'invasion de l'Irak en 2003 a marqué un tournant dans les relations internationales et a eu des conséquences profondes et durables, non seulement pour l'Irak lui-même, mais aussi pour le monde entier. Cet article explore les répercussions de cette guerre, en particulier en Algérie, en mettant en lumière les leçons que ce pays a tirées de ce conflit.
Le choc et la stupeur : une agression inoubliable
L’image est inoubliable. Dans cette nuit de printemps, d’énormes déflagrations ravagent une ville endormie. Diffusé en direct par la chaine qatarie Al Jazeera, alors très suivie en Algérie, ce déploiement incendiaire a immédiatement rappelé l’horrible massacre de l’abri d’Al Amiriyya en 1991 lors de la première guerre du Golfe. L’aviation des Etats-Unis mettait en œuvre la première phase de l’invasion de l’Irak par un bombardement d’une violence inouïe de la capitale la plus emblématique de la civilisation arabo-musulmane. Dans l’esprit déviant des pseudo-stratèges néoconservateurs américains, ce déchainement infernal de violence devait susciter « choc et stupeur » de la part des populations écrasées sous les bombes. Et, censément, précipiter ainsi leur soumission en acceptant inconditionnellement la suprématie impériale. Les Algériens n’ont pas été pris de court par une agression annoncée à cor et à cri par les Etats-Unis et leurs alliés. Le message politique porté par cette attaque d’une insoutenable sauvagerie est clair et sans équivoque. En Algérie, le trauma est toujours vivace, vingt ans plus tard, aucun des témoins de ce tragique événement n’a oublié l’ouverture apocalyptique, fondée sur un grossier mensonge, d’un nouvel acte de l’interminable tragédie irakienne.
L'Algérie et l'Irak : une solidarité à l'épreuve
De nombreux irakiens se sont rendus en Algérie dans les premières années de l’indépendance en tant que coopérants techniques dans divers secteurs de la vie économique et sociale de l’Algérie. Certains y ont fait souche tout en maintenant des liens avec le pays d’origine. Cela était d’autant plus aisé que les deux peuples aux extrémités opposées de l’arc arabo-musulman possèdent de nombreux traits socio-culturels communs. Au plan politique, si la solidarité sans réserve avec le peuple irakien est manifeste et l’empathie tangible, l’opinion algérienne est critique du régime de Saddam Hussein. Le sentiment, largement partagé, est que la dictature baathiste, brutale et aveugle, porte une lourde responsabilité dans la tragédie endurée par le peuple du pays des deux fleuves. C’est bien cette direction politique, par son extraordinaire manque de clairvoyance politique et son mépris du peuple, qui a permis l’affaiblissement, jusqu’à sa destruction, du pays.
Les accords historiques auxquels étaient parvenus le shah d’Iran Reza Pahlavi et Saddam Hussein alors vice-président irakien mais homme fort du régime, sous les auspices du président Boumediene, avaient été reconnus par le régime de Téhéran après la révolution de 1979. A chacun de ces paliers, la diplomatie algérienne a tout tenté pour calmer le bellicisme occidental et inciter les dirigeants irakiens à la modération en les alertant sur les risques majeurs encourus. Ainsi, les efforts soutenus du président Chadli Bendjedid au printemps 1990 pour trouver une issue politique à l’aventure koweitienne de Saddam Hussein se sont heurtés à une fin de non-recevoir. En 2003 la voix de l’Algérie est beaucoup moins audible et ne porte plus aussi nettement sur la scène internationale, tant le pays est embourbé depuis les années 1990 dans une « sale guerre » contre les civils qui l’a fortement affaibli et a gravement entaché un régime sans autre recours que la répression. Il n’empêche que les Algériens choqués par l’agression américano-britannique contraignent les dirigeants du pays à autoriser les manifestations de solidarité en dehors de la capitale. Le président Abdelaziz Bouteflika condamne, en termes plutôt mesurés, l’invasion de l’Irak.
