Introduction
La transformation du paysage de l'enseignement supérieur technologique en France est marquée par la mise en place du Bachelor Universitaire de Technologie (BUT) au sein des Instituts Universitaires de Technologie (IUT). Cette évolution, qui a débuté en cette rentrée universitaire, représente une étape significative dans la structuration des formations professionnelles et leur alignement sur le système Licence-Master-Doctorat (LMD).
Genèse et Contexte du BUT
Un besoin d'évolution
Créé à la fin des années soixante, le DUT est devenu un diplôme important dans le paysage universitaire en France. Depuis leur création en 1999, les IUT souhaitaient de longue date proposer un diplôme de niveau bac + 3, et avaient massivement investi le champ des licences professionnelles. La demande faite fin 2017 par la ministre Frédérique Vidal de faire évoluer le diplôme vers un grade licence avait donc tout lieu d’intéresser les IUT : c’était l’occasion pour eux de s’inscrire pleinement dans le système LMD, en évitant aux étudiants une double sélection, à l’entrée de l’IUT puis en LP. Le BUT ne remplace pas l’ancien Diplôme Universitaire de Technologie (DUT), mais vient en substitution de ce DUT et de la plupart des Licences Professionnelles (LP) portées par les IUT.
Cadre réglementaire
Le BUT relève de l’arrêté du 6 décembre 2019 portant sur la licence professionnelle. Il est donc avant tout une LP, dont la spécificité (art.17), est d’être organisée sur trois ans et dans les IUT uniquement. Le nom de « bachelor » a été imposé par le ministère, contre l’avis de l’assemblée des directeurs d’IUT (ADIUT).
Architecture et Structure du BUT
Sur le plan structurel, le BUT déroge au cadre général de la LP (art. 17). En Info-Com, comme dans les autres spécialités tertiaires, le volume d’enseignement est de 1 800 heures sur trois ans, auxquelles s’ajoutent 600 heures de projets tutorés, là où le DUT disposait de 1 620 heures d’enseignement et de 300 heures de projets tutorés sur deux ans. Même en ajoutant les 450 heures d’enseignement et les 150 heures de projets tutorés d’une licence professionnelle ancienne formule, le BUT correspond à une perte de 270 heures d’enseignement, tandis que les heures de projets tutorés augmentent de 150 heures. Le volume des stages est quant à lui préservé (22 à 26 semaines) si on le compare à l’ensemble DUT plus LP. Enfin, les IUT doivent accueillir au moins 50 % de bacheliers technologiques depuis cette rentrée 2021.
L'Approche Pédagogique par Compétences (APC)
Principes et objectifs
Sur le plan pédagogique, les spécificités du BUT sont plus nombreuses. La principale tient à l’obligation de mettre en œuvre une approche par compétences (APC) spécifique, issue des travaux du LabSET (Poumay, 2014a, Poumay, 2014b, Poumay, Tardif, Georges, 2017). Les programmes nationaux des spécialités de BUT mentionnent en référence la définition du concept de compétence issue de Tardif (2006, p. 22), et ce laboratoire a été rémunéré par l’ADIUT pour une activité de conseil auprès des spécialités d’IUT dans l’élaboration de leurs référentiels de compétences.
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L’APC, plus répandue dans les universités belges ou québécoises, vise à rendre l’étudiant actif dans ses apprentissages, en plaçant au centre de la formation l’acquisition de compétences définies comme « savoir-agir complexe, prenant appui sur la mobilisation et la combinaison efficaces d’une variété de ressources à l’intérieur d’une famille de situations » concrètes (Tardif, 2006). Elle renverse donc le rapport entre cours et projets, et interroge la place des savoirs ou des connaissances non directement mobilisables en action.
