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Le berceau originel indo-européen : l'hypothèse de Gimbutas et les perspectives actuelles

L'étude de l'indo-européen, à la confluence de la linguistique, de l'archéologie et de la génétique, suscite un intérêt constant. Parmi les théories cherchant à localiser l'origine de cette langue ancestrale, l'hypothèse kourgane de Marija Gimbutas occupe une place centrale. Cet article explore cette hypothèse, son contexte, son évolution et les débats qu'elle a engendrés, tout en tenant compte des découvertes récentes.

L'énigme de la langue préhistorique commune

L'idée d'une langue préhistorique commune, ancêtre d'environ 400 langues parlées aujourd'hui par la moitié de la population mondiale, fascine les linguistes. Cette langue, l'indo-européen, aurait émergé vers 9000 avant J.-C., à peu près au même moment que l'agriculture. Le concept d'indo-européen relève de la linguistique et se base sur la reconstruction d'une « protolangue » hypothétique, à partir de l'étymologie, de la phonétique, de la morphologie, de la syntaxe et de la sémantique des langues indo-européennes.

L'existence même de l'indo-européen est un postulat de départ qui permet d'étudier les raisons pour lesquelles on trouve d'étonnantes ressemblances entre des langues qui, a priori, n'ont rien en commun entre elles.

L'hypothèse kourgane de Marija Gimbutas

Dans les années 1960, Marija Gimbutas (1921-1994), archéologue américaine d'origine lituanienne, propose une origine de l'indo-européen située dans l'actuelle Ukraine et incarnée par des peuples de la culture dite des Kourganes. Elle rassemble plusieurs décennies de recherches archéologiques soviétiques dans la région de la mer Noire, recherches peu accessibles au public occidental, et propose une théorie qui donne une consistance archéologique à l'hypothèse de Schrader.

Selon Gimbutas, l'indo-européen viendrait d'un peuple semi-nomade, ayant vécu entre 7000 et 6000 avant J.-C., quelque part autour de l'actuelle frontière entre la Russie et l'Ukraine, dans les steppes du nord de la mer Noire. Ces populations développent progressivement, au cours du VIe millénaire avant notre ère et sous l'influence de la péninsule balkanique, des formes d'agriculture et d'élevage. Puis, parallèlement à cette dernière région, se font jour pendant le Ve millénaire des signes d'inégalité sociale, avec l'apparition de tombes plus riches, parfois recouvertes d'un tertre de terre (appelé « kourgane » dans ces steppes, d'après un terme tartare), de premiers objets en cuivre et des signes de violences entre communautés. Au même moment, le cheval est domestiqué pour la première fois. On appelle parfois « Seredni Stog II », d'après un site archéologique ukrainien, cette civilisation.

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Gimbutas identifie ces populations guerrières, qui pratiquent sans doute des formes de pastoralisme nomade, avec le peuple indo-européen primitif. Elle le dénomme « peuple des kourganes » et considère qu'il va se répandre, en quatre vagues successives, dans l'ensemble de l'Europe ainsi que vers l'Asie et prendre le contrôle de la plupart des sociétés néolithiques traditionnelles, diffusant en même temps sa langue.

Les Kourganes : marqueurs d'une société structurée

L'hypothèse des kourganes, aujourd'hui dominante, est formulée dans les années 1950 par l’archéologue Marija Gimbutas. Elle identifie dans les tumulus funéraires les kourganes la trace d’une société organisée, guerrière, profondément attachée à ses lignées et à ses ancêtres. Les Indo-Européens du IVe millénaire av. J.-C. sont des pasteurs semi-nomades. Ils élèvent des chevaux, maîtrisent les bovins, vivent sous des tentes de feutre et se déplacent au gré des saisons. Ce sont ces innovations qui leur permettront, plus tard, de parcourir l’Europe, l’Anatolie et l’Asie jusqu’à l’Indus. Le cheval devient leur atout militaire et leur symbole religieux. Le dieu Dyaus Pitar, le père du ciel, précède Zeus, Jupiter, et peut-être Shiva.

Leur mode de vie, bien qu’oral et mobile, est profondément structuré. Ils parlent une langue synthétique et codée, à déclinaisons multiples, qui permet de formuler des relations complexes de temps, de possession, de hiérarchie. Entre 4000 et 2000 av. J.-C., des groupes quittent progressivement les steppes. Ce ne sont pas des armées, mais des familles, des clans, des tribus, qui partent vers l’Europe centrale, les Balkans, l’Anatolie, puis l’Iran et l’Inde. Les Hittites s’installent en Anatolie, les Aryas franchissent l’Hindou-Kouch, les ancêtres des Grecs colonisent les Balkans, ceux des Latins gagnent la vallée du Tibre, et les Germains occupent le nord de l’Europe.

