L'inceste, un sujet tabou et pourtant de santé publique, touche un nombre considérable de personnes. En janvier 2024, un sondage Ipsos de l’association Face à l’Inceste révélait que 11% des Français·es ont été victimes de situations incestueuses, dont 65% de femmes. Les conséquences de ces violences sont multiples et durables, affectant notamment la capacité à établir des relations de confiance et le vécu de la maternité. Cet article explore les défis spécifiques rencontrés par les femmes victimes d'inceste durant la grossesse, l'accouchement et la période post-partum, ainsi que les pistes pour une meilleure prise en charge.
Impact de l'inceste sur la vie relationnelle et la procréation
Pour de nombreuses femmes incestées, il est difficile d’accorder sa confiance à un autre. Un témoignage qui fait écho au rapport de la Ciivise (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles Faites aux Enfants), publié en 2023, qui note que six victimes sur dix rapportent que les violences ont eu des conséquences négatives sur leurs relations sociales. Certaines mères témoignent aussi d’une procréation difficile. Valérie a subi cinq avortements entre ses 18 et 30 ans et Isabelle, victime d’inceste de ses quatre à ses 14 ans, a ensuite vécu deux fausses couches.
Grossesse et Inceste : un Défi Complexe
La grossesse peut être une période particulièrement éprouvante pour les femmes ayant subi un inceste. La psychologue Soraya de Moura Freire se rappelle d'une de ses patientes qui a avorté, car elle avait des flashbacks d’inceste en continu. Elisa, incestée par trois de ses demi-frères et son père, dit avoir eu "zéro sensation" durant sa grossesse. Les moments de la grossesse et de l’accouchement sont très significatifs, cliniquement, dans l’observation de reviviscences des violences. Souvent, chez la victime d’inceste, ils se qualifient par des crampes à l’estomac ou des douleurs autours de la sphère génitale. La pédopsychiatre Catherine Bonnet, quant à elle, montrait que les dénis de grossesse étaient fréquents chez les survivantes d’inceste. « En fait, la prise de conscience du fœtus réactivait des expériences traumatiques du passé, expliquait la spécialiste. « J’ai très mal supporté ma grossesse, abondait Marie-Ange, une survivante d’inceste lors du congrès. Bien évidemment, j’avais l’impression que, d’une part, je ne supportais pas d’exposer mon intimité, puisqu’une grossesse permet d’exposer ce qui s’est produit. J’étais écœuré qu’un enfant puisse vivre en moi. » Parfois, la pensée même de donner naissance est impossible. « Certaines femmes, parce qu’elles ont ces difficultés à penser à l’enfant, n’arrivent pas à s’imaginer qu’elles vont accoucher un jour », ajoute la pédopsychiatre. « Dès l’instant où mon corps a été tué par l’inceste par le passé, je ne peux pas donner la vie, ce n’est pas possible », se souvient avoir pensé Sonia, une autre témoin du congrès.
Difficultés et Résurgences Traumatiques
La grossesse peut être compliquée, avec des résurgences traumatiques lorsqu’elles sont touchées par des soignants. L’accouchement en lui-même peut-être la source de beaucoup d’angoisses. « L’accouchement a été un enfer, c’était 14 heures de douleur, témoignait Sandrine, survivante d’inceste, en 2009. La péridurale ne fonctionnait pas. Un magnifique bébé, mais je ne pouvais ni le toucher ni l’allaiter malgré la lourde insistance du service hospitalier qui essayait de me dire que l’allaitement était mieux pour le bébé. Concernant ma seconde grossesse, quatre ans plus tard, j’ai mieux vécu les changements de mon corps, mais je me suis arrangée pour prendre le moins de poids possible.
L'Accouchement : un Moment d'Angoisse
L’accouchement peut être une source d’angoisses intenses, ravivant les souvenirs traumatiques et rendant difficile l’établissement d’un lien avec le nouveau-né.
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La Grossesse : un Moment d'Empowerment
À l’inverse, selon la docteure israélienne Tamar Cohen, également présente à ce colloque, la grossesse peut être un moment d’empowerment pour ces femmes, au moins dans un premier temps. « La majorité des mères éprouvent un sentiment de fierté, de contrôle, de pouvoir pendant la grossesse. C’est un sens du nouveau, une certaine satisfaction, elles ont cette idée qu’elles peuvent y arriver, qu’elles peuvent le faire. » Un sentiment qui va cependant souvent de pair avec des questionnements inlassables. « Elles éprouvent une crainte constante quant au sexe de l’enfant à naître, poursuit la professionnelle. S’il s’agit d’un garçon, va-t-il devenir un agresseur incestueux ? C’est au moment de la grossesse qu’il y a notamment de la prévention à faire. Ainsi, nous militons à Face à l’inceste pour une information, un dépistage et un accompagnement des parents à risques grâce au questionnaire de l’ACE study dans les maternités et pendant les examens médicaux obligatoires de l’enfant.