Composantes et Structure des UE
En respect du cadre national des formations, le BUT est composé d’unités d’enseignement (UE) qui permettent l’acquisition de blocs de connaissances et de compétences, UE et compétences étant assimilées. Elles combinent deux éléments qui participent à l’acquisition de l’UE correspondante dans une fourchette de 40 % à 60 % : les « situations d’apprentissage et d’évaluation » (SAÉ, sous forme de projets), et les « ressources » (enseignements). Ainsi les projets tutorés et les stages ne forment plus des UE spécifiques mais sont intégrées dans toutes les UE, ce qui incite les étudiants à faire le lien entre les activités dites professionnelles (SAÉ) et celles dites d’enseignement (les ressources). En outre, les UE/compétences ne se compensent pas entre elles : les étudiants doivent toutes les valider pour progresser et obtenir le diplôme.
Adaptation locale
Autre évolution : celle de l’adaptation locale. Le DUT était entièrement décrit du point de vue des enseignements, y compris dans leur répartition en CM, TD, TP, et chaque département pouvait modifier les contenus, à hauteur de 20 %. Dans le BUT, la description nationale des heures d’enseignement se fait à hauteur des deux tiers de la formation seulement, charge aux départements d’écrire le reste.
Défis et Controverses
Pertinence et appropriation de l'APC
On peut s’interroger sur ce point car le concept de compétences reste très discuté dans le champ de la formation universitaire ou professionnelle, qu’il s’agisse d’approches de sciences de l’éducation, en ergonomie ou en psychologie (Coulet, 2011, 2016, Crahay, 2006, Dolz et Ollagnier, 2002, Pastré, 1999, Romainville, 1996). Selon Coulet (2011), laisser les collectifs de travail définir leur conception de la compétence ne nuit d’ailleurs pas à son appropriation et peut même favoriser son acceptation. Surtout, il défend une approche de la compétence qui ne se résume pas à son caractère individuel.
Avec la définition de Tardif (2006), c’est toute la méthodologie conçue par le LabSET qui est imposée, avec ses concepts : compétences, composantes essentielles, situations professionnelles, niveaux de compétence, apprentissages critiques, situations d’apprentissage et d’évaluation (SAÉ), ressources. Autant d’éléments qui structurent le BUT et que les spécialités d’IUT ont été sommées de s’approprier en quelques semaines, ce qui reste à ce jour un objectif. On remarquera qu’envisager ainsi les compétences de façon statique et individuelle a d’évidence un caractère pratique : cela permet l’évaluation individuelle des étudiants et isole, artificiellement, chacune des compétences identifiées.
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Risques de perte d'homogénéité
A priori attendue par les IUT, la mise en place du BUT a donc été marquée par des choix fortement contraignants, qui affectent la structure du diplôme et ses évolutions potentielles. Le contexte sanitaire a largement empêché depuis le printemps 2020 l’ouverture de discussions soutenues avec le monde professionnel, qui aurait pu être invité à définir les contenus en relation avec les métiers.
Les assemblées de chefs de département disposent d’une fenêtre de correction des référentiels de compétence d’ici novembre 2021. Mais comment faire évoluer ce qui n’a pas encore été expérimenté ? C’est donc là aussi dans le cadre de l’adaptation locale que se feront essentiellement les évolutions, avec le risque de perdre une certaine homogénéité dans les formations. Mus par le souci d’empêcher la reconstitution des LP en troisième année de BUT (et donc un certain localisme), les concepteurs de la réforme ont imposé la répartition de l’adaptation locale sur les trois années… ce qui pousse les formations à diverger dès la première année, voire à accentuer leur ancrage institutionnel local, dans leurs liens avec leur établissement de rattachement. Or l’on observe déjà que, au-delà de la partie relevant de l’adaptation locale, les contraintes propres au contexte de chacune université (taille des départements, moyens techniques et physiques disponibles, budget des IUT et des universités, composition des équipes pédagogiques…, tout cela induit des aménagements pratiques.