L’expansion indo-européenne est donc langagière, religieuse, sociale. Elle n’est pas nécessairement brutale. La culture indo-européenne repose sur une tension permanente entre mobilité et mémoire. Elle n’édifie pas encore d’États, mais elle laisse des formules poétiques, des chants rituels, des noms de dieux transmis par oralité. Ce monde est dominé par des chefs guerriers, des assemblées tribales, des prêtres-chanteurs. Le droit n’est pas écrit, mais connu. La terre n’est pas possédée, mais parcourue. On n’élève pas un palais, mais un tertre funéraire. Leur vision du monde est fondée sur la triade : ordre sacré, force guerrière, prospérité agricole. Cette structure se retrouve aussi bien dans le panthéon védique que dans les lois celtiques ou les rites romains.

Aujourd’hui, on ne retrouve que peu de traces matérielles de cette époque : quelques tombes, des fragments de poterie, des vestiges de chars. Mais la véritable archive indo-européenne est linguistique. Le travail des linguistes comparatistes a permis de reconstruire cette langue perdue, et d’en retrouver la syntaxe, le vocabulaire fondamental, les racines religieuses. Cette langue dit un monde de clans, de chevaux, de ciel lumineux, de guerres rituelles, d’offrandes sacrificielles. Les Indo-Européens ne sont pas les bâtisseurs d’un empire, mais les fondateurs d’un réseau invisible : celui des langues, des mythes et des structures sociales qui peuplent encore notre imaginaire. Comprendre ce foyer originel, c’est retrouver l’unité cachée derrière la diversité de l’Europe et de l’Asie. C’est voir que, bien avant les nations, existait déjà une civilisation de la route, de la mémoire orale et des ancêtres glorifiés.

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L'hypothèse concurrente : l'Anatolie

L'hypothèse anatolienne, proposée par Colin Renfrew en 1987, situe le foyer géographique de l'indo-européen en Anatolie (la Turquie d'aujourd'hui), entre 10 000 et 8 000 avant J.-C.. Selon cette théorie, la langue indo-européenne originelle aurait commencé à se répandre vers l'Europe et vers le sous-continent indien, en même temps que l'agriculture, née dans cette région du monde.

Renfrew récuse l'utilisation du terme "indo-européens" pour qualifier les populations décrites par les chercheurs français et russes. "Il n'y a pas de gènes spécifiques au langage, dit-il. Or le terme indo-européen ne fait sens qu'en référence à la langue. Donc il ne peut y avoir de gènes spécifiques aux Indo-Européens." Ainsi, si des flux de populations depuis un foyer ukrainien, à partir de 4 000 avant J.-C., sont avérés, rien, selon M. Renfrew, ne corrobore l'hypothèse selon laquelle ils auraient véhiculé le proto-indo-européen. En outre, des travaux de phylogénie linguistique comparative, publiés en 2003, avaient conclu dans le sens d'une origine anatolienne.

La génétique au service de l'histoire : les Yamnayas

Les nouvelles technologies en matière de séquençage d’ADN, dont la possibilité de lire l’ADN dans les os anciens, ont donné plus de lumière sur la parenté des Yamnayas avec les européens modernes. Une étude de 2015 menée par Daniel Zadik, de l’université de Leicester, a permis de mettre en avant que les gènes des Yamnayas sont présents dans la majorité des européens d’aujourd’hui. 2/3 des européens modernes tiennent sur 3 branches (appelées I1, R1a et R1b). Ces résultats montrent que chaque branche remonte à un ancêtre paternel assez récent illustré par un point rouge sur le graphique (Figure 2). En comptant le nombre de mutations accumulées au sein de chaque branche, on estime que ces 3 individus ont vécu à différents moments entre -7300 et -3500 ans. La lignée de chacun semble avoir explosé dans les siècles qui ont suivi leur décès, jusqu’à dominer l’Europe. Les branches R1a et R1b sont les plus représentées chez les européens actuels avec une prédominance de R1b chez les européens de l’Ouest et R1a chez les européens de l’Est. Ces 2 branches sont directement liées à des ancêtres Yamnayas. Cela explique la faible variation génétique entre tous les européens observée par Daniel Zadik et David Reich.

On a longtemps pensé que les Yamnayas était un peuple “pure”. Ils sont en réalité le mélange de trois peuples de chasseurs-cueilleurs de l’Est et du Caucase. Le génome des chasseurs cueilleurs du Caucase montre un mélange continu avec leurs cousins du Moyen-Orient qui inventeront l’agriculture il y a 10,000 ans. Cependant, ce mélange s’arrête il y a 25,000 ans, juste avant le pic de l’âge de glace. À ce moment, les populations ont vu le nombre de leurs membres se réduire, comme on peut l’observer dans la façon qu’ont eu leurs gènes de s’homogénéiser à cette époque qui témoigne d’un accouplement très endogame et au sein d’un groupe restreint.