Le Post-Partum : Allaitement et Difficultés Maternelles
Si la grossesse peut être compliquée, le post-partum aussi. L’allaitement, par exemple, provoque aussi des reviviscences traumatiques chez certaines mères. Isabelle, âgée de 69 ans, confie qu’il en était pour elle "hors de question". La psychologue précise que les difficultés ou bien les addictions autour de l'allaitement peuvent être directement liées aux agressions subies, en particulier si elles étaient au niveau des seins. D'autres femmes comme Angèle (le prénom a été modifié), 40 ans, victime d’inceste par son cousin, ont au contraire aimé allaiter. L’experte ajoute que chaque mère vit sa grossesse à sa façon et que la maternité peut faire naître "un regain d’amour de soi". Après avoir survécu à un inceste, les gestes maternels les plus simples deviennent un véritable casse-tête. « Allaiter, donner le bain ou embrasser son enfant avant d’aller dormir peuvent s’avérer très difficiles pour des victimes d’abus sexuels dans l’enfance, souligne l’autrice et survivante Dawn Daum dans le podcast de ce mois de mai 2022 No need to explain des Mental health mamas intitulé « Être parent avec un syndrome de stress post-traumatique ». L’enfant peut devenir le déclencheur de ce stress post-traumatique, car ces gestes sont uniques à la parentalité. »
Craintes et Hyperprotection
Durant une courte période, Angèle a eu peur de faire du mal à des enfants. Elisa se rappelle avoir été une mère "très protectrice". "Je l’ai empêchée de vivre certaines choses comme aller en colonie de vacances. J’avais trop peur qu'on l'agresse, qu'on lui fasse du mal", regrette-t-elle. Angèle évoque l’époque où son enfant a eu six ans et ses premiers poils pubiens. "Ça m'a mis une énorme claque. J’ai replongé dans mon traumatisme.". Soraya de Moura Freire note que les angoisses de certaines mères diffèrent suivant le genre du bébé. Avoir un garçon peut faire peur, car l’image de l’homme est liée à celle de l'agresseur pour certaines victimes, et la petite fille, à celle, justement, de la victime.
Difficultés Paternelles
Les pères ne sont pas en reste. « J’ai toujours eu peur de toucher mes enfants, leur donner le bain, les déshabiller, racontait Denis, victime de son frère à l’âge de 6 ans, lors de notre congrès. Dans les faits, « la réaction classique, c’est le renfermement et la distanciation » vis-à-vis de ses enfants, rappelle Dawn Daum. « Ça peut ressembler à de l’indifférence de l’extérieur, poursuit l’invitée. Il y a souvent de la rage irrationnelle, des réactions effrayantes envers l’enfant. Les parents peuvent réagir avec trop de réflexion ou peuvent au contraire être paralysés par la prise de décision car ils sont terrorisés que la décision prise va avoir un impact sur l’enfant. Cette situation peut souvent conduire à la négligence des besoins de l’enfant, tant que le parent ne se rend pas compte de son comportement. » Ce fut le cas de Marie-Ange quand elle a donné naissance à son fils : « Il est arrivé, il était trop beau, trop parfait, alors que je pensais mettre au monde un monstre. Il était trop parfait pour moi et bien évidement j’ai mis de la distance. Je l’ai laissé dans les bras de son père, puisque je ne pouvais pas le toucher. D’un point de vue pratique, les survivants d’inceste font souvent preuve d’une hypervigilance dans la supervision de leur enfant avec des tiers. « Dans la plupart des cas, ces mères refusaient que leur fille parle ou ait des contacts avec des personnes de la famille qui avaient refusé de reconnaître la maltraitance et l’inceste de la mère, relate Christine Kreklewtz, au sujet de sa thèse. Et la suite n’est souvent pas moins complexe à gérer pour les parents survivants d’inceste. « Pour la période préscolaire, donc pour les enfants âgés de 4 à 6 ans, nous notons chez les mères, l’anxiété, l’angoisse de la séparation, expliquait la docteure Tamar Cohen en 2009. Cette angoisse de devoir laisser partir l’enfant. Pour les mères survivantes de l’inceste, il est ensuite extrêmement difficile, d’exposer l’enfant au monde extérieur, au monde formel. Entre 4 et 6 ans, l’enfant va commencer à aller à l’école. C’est donc un monde formel, un monde légal, la mère n’a aucun contrôle sur ce qui s’y passe. Au moment de la puberté de l’enfant, rien ne s’arrange. « Il y a une difficulté d’interpréter, d’accepter la sexualité naissante de son enfant qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille. Ceci est source de grand traumatisme pour la mère survivante d’inceste qui trouve le développement sexuel de l’adolescent intolérable. » Ce qui donne une communication souvent chaotique avec son enfant : « Elle est préoccupée et intuitivement elle connaît ses besoins, mais il est difficile pour elle de communiquer avec l’enfant. L’adolescence est extrêmement difficile en ce qui concerne la communication. Les hormones, la croissance…
Devenir Parent Après l'Inceste : un Parcours du Combattant
Pour beaucoup de survivants d’inceste dans l’enfance (1), devenir parent à son tour relève du parcours du combattant. Invitée du podcast américain Mental health mamas ce mois de mai, l’autrice Dawn Daum revient sur ce défi. Des explications qui recoupent les échanges de notre grand congrès sur la parentalité après l’inceste qui s’était tenu en 2009 et de notre livre paru la même année (2).