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Un tournant dans les relations internationales
L’intervention impérialiste de 2003 en Irak, sans l’aval des Nations Unies, ouvre incontestablement une nouvelle ère dans les relations internationales. Depuis la disparition de l’URSS en 1990, les Etats occidentaux sous la direction des Etats-Unis n’hésitent plus à recourir à la guerre quand ils considèrent que les circonstances stratégiques leur sont favorables. Les avancées du droit international positif depuis la fin de la seconde guerre mondiale sont remises en question par le développement d’argumentaires idéologiques comme le « droit d’ingérence humanitaire » et autres « devoir d’assistance » relevant de l’arsenal de guerre médiatique et psychologique. Les justifications de propagande puissamment relayées par des appareils médiatiques globalisés participent à l’étouffement des voix critiques qui contestent la régression du droit au profit d’une logique de rapports de force dénuée de toute morale. Cette ligne est maintenue, avec quelques nuances, sous la présidence Trump, par les administrations successives. Celle dirigée par Joe Biden est, de ce point de vue, pleinement engagée dans la perspective géostratégique installée par G.W. Bush.
Le théâtre irakien a été - et continue d’être - le champ d’application des méthodes néocoloniales de division des sociétés sur des bases ethniques et confessionnelles, d’instrumentalisation des fractures socio-politiques afin d’affaiblir à la racine toutes les résistances à la domination. Avec la destruction de toutes les structures de l’Etat, c’est à ce niveau que se situe l’un des enseignements essentiels de vingt années d’occupation américaine de l’Irak. Cet exercice a été intensément pratiqué en Irak, en opposant Musulmans chiites et sunnites, Kurdes et Arabes… Les mêmes stratégies de division sont activées partout où cela est possible, comme on a pu l’observer en Syrie, au Soudan ou au Yémen. Au bout de toutes ces manœuvres, l’Irak est un pays sous tutelle, fragmenté et très affaibli. L’Etat central, largement dépouillé de ses attributs de souveraineté, ne constitue plus la profondeur stratégique des pays en première ligne de la confrontation avec Israël.
Les conséquences désastreuses de l'invasion
Au-delà de la guerre psychologique, l’invasion de l’Irak se révèle avant tout comme la somme de toutes les agissements criminels d’une armée d’occupation. Le discours américain autour de la défense de la liberté, de la lutte contre les autocraties et de la « guerre contre la terreur mondiale » selon la formule de Georges W. Un million de morts, des centaines de milliers de blessés et de vies détruites ont été accompagnés par d’innombrables atteintes aux droits de l’homme et du pillage à ciel ouvert du patrimoine historique de l’Irak. Tous effets dont la responsabilité incombe directement aux chefs militaires américains. La destruction des infrastructures civiles et les atteintes aux symboles religieux s’ajoutent au catalogue des exactions américaines. C’est bien Saddam Hussein lui-même qui, en déchirant les accords d’Alger de mars 1975, a installé son pays dans une trajectoire catastrophique. L’écrasante supériorité matérielle de l’envahisseur n’a pas cependant entamé la volonté des irakiens de vivre libres dans un pays débarrassé de la tutelle néocoloniale et du chancre de la « zone verte », véritable centre de décision impérialiste au cœur de Bagdad. Dans son cortège de crimes imprescriptibles, l’occupation a sonné le glas de l’illusion d’une démocratisation imposée par des armées étrangères. Au Maghreb, et en Algérie en particulier, les controverses sur ce thème sont closes avec la destruction de la Libye en 2011. Le sentiment largement dominant est la responsabilité de ce désastre incombe également aux dirigeants politiques du pays. Le constat est quasi-unanime : l’interdiction par le régime de Saddam Hussein de toute voix dissidente a privé la société irakienne des débats indispensables sur les options stratégiques fondamentales du pays.
