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L'Héritage Moyen par Enfant en France : Enjeux et Perspectives

La question de l'héritage en France est un sujet complexe, oscillant entre justice sociale et attachement à la transmission familiale. Alors que les transmissions de patrimoine prennent une place croissante dans la richesse des ménages, le débat sur la taxation de l'héritage s'intensifie.

L'importance Croissante de l'Héritage dans le Patrimoine des Ménages

Selon une note du Conseil d’analyse économique de 2022, la part du patrimoine issu d’un héritage est passée de 35 % dans les années 1970 à près de 60 % aujourd’hui. Autrement dit, la majorité du patrimoine détenu par les individus ne résulte plus de leur travail ou de leur épargne personnelle, mais de la transmission intergénérationnelle. Ce phénomène contribue à « figer les positions sociales ».

En 2023, les droits de succession ont rapporté 16,6 milliards d’euros à l’État français, soit plus du double par rapport à 2011 (7 milliards d’euros), selon un rapport de la Cour des comptes. Cette augmentation s’explique par des évolutions législatives, l’augmentation du nombre de décès et la hausse de la valeur des actifs, notamment immobiliers. Cette hausse de plus de 137 % en douze ans s’explique notamment par l’augmentation du nombre de décès, liée au vieillissement de la population, ainsi que par la hausse continue des valeurs immobilières et patrimoniales.

Environ 40 % des ménages français déclarent avoir déjà reçu un héritage au cours de leur vie, selon une l’étude de l’Insee publiée en 2024. Les ménages ayant perçu un héritage disposent en moyenne d’un patrimoine brut de 439 700 €, contre 317 100 € pour l’ensemble des ménages. L’écart est également marqué en matière de patrimoine médian, un indicateur moins sensible aux très grandes fortunes : il atteint 269 300 € pour les ménages ayant hérité, contre 177 200 € pour l’ensemble.

Le Système de Taxation des Successions en France

Contrairement à une idée reçue, près de 85 % des successions en France ne sont pas soumises aux droits de succession, rapporte le ministère de l’économie, grâce à des abattements et exonérations. En ligne directe - entre parents et enfants -, chaque héritier peut recevoir jusqu’à 100 000 € de chaque parent sans être taxé. Ce seuil est renouvelable tous les quinze ans. Au-delà de cet abattement, les droits de succession s’appliquent selon un barème progressif allant de 5 à 45 %. Le taux maximal ne concerne que la fraction de l’héritage dépassant 1,8 million d’euros par enfant. Cet impôt est aussi largement atténué par une série de dispositifs fiscaux tels que le pacte Dutreil - qui facilite la transmission des entreprises - ou les donations en démembrement de propriété.

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Le principe général est le suivant : le montant de la taxe à payer à l’État est fonction de la valeur du patrimoine transmis et du lien entre la personne qui décède et celle qui hérite. Plus la somme est importante, et plus l’héritier est éloigné du cercle familial, plus elle est taxée. 60 %, cela paraît beaucoup. Le système donne l’apparence d’être très « progressif » comme on dit en matière de fiscalité : plus on hérite, plus on est taxé. En pratique, d’importantes déductions permettent aux héritiers (quand il s’agit des enfants) de ne payer l’impôt sur les successions qu’à partir d’un seuil très élevé.

Les Abattements et Exonérations : Un Aperçu Détaillé

D’abord, il existe un montant forfaitaire que l’on déduit du patrimoine de celui qui décède pour calculer le montant à partir duquel seront calculés les droits de succession. Ce « forfait » est énorme : pas moins de 100 000 euros par parent décédé, pour chaque enfant héritier ! Le calcul est simple. Prenons le cas d’une famille composée de deux parents et deux enfants. Chaque parent peut léguer à son décès 100 000 euros d’héritage à chacun de ses enfants sans impôt sur les successions. Pour notre couple, cela fait 200 000 euros pour un enfant, 400 000 euros pour deux, sans que ces derniers soient redevables de cet impôt.

Ce n’est pas fini. Les familles qui ont de l’argent de côté peuvent bénéficier d’exonérations encore plus importantes en anticipant un peu la transmission de leur patrimoine. Le système des donations constitue une niche fiscale supplémentaire dédiée à la transmission du patrimoine. Si l’on reprend le cas de notre famille de deux parents avec deux enfants, elle peut réaliser quatre donations (deux parents X deux enfants) de 132 000 euros, soit 528 000 euros exonérés d’impôts. Imaginons qu’ils s’y prennent un peu tard et n’aient le temps de ne faire l’opération qu’une fois dans leur vie [5]. On arrive alors à 400 000 euros d’héritage au décès des parents + 528 000 euros de donations de leur vivant, soit 928 000 euros de patrimoine transmis d’une génération à l’autre, sans passer par la case « impôts ». Opération intéressante…, pour qui en a les moyens.

