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L'Histoire des Menstruations : D'un Tabou Ancestral à une Libération Moderne

Les menstruations, un phénomène biologique central dans la vie des femmes, ont une histoire riche et complexe, marquée par des perceptions changeantes, des tabous persistants et des avancées scientifiques significatives. Cet article explore l'évolution de la compréhension et de la gestion des menstruations à travers les âges, en mettant en lumière les mythes, les croyances, les pratiques et les progrès qui ont façonné notre regard actuel sur ce processus naturel.

Les Menstruations dans l'Antiquité : Entre Vertus Guérisseuses et Craintes Superstitieuses

Dans l'Égypte ancienne, les menstruations étaient étonnamment traitées de manière scientifique par les médecins égyptiens et auraient des vertus guérisseuses. Le sang menstruel était utilisé dans des onctions, et les femmes pouvaient même accéder au statut de pharaon, témoignant d'une forme de "girl power" avant l'heure.

En Grèce antique, Hippocrate considérait le flux menstruel comme un moyen pour les femmes d'évacuer les fluides corporels en excès. Le sang non évacué était perçu comme toxique, déséquilibrant les humeurs et pouvant conduire à la folie. À Rome, Pline l'Ancien accusait les femmes menstruées de faire aigrir le vin, d'enrager les chiens et de faire mourir les abeilles, renforçant l'idée du sang menstruel comme un poison aux vertus néfastes.

Les religions monothéistes ont également contribué à la propagation de croyances négatives entourant les règles. La Bible et la Torah considéraient le sang menstruel comme impur, obligeant les femmes "indisposées" à se laver pour ôter cette souillure. L'acte sexuel pendant les menstruations était même passible de punition divine, avec la naissance d'un enfant atteint de lèpre comme conséquence redoutée.

Ainsi, le corps de la femme était diabolisé, les menstruations étaient associées au péché et à la folie, et le cycle menstruel était largement ignoré.

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Le Cycle Menstruel Face à la Science : Des Découvertes Essentielles aux Préjugés Tenaces

Au XVIIe siècle, le docteur De Graaf a découvert l'existence et le rôle des follicules ovariens. En 1924, le docteur japonais Ogino a précisé la période d'ovulation par rapport à la menstruation, une datation jusque-là inconnue des médecins.

Cependant, des idées fausses ont persisté, comme l'idée que le sang menstruel produisait des ménotoxines qui faisaient faner les fleurs ou pourrir ce que la femme touchait pendant ses règles. Ces découvertes erronées s'appuyaient sur de vieux préjugés tenaces.

Malgré les avancées scientifiques, les règles sont restées un tabou, souvent désignées par des euphémismes comme "les ours", "les lunes", "les ragnagnas", ou l'expression "faire tourner la mayonnaise". Les femmes étaient souvent considérées comme hystériques pendant leurs règles, un héritage de l'histoire dont on se passerait bien.

Les Règles dans le Monde : Entre Traditions et Croyances

Au-delà de l'histoire occidentale, les croyances et traditions propres à chaque pays ont influencé la perception des règles dans le monde. Cet état naturel, mais tabou, est synonyme d'exclusion et constitue un problème de santé publique dans de nombreuses contrées.

En Afrique, les règles sont une source de déscolarisation pour des milliers de jeunes filles, faute d'accès à des infrastructures sanitaires nécessaires à leur hygiène menstruelle. Le manque de toilettes, d'eau potable et les moqueries liées à la méconnaissance du corps et des règles contribuent à cette situation.

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Au Népal, malgré l'interdiction légale du Chaupadi, des femmes sont encore exclues du village et mettent leur santé en danger, car les menstruations sont considérées comme sales et impures. En Inde, l'accès à la cuisine, au lit conjugal, à la vie commune et au temple est interdit aux femmes menstruées dans certaines castes. En Afghanistan, les préjugés liés à la vie maritale ou à la nourriture pendant les règles persistent, et le contact entre le sang menstruel et l'eau est censé provoquer la stérilité.