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La Décision d'Avoir des Enfants
Première étape dans la parentalité : la décision. Si certaines se retrouvent enceinte sans l’avoir désiré, la majorité des femmes aujourd’hui peut faire le choix d’avoir des enfants. Dans le cas des survivants d’inceste, on observe que le fait d’être encore dans le déni de sa propre histoire permet d’avoir des enfants a priori sans trop de difficultés. « Tant que j’étais dans le déni, je n’étais pas du tout malade, j’étais en pleine forme, et depuis que tout est revenu, je me sens sale… En revanche, quand l’on sort du déni, les doutes se font plus forts. « Et si je reproduisais le même cauchemar ? J’étais terrorisée. Et si je faisais souffrir mon bébé à mon tour ? » se questionnait ainsi Sandra, une survivante également invitée de notre congrès. Lors de notre congrès, la psychologue clinicienne canadienne Christine Kreklewtz était intervenue pour présenter sa thèse sur 16 mères survivantes d’inceste. « La première conclusion, c’était la volonté de ces personnes d’être un parent différent et meilleur que ne furent ses propres parents, racontait-elle alors. Des personnes qui n’ont pas eu de modèle parental et qui voulaient, dans tous les cas, faire différemment de leurs propres parents. » Ainsi, ces parents étaient particulièrement avides de méthodes et de techniques pour mieux communiquer et mieux gérer leur enfant.
Hypervigilance et Difficultés avec les Tiers
D’un point de vue pratique, les survivants d’inceste font souvent preuve d’une hypervigilance dans la supervision de leur enfant avec des tiers. « Dans la plupart des cas, ces mères refusaient que leur fille parle ou ait des contacts avec des personnes de la famille qui avaient refusé de reconnaître la maltraitance et l’inceste de la mère, relate Christine Kreklewtz, au sujet de sa thèse. Et la suite n’est souvent pas moins complexe à gérer pour les parents survivants d’inceste. « Pour la période préscolaire, donc pour les enfants âgés de 4 à 6 ans, nous notons chez les mères, l’anxiété, l’angoisse de la séparation, expliquait la docteure Tamar Cohen en 2009. Cette angoisse de devoir laisser partir l’enfant. Pour les mères survivantes de l’inceste, il est ensuite extrêmement difficile, d’exposer l’enfant au monde extérieur, au monde formel. Entre 4 et 6 ans, l’enfant va commencer à aller à l’école. C’est donc un monde formel, un monde légal, la mère n’a aucun contrôle sur ce qui s’y passe. Au moment de la puberté de l’enfant, rien ne s’arrange. « Il y a une difficulté d’interpréter, d’accepter la sexualité naissante de son enfant qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille. Ceci est source de grand traumatisme pour la mère survivante d’inceste qui trouve le développement sexuel de l’adolescent intolérable. » Ce qui donne une communication souvent chaotique avec son enfant : « Elle est préoccupée et intuitivement elle connaît ses besoins, mais il est difficile pour elle de communiquer avec l’enfant. L’adolescence est extrêmement difficile en ce qui concerne la communication. Les hormones, la croissance…
L'Importance du Soutien et de l'Accompagnement
Face à ces défis, il est crucial de mettre en place un accompagnement spécifique et adapté aux besoins des femmes victimes d'inceste. Depuis 2018, au CHU de Strasbourg, il est systématique. Des parcours de soins spécifiques sont également mis en place. Il est d’autant plus important que certaines victimes peuvent souffrir de résurgences traumatiques lorsqu’elles sont touchées par des soignants.