Cette somme est loin d’être une exagération. Nous avons considéré le cas d’une famille avec deux enfants et il faudrait diviser le montant par deux pour un seul descendant (mais l’augmenter pour trois ou plus). En revanche, nous n’avons pas encore pris en compte les « cadeaux » : à Noël ou aux anniversaires par exemple, vous pouvez faire des cadeaux [6] que l’on appelle des « présents d’usage » et qui ne sont pas taxés. Il n’y a pas vraiment de règle claire, mais les juges estiment en général que le montant maximum des cadeaux doit être de l’ordre de 2,5 % du revenu annuel et de 2 % du patrimoine du parent. Celui qui gagne 100 000 euros par an peut ainsi donner 2 500 euros deux fois par an (5 000 euros en tout donc) à chacun de ses deux enfants, ce qui ajoute 10 000 euros par an in fine à la transmission exonérée d’impôts.

Si vous n’êtes toujours pas satisfait et que vous disposez encore de patrimoine, sachez qu’il existe aussi un abattement de 152 500 euros sur les montants souscrits au titre de l’assurance-vie, à condition d’y verser de l’argent avant 70 ans. Revenons à nos comptes. Près d’un million d’euros d’abattements, 100 000 euros de cadeaux et 300 000 euros d’assurance-vie, nous voici à 1,3 million d’euros qui peuvent être transmis sans devoir aucuns droits de succession.

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Enfin, si votre château figure à l’inventaire des monuments historiques, vous pouvez le donner à vos enfants sans rien payer, histoire que les dynasties ne soient surtout pas interrompues. Royal, non ? Même chose si vous transmettez une entreprise qui réalise un chiffre d’affaires inférieur à 250 000 euros dans l’industrie ou le commerce (90 000 euros dans les services).

Comment Transmettre un Million d’Euros à Ses Enfants Sans Payer D'impôts ?

Unité : euros

PosteMontant transmissible sans droits de succession
Abattements sur l’héritage400 000
Abattements sur les donations400 000
Exonération des dons familiaux d’argent128 000
Exonération des cadeaux100 000
Abattements sur l’assurance-vie300 000
Total1 328 000

Pour un couple avec deux enfants. Donation au moins quinze ans avant le décès. Cadeaux cumulés sur dix ans.

Les Critiques et les Débats Autour de la Taxation de l'Héritage

L’impôt sur la succession est sûrement le moins aimé des Français, selon un sondage d’Odoxa pour Challenges publié en 2024 (1). Si certains impôts sont perçus comme légitimes - celui sur les sociétés (81 %), la fortune immobilière (79 %) ou même sur le revenu (73 %) -, l’impôt sur les droits de succession est perçu comme illégitime par 77 % des Français.

Oxfam alerte sur l’émergence d’une minorité de super-héritier∙e∙s insuffisamment taxé∙es : rien que pour les 50 milliardaires actuel∙le∙s, les pertes dues aux niches fiscales et exonérations existantes représenteront plus de 160 milliards d’euros dans les 30 prochaines années. Le Pacte Dutreil, source majeure de l’évitement de l’impôt¸ est un cas emblématique de niche fiscale bénéficiant aux super-héritiers. Il permet, sous conditions, d’exonérer 75% de la transmission des parts ou d’actions de certaines entreprises.

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« Nous avons calculé que dans les 30 prochaines années, 25 milliardaires français transmettront à leurs héritier.es plus de 460 milliards d’euros de super-héritages. Si on maintient le statu quo, ces super-héritier.es risquent de ne payer que 10% d’impôt dessus, un scandale et un choix politique intolérable à l’heure où la France est le pays de l’UE qui a connu la plus forte augmentation du taux de personnes menacées de pauvreté ces dernières années (+17% entre 2017 et 2023). Notre système de taxation des successions actuel est extrêmement opaque et surtout profondément injuste. Il est indispensable de le réformer de fond en comble en mettant fin aux exonérations injustifiables et en revoyant les barèmes de taxation de façon à créer de nouvelles recettes pour l’Etat dans les décennies à venir pour financer les services publics et la transition écologique. Le système français de taxation des successions n’est pas adapté à la diversité des modèles familiaux actuels. Il présente de grandes disparités en fonction du lien de parenté légal avec le donateur. En ligne directe (parents-enfants ou grands-parents à enfants), le taux moyen d’imposition est de seulement 5% avec un abattement de 100 000€, tandis que pour un héritage provenant d’une tante ou d’un oncle, l’abattement chute à 7 967€ et le taux de taxation s’envole à 55%. Ainsi, tandis que les super-héritages passent sous les radars de l’imposition, certaines petites transmissions payent injustement le prix fort.