Les Protections Hygiéniques dans l'Histoire : De la Nature à l'Industrie

Les femmes ont utilisé différentes méthodes pour gérer leurs menstruations au cours de l'histoire. Dans l'Égypte ancienne, elles utilisaient une sorte de tampon fait de bois et de compresses de lin, servant à la fois pour retenir le flux menstruel et comme contraception. Les éponges de mer ont également servi de protections naturelles.

L'ancêtre de la culotte menstruelle ou de la serviette hygiénique était constitué de linges glissés dans la culotte pour éviter les taches. Avant cette méthode, pratiquée à partir du début du XXe siècle, la ceinture menstruelle nouée à la taille retenait des bandes de tissus de coton ou de laine grâce à des épingles.

En 1937, le docteur Haas a commercialisé le premier Tampax aux États-Unis, tandis que la cup menstruelle est apparue sur le marché en 1930. Cependant, cette invention de Leona Chalmers a rencontré peu de succès initial, et il a fallu attendre le XXIe siècle pour qu'elle se démocratise enfin. Les premières serviettes hygiéniques jetables sont apparues en 1969.

Les Remèdes et les Pratiques : Gérer les Règles à Travers les Siècles

Dès l'Antiquité, la médecine s'est intéressée aux menstruations, mais sans parvenir à les comprendre pendant des siècles. "On pensait alors que les femmes doivent évacuer régulièrement ce sang pour être en bonne santé", explique Nahema Hanafi, maîtresse de conférence en histoire moderne.

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À l'époque moderne (XVe-XVIIIe siècles), pour favoriser l'évacuation régulière de ce sang, "les femmes appliquent des remèdes, des lavements par exemple, effectuent des exercices physiques ou prennent des plantes emménagogues" (plantes médicinales censées régulariser le flux sanguin).

Au Moyen Âge, les femmes d'une même famille ou communauté s'informaient principalement entre elles, et il leur arrivait même parfois d'en discuter avec des hommes. "À l'époque médiévale et moderne, on parle des règles car il s'agit d'un sujet crucial de santé qui intéresse toute la famille", révèle la professeure Mme Hanafi. Mais c'est au XIXe siècle que les règles deviennent taboues, avec l'avènement de la bourgeoisie qui érige de nouveaux modèles sociaux. La pudeur s'impose comme vertu féminine, et "on éloigne du regard des femmes tout ce qui est relatif au corps et à la sexualité, ce qui va les empêcher d'être informée sur ces sujets et de les évoquer".

Au cours de l'histoire, les femmes ont porté essentiellement des jupes ou des robes. Avec ces vêtements, les paysannes laissaient le sang s'écouler contre le corps. Les femmes de la bourgeoisie ou de la noblesse utilisaient des linges pour le recueillir, maintenus à l'aide de nœuds ou de crochets, en l'absence de culottes.

Il est important de noter que les femmes avaient moins de cycles de règles qu'à présent, en raison notamment de grossesses plus nombreuses. L'âge moyen de l'apparition des premières règles était également plus tardif : proche de 16 ans vers 1750, contre 12,6 ans aujourd'hui selon l'Institut national d'études démographiques (INED).

L'Apparition des Serviettes et des Tampons : Une Adoption Progressive Grâce à la Publicité

Vers la fin du XIXe siècle, les premiers produits menstruels apparaissent, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. Les serviettes se répandent à partir des années 1920, soutenues par des publicités, dans un contexte de développement de la consommation. Les tampons font de même à partir des années 1930.

On considérait les femmes comme fragiles pendant leurs menstruations. Et "ces produits leurs permettaient de faire comme si elles n'avaient pas leurs règles, de surmonter les préjugés associés et de poursuivre leurs activités professionnelles ou de loisirs", souligne Mme Vostral.

La coupe menstruelle est également apparue dans les années 1930, mais a tardé à se diffuser, seulement à partir des années 2000.