Le cas de la Spécialité Info-Com
Les départements Info-Com envisageaient un rapprochement de certains parcours - voire une première année commune - pour tenir compte à la fois de la recomposition des métiers, marqués par un crossover important (par exemple entre les métiers non-créatifs de la publicité et ceux de la communication, grâce à l’essor du brand content et du brand publishing pour ne citer que les plus évidents), mais aussi de congruences manifestes entre le parcours Information numérique dans les organisations et celui de Communication des organisations, tant en termes de contenus que de débouchés professionnels. Cette réflexion a avorté, car obligation était faite de justifier l’existence de parcours distincts dès la première année par au moins 50 % d’UE / compétences différentes. Certes les établissements sont invités à prévoir des passerelles, mais le système s’avère au final plus tubulaire que l’ensemble antérieur associant DUT et LP. Les arrivées d’étudiants provenant d’autres filières, ou même les réorientations entre parcours, seront rendues plus difficiles si les étudiants restent dans leurs parcours jusqu’en fin de troisième année, ce qui est prévisible en Info-Com.
Associée aux théories cognitivistes qui valorisent les phénomènes de métacognition dans l’apprentissage, l’APC inspire directement le BUT, tant dans la construction de ses unités d’enseignement que dans ses moyens d’évaluation, celle-ci étant centrée sur la réalisation d’un portfolio au moyen duquel l’étudiant doit démontrer avoir acquis les composantes essentielles et apprentissages critiques d’une compétence donnée. L’objectif est d’améliorer l’objectivation des apprentissages, mais ce qu’on objective n’est pas si clair : une compétence ?
La spécialité Info-Com a fait le choix, critiqué, de préserver les savoirs disciplinaires, notamment ceux relevant du champ des sciences de l’information-communication, dans une compétence « Décrypter » partagée par tous les parcours tout au long des trois années. Elle l’a fait avec la conviction qu’il n’y a pas d’apprentissage sans capacité à conceptualiser et que l’autonomie passe à la fois par la pratique et par la capacité à confronter cette pratique aux théories et modèles développés dans le champ universitaire. Il s’agit aussi, fondamentalement, d’affirmer que les IUT doivent porter des diplômes permettant une insertion professionnelle immédiate et des poursuites d’études, notamment dans les masters d’Info-Com.
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Adaptation et Réajustements
Toute réforme est plus ou moins une fiction que le terrain va devoir adapter. Dans le cas du BUT singulièrement, le début du déploiement à la rentrée 2021 confirme la règle : manquant de temps pour s’approprier la réforme et les modalités très complexes d’articulation des cours et des SAÉ via les apprentissages critiques et les grilles critériées, les équipes sont déjà amenées à inventer localement une version réaliste et souple du BUT. C’est la dimension locale qui sera de fait l’arbitre des évolutions à venir : que deviendront les 600 heures de projets inscrites à l’emploi du temps quand les établissements manquent de salles pour permettre aux étudiants de travailler en autonomie ?
Enjeux et perspectives
Les diplômes de l’enseignement technologique et professionnel ont toujours été le lieu d’une négociation entre une conception universitaire de la formation, orientée vers l’acquisition de concepts et de méthodes, et une conception orientée vers l’efficacité, l’opérationnalité du monde professionnel. La notion de compétence étant clairement associée à l’efficacité opérationnelle, sa prééminence dans le BUT pouvait interroger quant au maintien de la dimension universitaire du diplôme, notamment parce qu’elle pouvait inciter les étudiants à privilégier l’investissement dans les projets et savoirs pratiques. Les deux visions ne doivent pas être opposées. Dans une spécialité très ouverte aux SHS, y compris dans ses déclinaisons professionnelles, les enseignants-chercheurs ont un rôle à jouer dans la façon dont ce nouveau dispositif va être opéré, et permettre ou non le maintien de la diversité des parcours et de possibles, avant et après l’IUT.
Conclusion
L'avènement du BUT marque une étape importante dans l'évolution de l'enseignement supérieur technologique en France. Bien que cette réforme suscite des interrogations et des défis, elle représente une opportunité de renforcer la professionnalisation des formations et leur alignement sur les besoins du marché du travail, tout en préservant la dimension universitaire des IUT. L'avenir du BUT dépendra de la capacité des acteurs à s'approprier cette réforme, à l'adapter aux réalités locales et à maintenir un équilibre entre les compétences professionnelles et les savoirs académiques.
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