*Près de 60% des Français se montrent favorables à une taxation plus forte des héritages les plus élevés. Ce chiffre est issu d’un sondage réalisé par Verian (ex Kantar) pour le compte d’Oxfam France qui sera rendu public prochainement.

Avec des héritages en moyenne 180 fois plus élevés pour les plus riches que pour les Français moyens, la succession est la première cause d’inégalité en France. Des « dynasties d’héritiers » possèdent désormais 60 % du patrimoine national, selon des rapports récents d’économistes.

Propositions de Réforme

  • Réformer le système de taxation pour le rendre plus clair, lisible et transparent.
  • Il est urgent de produire annuellement des données et statistiques claires sur les successions en France qui prendraient en compte l’ensemble des transmissions reçues tout au long de la vie.
  • Mettre en place un barème plus progressif qui cible les super-héritages avec un abattement unique et la suppression du cumul des abattements.
  • Repenser le système de taxation des successions pour répondre aux enjeux climatiques. Une contribution verte sur l’héritage inciterait les ultra-riches et grandes entreprises (les TPE et PME n’étant pas concernés) à investir dans la transition écologique de leurs actifs. Cette mesure pourrait inclure un diagnostic de performance énergétique (DPE) pour les biens immobiliers hors résidences principales lors de leur transmission, avec une imposition ajustée selon l’efficacité énergétique du bien. Le patrimoine financier transmis pourrait également être taxé selon l’intensité carbone des investissements.

Les Implications Psychologiques et Sociales de l'Héritage

En France, l'âge moyen des héritiers tourne autour de 50 ans, contre 40 ans dans les années 1980. Avec le vieillissement de la population, il devrait atteindre 58 ans en 2050. Adèle a raison, recevoir un héritage avant 30 ans relève de l'anomalie.« Les jeunes héritiers font face à une plus grande dépendance émotionnelle. Personne n'est programmé à perdre un parent proche à 25 ans, c'est forcément plus lourd à porter », remarque maître Boris Vienne, porte-parole du Conseil supérieur du notariat. Plus encore qu'à l'accoutumée, le notaire endosse dans de telles circonstances un rôle d'accompagnant, tient-il à rappeler.

« Je commence ma future vie de famille avec une cuillère en or dans la bouche », avoue Arthur*, 28 ans, qui a hérité, via une donation, d'une maison valorisée à 250.000 euros à Nantes. Après y avoir vécu plusieurs années et l'avoir retapée, elle vaut aujourd'hui entre 360.000 et 380.000 euros. Le jeune homme, qui travaille dans l'immobilier, est en train de la vendre et va emménager en août prochain dans une nouvelle demeure avec sa compagne.

Recevoir cet argent qu'ils n'ont pas gagné les embarrasse tous, plus ou moins. « Quand je voyais mes amis qui ont galéré dans la vie, j'avais peur de leur jugement, poursuit Arthur. Mais discuter avec mon père m'a rassuré : 'J'ai travaillé, aujourd'hui j'ai des biens et je préfère te les donner de mon vivant pour que ça t'aide dans la vie', m'avait-il dit. »

Axelle abonde. « Je n'osais pas en parler. Je disais que j'avais eu un héritage, je ne disais pas combien… Je complexais et j'avais ce problème de riche : j'ai trop d'argent et je ne sais pas quoi en faire. » Quant à Adèle, elle s'est décomplexée progressivement et a fini par accepter l'héritage de son père et de sa grand-mère en se rendant compte que ses amis parisiens étaient « très riches, grâce à des donations et ce, sans vivre un deuil trash ».

Si leur histoire est à chaque fois singulière, ces trois jeunes héritiers ont un point commun : ils ont tous investi dans la pierre. Bénéficier d'un don ou d'un héritage quand on est jeune est associé à une probabilité plus forte d'acheter son premier logement (+15 points), relève une étude de la Direction de la Recherche, des Etudes, de l'Evaluation et des Statistiques (Drees). Et parmi les jeunes propriétaires, quatre ménages sur dix déclarent avoir été aidés avant ou au moment de leur achat.

tags: #heritage #moyen #par #enfant #France

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