Le Changement des Mentalités : Vers une Libération de la Parole et des Pratiques

Serviettes lavables, éponges et culottes menstruelles : les femmes disposent de nouvelles options pour leurs jours de règles depuis quelques années. "On a mis très longtemps à proposer des produits périodiques à hauteur du besoin et du confort des femmes", relève Elise Thiébaut, autrice de Ceci est mon sang (La Découverte, 2017).

En parallèle, le sujet des règles émerge dans le débat public. Sur les réseaux sociaux, des comptes comme Coup de sang informent les jeunes, et des associations, telles que Règles élémentaires, luttent contre la précarité menstruelle. Et les publicités représentent désormais le sang des règles par du liquide rouge au lieu de bleu.

Est-ce le signe de la fin du tabou ? "La parole s'est libérée d'une manière exceptionnelle ces cinq dernières années, mais c'est dans certains milieux, certaines générations, certains pays", nuance l'autrice Élise Thiébaut.

L'Âge des Premières Règles : Un Indicateur de Santé à Long Terme

L'âge des premières règles n'est pas anodin, car on sait désormais prédire quelles maladies la jeune fille risque de développer à l'âge adulte.

L'institut national d'études démographiques (Ined) estime qu'il y a près de trois siècles, les premières règles arrivaient en France plutôt autour de 16 ans. Et au fil des années, l'âge moyen n'a cessé de diminuer. Les dernières données officielles datent de 1994 : les premières règles arrivaient en moyenne chez les filles à 12 ans et demi. En 2023, l'association Règles élémentaires a réalisé un sondage. Parmi les jeunes filles interrogées, les règles arrivaient à 12 ans et deux mois.

Les chercheurs soupçonnent un lien avec l'alimentation, qui s'est améliorée durant ces derniers siècles, ou peut-être plutôt parce que les filles ont pris un peu plus de poids. L'exposition aux perturbateurs endocriniens, les hormones, le stress ont probablement également une influence sur l'arrivée des règles. En 2023, des chercheurs français ont aussi émis l'hypothèse de la géographie. Les filles de la moitié sud de la France ont leurs premières règles trois à quatre mois plus tôt que celles du Nord. L'exposition au soleil, aux UV, est soupçonnée de modifier les taux de certaines hormones, comme la mélanine.

Une arrivée des règles avant 10 ans ou après 15 ans est liée à de nombreux risques de maladies. Les scientifiques ont interrogé des milliers de femmes, leur ont demandé à quel âge elles avaient eu leurs règles et se sont penchés sur leur santé actuelle. Celles qui ont eu leurs règles précocement, avant 10 ans, ont développé, par rapport aux autres femmes, plus de diabète, d'obésité, de maladies cardiovasculaires, d'hypertension artérielle et de pré-éclampsie (une maladie de la grossesse). Inversement, les femmes qui avaient eu leurs règles tardivement, après 15 ans, étaient moins obèses, mais développaient davantage de maladies cardiaques. Par le passé, il a déjà été montré qu'elles risquaient aussi plus d'ostéoporose et de fractures.

Le Tabou des Menstruations : Une Construction Sociale et Culturelle

Le mot "tabou" est d'origine polynésienne et signifie littéralement "menstruations". James Cook a découvert ce mot au XVIIIe siècle en Polynésie lors de sa circumnavigation. Les Polynésiens déclaraient des "tabous" sur les choses auxquelles ils attachaient de la valeur, considérant comme sacrées les femmes qui viennent d'accoucher, qui ont leurs règles ou qui sont enceintes.

Salomon Reinach définit le tabou comme "une interdiction", expliquant que "la cause générale des tabous est la crainte du danger". Les règles sont doublement liées à l'instinct de conservation de l'espèce : elles incarnent à la fois la mort, via le sang qui s'écoule, et la vie, parce qu'elles représentent un renouvellement et renvoient à la conception.