Se Faire Suivre par un Thérapeute
Se faire suivre par un thérapeute avant d’avoir ses propres enfants. « Si vous avez rencontré un psy ou que quelqu’un vous a prévenu que ça arrivait, vous n’êtes pas aveugles quand ça survient et vous avez la lucidité, insiste Dawn Daum dans le podcast. Il faut être conscient de ce déclenchement et ne pas en être effrayé. » La psychologue clinicienne canadienne Christine Kreklewtz le soulignait aussi lors de notre congrès : « C’est parfois difficile pour ces femmes, qui sont dans un processus de guérison de leurs propres traumatismes, de faire face à la parentalité de leurs propres enfants. Certaines m’ont dit qu’elles n’arrivaient pas à faire face, qu’elles étaient encore en train d’apprendre comment devenir adulte elles-mêmes.
Parler de ses Difficultés
Parler de ses difficultés de parentalité avec un professionnel pendant qu’elles surviennent. « Il y a une couche de honte quand des sentiments de malaise avec son enfant surviennent car vous vous dites que vous êtes un parent et que cela devrait appartenir au passé, qu’il faut faire la part des choses, explique Dawn Daum. En réalité vous n’avez pas de contrôle là-dessus. Ce n’est pas lié à votre capacité à être parent, mais à votre santé mentale. Si tant est que les deux premières conditions sont remplies, la parentalité deviendrait moins difficile avec le temps pour les survivants d’inceste. C’est en tout cas l’une des conclusions tirées par la thèse de Christine Kreklewtz : « Il est plus facile pour elles d’éduquer le deuxième enfant que le premier. Ces mères deviennent plus actives, notamment par le biais du soutien social, qui accroît leur sentiment d’estime de soi.
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Communiquer avec ses Enfants
Parler de son traumatisme avec ses enfants, avec des mots adaptés à leur âge. Cela est utile aussi pour que l’enfant comprenne pourquoi il ne voit jamais un ou plusieurs membres de sa famille.
Dépistage et Prise en Charge Précoce
Au vu des répercussions que l’inceste pourrait avoir pendant ces périodes de la grossesse et de l’accouchement, et en analysant les témoignages de ces femmes victimes, il serait judicieux de pouvoir dépister ces femmes et de mettre en place une prise en charge adaptée. Le dépistage devra être le plus précoce possible et la prise en charge doit correspondre à leurs volontés, leurs attentes, et leurs apporter aide et accompagnement.
Inceste : un Impact sur l’État de Santé et la Vie Quotidienne des Victimes
Selon certaines enquêtes récentes menées auprès des personnes victimes, il semblerait que l’inceste ait un impact sur l’état de santé et la vie quotidienne des victimes. Partant de ce constat, nous avons essayé d’étudier les éventuelles répercussions que pourrait avoir l’inceste pendant la période de la grossesse et de l’accouchement. Cette étude nous a permis de constater chez ces femmes, des difficultés d’accès à la maternité, des difficultés d’acceptation de la maternité, avec des grossesses pouvant être niées, cachées, mal suivies. On a également pu mettre en évidence un état de mal être pendant la grossesse ; des peurs, des doutes, des réticences, des souffrances psychologiques qui les amènent parfois à adopter des comportements à risques comme des troubles du comportement alimentaire, des conduites addictives ou des excès de violence, pouvant mettre en danger leur vie et celle de leur bébé. Concernant l’accouchement, il s’agit essentiellement de répercussions psychologiques qui donnent lieu à des peurs, des angoisses, des souffrances notamment par rapport à l’accouchement par voie basse.
La Parentalité : un Bonheur Possible
L’experte souligne que les personnes incestées deviennent des parents qui posent l’interdit de l’inceste et apprennent à leur enfant la notion de consentement. Au-delà du traumatisme et de ses conséquences, devenir mère est décrit par toutes comme un immense bonheur. Elisa évoque avec émotion son amour pour sa fille. "Je l’aime infiniment." Angèle confie que sans la sienne, "[elle serait] morte". Et Marylise en est persuadée : "Les enfants victimes, s'ils ont fait un travail sur eux, peuvent être de bons parents. On a beaucoup travaillé sur nous, on s’est posé des questions et on s’en pose encore", lance-t-elle.
Conclusion
La grossesse et la parentalité après un inceste représentent un défi majeur, marqué par des résurgences traumatiques, des angoisses et des difficultés relationnelles. Cependant, avec un accompagnement adapté, une prise de conscience et un travail thérapeutique, il est possible pour les survivants de construire une vie de famille épanouissante et de briser le cycle de la violence. Il est essentiel de reconnaître et de soutenir ces parents, en leur offrant un espace d'écoute, de compréhension et de soins spécifiques.
(1) La parentalité peut très bien se passer pour certains survivants de l’inceste, il ne s’agit pas dans cet article de dire que cela se passe mal pour tous, mais que certains comportements sont analogues du fait de cette expérience traumatique commune qu’est l’inceste dans l’enfance.
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