Les leçons algériennes : défense et autonomie
Pour l'Algérie, les implications politiques et de sécurité de la guerre contre l’Irak en 2003, ont été simples : « si vis pacem para bellum » (si vous voulez la paix, préparez la guerre). L'effort de modernisation et d’équipement de l’armée algérienne entrepris après l’invasion s’est maintenu et renforcé au fil de la détérioration des conditions sécuritaires régionales. Cependant, toutes les leçons de cette guerre ne semblent avoir été tirées. La nécessité d’une politique de défense dissuasive, plutôt consensuelle, n’a pas été accompagnée par une ouverture politique. Le régime n'a pas bougé en termes de répression politique. En termes de ses rapports avec l’extérieur l’inclination pro-occidentale nettement perceptible sous le règne très corrompu de Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) n’a apporté aucun bénéfice au pays en matière de développement. Dans un contexte global caractérisé par la volonté occidentale de maintenir, y compris par la guerre, une hégémonie contestée, il ne saurait être question pour un pays comme l’Algérie de parvenir à une parité stratégique avec les pays industrialisés. L’objectif est plutôt d’être en capacité d’infliger des dommages substantiels à un quelconque agresseur dans une logique de conflit asymétrique.
La montée des périls au Maghreb, dont la perception est estompée par la guerre en Europe et les tensions au Moyen-Orient et dans le détroit de Taïwan est en effet préoccupante. La déstabilisation chronique de la région toute entière, les crises en Libye et au Sahel ouvertement nourries par les immixtions extracontinentales, s’étend aux frontières occidentales de l’Algérie avec l’apparition d’un acteur particulièrement hostile. Ces signaux inquiétants ont contribué à renforcer une prise de conscience des enjeux sécuritaires dont l’importance va crescendo depuis plusieurs années. L’adaptation des capacités de défense entrepris à partir de 2005 avec la signature d’accords militaires avec la Russie semble se confirmer.
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Au plan politique externe, l’enseignement susceptible d’être tiré du désastre irakien réside dans la nécessité de consolider des alliances internationales solides et effectives. L’adhésion aux principes du non-alignement est une condition du maintien d’un minimum d’autonomie de décision pour un pays comme l’Algérie, au poids politique médian sur la scène internationale. Il s’agit surtout de ne pas rééditer la faute politique du régime Baathiste. En Algérie, le trauma est toujours vivace. L’unilatéralisme américain, exacerbé depuis la fin des années 1990, aujourd’hui assis sur le reste de l’occident collectif vassalisé n’a pas, à l’évidence, contribué à apaiser un monde fracturé. A l’inverse, en laissant le champ libre aux Etats-Unis, l’effondrement de l’Union Soviétique a ouvert une séquence de déstabilisations brutales et de guerres sans issues. Les interventions armées de l’Occident en Irak et ailleurs ont apporté deuils et destructions sans précédent en nourrissant tous les extrémismes. Pour assurer leur protection, leur prospérité et leur sécurité, il n’est d’autre option pour tous les pays désireux de préserver leur autonomie de décision que d’œuvrer pour un ordre du monde moins déséquilibré. Ainsi, la nécessaire démocratisation des relations internationales ne peut s’envisager que dans la constitution de contre-pouvoirs que seule la multipolarité peut garantir.
L'unité nationale : une première ligne de défense
Il reste néanmoins, la dramatique expérience irakienne le démontre depuis plus de vingt ans, que la première ligne de défense face à n’importe quelle menace externe est l’unité du peuple et des dirigeants du pays. La tragédie irakienne est celle de l’ensemble arabo-musulman, du Golfe à l’Atlantique. Deux décennies après la destruction de son Etat, l’absence de l’Irak dans le concert des nations est vivement ressentie dans les sociétés du monde arabe. Ce pays de très haute culture et de sagesse très ancienne, traditionnellement défenseur des causes justes au Moyen-Orient, retrouvera son indépendance et se relèvera.
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