Chris Knight avance que les premières peintures pariétales auraient été réalisées par des femmes qui avaient leurs règles. Durant ces périodes de réclusion, elles avaient le temps d'observer le monde et de le retranscrire sur les parois des cavernes où elles étaient isolées.

Alain Testart note que, dans quasiment toutes les cultures, les femmes sont écartées des métiers touchant au sang, comme la chasse, les métiers des armes ou la chirurgie. Il note aussi que "les matières dures sont presque toujours travaillées par les hommes […] Les matières tendres, molles et flexibles sont plutôt travaillées par les femmes". L'interdiction de mélanger les sangs est à l'origine des sociétés : l'interdit de l'inceste, de la consanguinité.

Daniel de Coppet nous apprend que le mot polynésien "tapu" se compose de "ta", qui signifie marquer, et "pu", l'intensité : un tabou est, au sens strict, quelque chose de "fortement marqué". Le tabou représente un danger, mais aussi quelque chose de sacré, de mystérieux, de forte intensité.

Émile Durkheim affirme que "toute morale se présente à nous comme un système de règles de conduite". Ce qui différencie les lois morales des autres techniques, c'est la relation qu'elles ont entre l'acte et sa conséquence. Pour Durkheim, "il y a entre l'acte [moral] et sa conséquence hétérogénéité complète", c'est-à-dire qu'on ne peut pas déduire logiquement la conséquence d'une action morale comme on le ferait pour toute autre règle de conduite. Ainsi, "ce n'est pas la nature intrinsèque de mon acte qui entraîne la sanction", mais sa conformité aux normes de la société.

La plupart des premiers cultes et des premières divinités ont pour point commun un symbole : la Lune. Astarté, Ishtar, Inanna et même Artémis, les anciennes déesses étaient fréquemment associées aux attributs lunaires et à la fertilité. Le lien entre ces cultes et les menstruations est alors évident : le cycle menstruel correspond, plus ou moins, au cycle lunaire.

La révolution néolithique a apporté son lot de nouveautés, notamment une augmentation de l'activité œstrogénique chez les femmes, ce qui a entraîné plus d'ovulation, une puberté plus précoce et donc plus d'enfants. Dans ce contexte, les cultes des grandes déesses liées aux règles ont progressivement été effacés, au profit du système patriarcal. Les règles ne sont alors plus vues comme un symbole de vie, mais avant tout comme un symbole de mort. Elles sont donc devenues taboues, au sens moderne du terme : elles ont perdu leur dimension sacrée et sont devenues un phénomène honteux, qu'il convient à tout prix de cacher.

Les Menstruations au Moyen Âge : Entre Textes Masculins et Voix Féminines

Étudier les menstrues au Moyen Âge conduit à constater un paradoxe : alors que le phénomène concerne les femmes, les sources médiévales sont presque exclusivement des textes rédigés par des hommes.

Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen offre une vision multiple des menstrues, tandis qu'Héloïse nous renseigne sur l'hygiène de ses contemporaines.

Hildegarde de Bingen compare le corps féminin entier à un organisme végétal, et le sang menstruel à la sève de l'arbre, seul comparant mélioratif du sang menstruel dans la littérature médiévale. Elle décrit en détail le débit du flux menstruel, la probabilité de rétention menstruelle, la gravité qu'elle peut entraîner, la ménopause et les risques sanitaires liés à une ménopause précoce. Elle est la seule à mentionner des douleurs liées aux règles avec autant de précision et de détails.

Héloïse emploie quatre mots pour désigner les règles : "les purgations menstruelles de leurs humeurs superflues". Elle est la seule des auteurs et autrices du Moyen Âge à être aussi explicite. Abélard, en réponse, ne mentionne même pas les règles par un seul mot ni une seule périphrase.

Béatrice de Planissoles révèle une pratique attestée ailleurs : faire ingérer à un homme du sang menstruel pour provoquer ou conserver son amour.

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