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Hedwig Hensel et ses enfants : une vie au bord de l'abîme

Le film La Zone d'Intérêt de Jonathan Glazer, César 2025 du meilleur film étranger, explore avec une précision glaçante la vie du commandant d'Auschwitz, Rudolf Höss, et de sa femme, Hedwig Hensel, et de leurs cinq enfants, dans une maison jouxtant le camp d'extermination. Loin d'une esthétisation complaisante, le film cartographie le terrain géographique et psychique de cette zone d'intérêt avec une froideur clinique, suscitant un malaise profond quant à notre propre proximité avec la culture du bourreau.

Une famille idyllique à l'ombre de la mort

En 1943, Rudolf Höss, commandant du camp de concentration d'Auschwitz, s'est fait construire une splendide demeure avec jardin à proximité immédiate de son lieu de travail. Aux côtés d'Hedwig, son épouse, et de leurs cinq enfants blonds, il coule des jours heureux dans l'immense domaine. La maison comporte de grandes pièces, l'été resplendit, des massifs de fleurs de toutes les couleurs embaument le jardin. « C’est paradisiaque », constate la mère de Hedwig, Linna Hensel, venue rendre visite à sa fille.

Cette existence familiale, qui tient du tableau idyllique, contraste de manière saisissante avec l'horreur qui se déroule de l'autre côté du mur. La zone d'intérêt, expression utilisée par les SS nazis pour décrire le périmètre de 40 km² entourant le camp de concentration d'Auschwitz, devient ainsi le théâtre d'une coexistence monstrueuse entre la banalité du quotidien et l'extermination de masse.

Hedwig Höss : la reine d'Auschwitz

Hedwig Hensel, née en 1908, épouse Rudolf Höss en 1929. Ensemble, ils ont cinq enfants : Klaus, Annegret, Heidetraut, Ingebrigitt et Hans-Rudolf. Elle est présentée comme une femme attachée à son confort et à son statut social. Elle se réjouit de sa belle maison, de son personnel de maison et de son jardin luxuriant, qu'elle a elle-même conçu. Son époux la surnomme "reine d’Auschwitz", une gloire qui lui revient pour avoir conçu le vaste jardin de la propriété : potager, massifs de fleurs, piscine et serre.

Elle semble ignorer, ou choisir d'ignorer, l'horreur qui se déroule à quelques mètres de sa maison. Lorsque sa mère lui demande si les domestiques de la maison sont juifs, Hedwig fait un geste en direction du mur recouvert de lierre qui sépare son jardin du camp : « Les Juifs sont de l’autre côté du mur », dit-elle joyeusement.

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L'atelier de couture : un îlot de survie au cœur de l'enfer

L'histoire de l'atelier de couture d'Auschwitz, fondé par Hedwig Höss, offre un éclairage particulier sur la complexité de la vie dans la zone d'intérêt. Cet atelier, où travaillaient des femmes juives et des résistantes françaises, illustre la débauche de privilèges sur fond d'exactions, de misère et de meurtre de masse.

Pour ces couturières, travailler pour Hedwig Höss et d'autres compagnes de SS était le seul moyen d'échapper à la chambre à gaz. Elles créaient de magnifiques tenues pour celles-là mêmes qui les considéraient comme des êtres inférieurs et dont les maris étaient des criminels. En nouant de solides liens d'amitié et en faisant preuve d'une inébranlable loyauté les unes envers les autres, elles ont pu briser les efforts des nazis pour les déshumaniser.

L'atelier de couture devient ainsi un îlot de survie au cœur de l'enfer, un lieu où la créativité et la solidarité permettent à ces femmes de résister à la barbarie nazie. Marta Fuchs, une couturière exceptionnelle, y joue un rôle essentiel en protégeant et en aidant les autres déportées.

Rainer Höss : un héritage lourd à porter

Rainer Höss, petit-fils de Rudolf Höss, est né en 1965. Il n'a pas connu son grand-père et a grandi dans le culte d'un "héros de la guerre". Ce n'est qu'à l'âge de 12 ans qu'il découvre la vérité sur les atrocités commises par son grand-père.

Face à un père violent et au dévoilement de la vérité, Rainer claque la porte familiale à l'âge de 16 ans, puis met fin à toute relation avec cette dernière. Il s'engage ensuite activement dans le devoir de mémoire en menant des recherches sur ses origines et en animant des conférences. En 2015, une rescapée du camp d'Auschwitz l'a même symboliquement adopté comme petit-fils de cœur.

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Rainer Höss refuse de changer de nom, assumant ainsi l'héritage lourd et douloureux de son grand-père. Il se sent lié aux actes de ce dernier et s'engage à témoigner pour que de telles horreurs ne se reproduisent plus jamais.

La Zone d'Intérêt : un film nécessaire

La Zone d'Intérêt est un film qui dérange et qui interpelle. En nous montrant la banalité du mal et la capacité de l'être humain à se détourner de l'horreur, le film nous invite à une réflexion profonde sur notre propre responsabilité face à l'histoire. Jonathan Glazer réussit à créer un film clinique, sans pathos, qui nous laisse avec « les yeux secs d’un profond chagrin ».

Le film s'inspire de Gillian Rose, une philosophe qui a écrit sur Auschwitz. Elle imaginait un film qui pourrait nous déstabiliser en nous montrant combien nous sommes plus proches émotionnellement et politiquement de la culture du bourreau que nous aimons à le penser. Le film nous invite à compléter ce qu'il nous donne, à aller au-delà des barbelés et du mur, par notre propre imaginaire.

En refusant de montrer l'horreur de manière explicite, Glazer respecte le tabou imposé par Lanzmann d'une Shoah irreprésentable. Il y a un incontestable exercice de style à vouloir stimuler le regard de façon novatrice sur des camps qui sont devenus l'un des sujets les plus sensibles quant à l'éthique de la représentation.

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tags: #Hedwig #Hensel #enfants

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