Introduction : Au-Delà de l'Odeur de l'Encre
Le monde de l'édition, souvent perçu comme un sanctuaire de la pensée et de la création, est en réalité un champ de bataille idéologique et économique. L'odeur de l'encre, symbole de la diffusion du savoir, peut masquer des réalités plus sombres, où des intérêts partisans et des logiques de pouvoir façonnent les contenus et influencent les consciences. Cet article se propose d'explorer les dynamiques complexes qui traversent le secteur de l'édition, en mettant en lumière les enjeux juridiques, les stratégies d'influence et les résistances qui s'organisent face à la concentration et à l'uniformisation de la pensée.
L'Ascension des "Militant·es de l'Économie" et l'Extrême Droitisation de la Société
Vincent Bolloré, figure emblématique de cette concentration, assume ouvertement mener un « combat civilisationnel » visant à imposer des idées racistes, sexistes et transphobes sur la scène politique. Son plan de bataille : influencer l'opinion publique pour favoriser l'élection de partis réactionnaires. La dernière séquence politique montre que, le RN, même s'il ne gouverne pas encore, se trouve dans une position de faiseur de rois. Dans cette perspective, il ne s’agit pas seulement de faire élire un·e président·e - qui pourrait bien être Bardella ou un·e autre, tant que le cœur y est - mais de créer le climat dans lequel les partis politiques, les groupuscules et autres militant·es de l’extrême droite pourront avoir les coudées franches. Il leur faut travailler les consciences et, si cela est nécessaire, ils n’hésitent pas à violenter les corps des plus rétif·ves.
Cependant, Bolloré n'est que la partie émergée de l'iceberg. D'autres acteurs, les "militant·es de l'économie", avancent masqué·es, participant activement à l'extrême droitisation de la société tout en prétendant à une neutralité objective. Ces groupes éditoriaux dissimulent les subjectivités partisanes dont ils sont les porte-parole ou les chiens de garde. Ils consentent à cette droitisation pourvu que le statu quo tienne et que le business as usual suive son cours. On peut légitimement se demander si les militant·es de l’économie qui avancent masqué·es ne sont pas plus dangereux·ses - ce à quoi on peut objecter que jamais, auparavant, une telle concentration éditoriale n’a été aussi clairement au service d’un projet politique.
La concentration éditoriale n'est pas un phénomène nouveau, mais elle a atteint un niveau sans précédent. En 2022, Hachette, Editis, Madrigall et Média-Participations représentaient à eux quatre 70 % du marché de l’édition en France. Cette concentration rend le secteur particulièrement vulnérable à l'influence d'idéologies conservatrices et à la transformation des maisons d'édition en outils de rentabilité et de promotion d'une pensée unique.
Bolloré : Un Symptôme Révélateur d'une Économie Perméable
Il ne faut pas prendre la chose à l’envers : ce n’est pas Bolloré qui invente la concentration éditoriale avec le rachat d’Hachette par Vivendi en 2023, la structure même de l’économie du livre était déjà perméable à l’apparition d’un tel personnage. De la même façon, les idées d’extrême droite ne sont pas seulement le fruit d’individus ou de partis quelconques, elles sont la matrice même à partir de laquelle nous sommes gouverné·es. De sorte que les grand·es capitalistes et celleux qui composent l’extrême droite dans toute sa diversité, par leur action concertée, ont un rôle d’intensification des politiques déjà menées, qu’elles soient éditoriales ou gouvernementales. L'ascension de Bolloré est donc un symptôme révélateur d'une économie du livre déjà perméable à de telles dérives. Sa puissance de nuisance et celle des autres "militant·es de l'économie" ne doivent pas être négligées.
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Depuis 2018, le milliardaire est mis en examen pour corruption d’agent public étranger dans l’enquête sur l’attribution de la gestion du port de Lomé. L'empire Bolloré étend son influence sur le continent africain, notamment dans le secteur des médias et de la culture. Avec Canal+, premier opérateur de télévision payante en Afrique francophone, il façonne un paysage médiatique stratégique qui lui permet d’affirmer son hégémonie culturelle. Cette hégémonie a des conséquences sur la production et la diffusion des savoirs, la représentation des récits africains et la dynamique panafricaniste.
Résistances et Alternatives : Déborder les Logiques Dominantes
Face à ces enjeux, des voix s'élèvent pour dénoncer les dérives du secteur et proposer des alternatives. Des chercheureuses, des imprimeureuses, des éditeurices et des libraires analysent et/ou subissent les dynamiques de concentration et d’extrême droitisation du marché. Des maisons d'édition indépendantes s'engagent à publier des paroles qui échappent aux logiques du discours dominant, en traitant de sujets tels que la justice sociale, l'antiracisme et le féminisme.
Ces initiatives cherchent à "désembourgeoiser" le livre en publiant celles et ceux dont l’existence même s’oppose au projet politique et économique du bloc bourgeois dans sa dérive fasciste. Elles alertent aussi sur l’importance de réinventer des lieux d’éducation populaire afin de faire face aux « librairies » que rêve d’essaimer Pierre-Édouard Stérin, activiste milliardaire d’extrême droite, dans le cadre de sa « bataille culturelle ». D'autres voies sont creusées par les éditeurices indépendant·es afin d’hybrider les genres et rendre compte de la pluralité des cultures et des vécus de celleux qui écrivent.
Des libraires, réunis au sein du LABo (Libraires Anti-Bolloré), questionnent leur rôle et leurs marges de manœuvre dans un secteur structuré par des logiques de rentabilité. Iels questionnent leur rôle et leurs marges de manœuvre dans un secteur structuré par des logiques de rentabilité. Soazic Courbet, de la librairie l’Affranchie à Lille, s’interroge sur ce que signifie être une libraire engagée au regard des systèmes de dominations dans les milieux du livre. Elle souligne l’importance d’une réflexion collective sur les dynamiques qui nous lient et invite à penser l’édition en féministes, comme une résistance aux idéologies dominantes patriarcales, capitalistes et fascistes.
Enjeux Pédagogiques et Diffusion du Savoir : Manuels Scolaires et Représentations
La concentration éditoriale a également des implications majeures dans le domaine de l'éducation. Tristan Garcia, philosophe et auteur, et Charles Sarraute, sociologue des médias, alertent sur l’impact croissant des manuels scolaires dans la formation des enseignant·es dans un contexte où le recrutement devient de plus en plus difficile et les formations de plus en plus courtes. Ils soulignent le risque d’une dépendance accrue aux manuels, perçus à tort comme des reflets parfaits des programmes. Avec Bolloré à la tête de la majorité des éditeurs de manuels, Tristan Garcia et Charles Sarraute pointent la menace d’une instrumentalisation idéologique : réécrire les contenus scolaires et remodeler les enseignements dans le but de diffuser des récits nationaux, coloniaux et conservateurs en remodelant les enseignements.
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L'évolution des représentations des personnes trans* dans l'audiovisuel et la presse est également un enjeu crucial. Karine Solene Espineira analyse l’évolution des représentations des personnes trans* dans l’audiovisuel et la presse, mettant en lumière à la fois les avancées et les écueils persistants. Si leur visibilité a augmenté durant ces vingt dernières années, elles restent souvent stéréotypées ou instrumentalisées, renforçant des imaginaires normatifs plutôt que de refléter la diversité de leurs parcours et expériences. La concentration médiatique et le projet politique réactionnaire de Vincent Bolloré conduisent ses médias à déployer des stratégies narratives spécifiques pour façonner le regard du public, jouant sur la désinformation, la peur ou l’invisibilisation.
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