Un des débats les plus vifs émergea suite aux premières études sur la culture Yamnaya, le lien entre la culture Yamna et les cultures de l’Europe Centrale de la fin du Néolithique comme la culture de la céramique cordée. La génétique vient confirmer ou donner un éclairage nouveau sur des scénarios qu’on suspectait par l’étude archéologique qui nous permettait de découvrir l’existence de ces cultures passées présentant des similarités, comme la présence de tumulus allongés et les mêmes rites funéraires. On sait aujourd’hui, avec certitude, que les individus porteurs de la culture de la céramique cordée sont, en fait, génétiquement proches des Yamnayas et sont donc une extension vers l’ouest de ce peuple. Les données de l’adn ancien indiquent que les populations du Néolithique de l’Europe Centrale possédaient déjà le composant “caucasien” aux alentours de 2500 avant JC. C’est ce composant qu’on a utilisé pour valider la théorie de l’expansion de ce peuple des steppes pontiques vers l’Europe Centrale.

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Les séquences du chromosome X suggèrent que ces expansions étaient surtout le fait des hommes. Pour chaque femme, entre 4 et 15 hommes migraient des steppes vers l’Europe Centrale et l’Asie de l’Ouest. Qu’est-ce qui a permis cette expansion rapide? À cette époque de l’âge de Bronze, on assiste à l’émergence d’une nouvelle économie liée à un accroissement de la mobilité humaine et l’accumulation de richesses, facilitées par la domestication des chevaux, l’invention de la roue et des véhicules, ainsi que l’accumulation des métaux rares comme le cuivre et l’étain qui sont les ingrédients nécessaires pour fabriquer le bronze. L’étude du chromosome Y révèle aussi que c’était une époque de grande inégalités où l’intégralité du pouvoir était détenu par une poignée d’hommes qui ont su tirer partie de cette nouvelle économie et supplanter les agriculteurs du nord de l’Europe et les chasseurs-cueilleurs de l’ouest de l’Europe jusqu’à l’Inde. Cette expansion ne peut pas avoir été totalement amicale au vu de la proportion de chromosome Y marquée des origines du peuple Yamnaya, tant chez les européens de l’ouest que dans les castes supérieures indiennes aujourd’hui. Cette prédominance d’ancêtres masculins Yamanayas implique qu’ils ont transmis un statut politico-social supérieur à leur descendance qui leur permit, à tout le moins, de maintenir un avantage dans la compétition à la reproduction. L’exemple le plus frappant est en Espagne. David Reich a mené une recherche sur l’adn ancien des populations ibériques présentes entre -4500 ans -4000 ans. Il a alors remarqué que la population ibérique présentait un pourcentage d’environ 15% de gènes hérités des Yamnayas. Cependant, 90% des hommes disposant de gènes Yamnaya avaient un chromosome Y issu de ce peuple des steppes.

L’archéologiste Marija Gimbutas avance que les Yamanayas étaient un peuple extrêmement sexiste et stratifié. Les Yamnayas ont laissé derrière eux leurs fameux “Kurgans”, des tumulus, dont 80% d’entre eux présentent des squelettes d’hommes au centre, souvent marqués de blessures violentes et enterrés avec leurs dagues en métal et leurs arcs. Gimbutas défend une thèse, controversée car il est délicat de pleinement comprendre une culture sans pouvoir s’appuyer sur des textes laissés par ces derniers qui voudrait que l’arrivée des Yamnayas marque une révolution dans la manière de concevoir les rapports hommes / femmes. Une vision à prendre avec des pincettes car d’autres archéologues comme Peter Ucko ou Andrew Fleming s’y sont opposés de façon virulente. Cela coïncide avec le déclin de “la vieille Europe”, que Gimbutas reconstruit en une société qui n’a laissé que peu de traces de violence, où les femmes jouaient un rôle central comme en témoignent les figurines de Vénus.

Cannabis et expansion Yamnaya

Consommateurs, il semblerait bien, quant à savoir s’ils le fumaient dans un but psycho-actif, rien n’est moins sûr. Élément de rite chamanique ou onguent pour soigner les plaies… il y a bien des usages prêtés au cannabis et il est délicat de savoir comment les Yamnayas l’utilisaient. Toujours est-il qu’on observe effectivement une intensification de l’usage du cannabis en Eurasie qui coïncide exactement avec les dates de l’expansion yamnaya. Ce qui laisse présager qu’ils en étaient les initiateurs et certains scientifiques évoquent même le cannabis comme un potentiel objet de troc.

L'héritage génétique des Yamnayas en Europe

Parmi les européens modernes, les peuples avec le plus fort taux d’ADN Yamnaya sont les Norvégiens, à qui on prête 50% d’ADN de ce peuple des steppes, puis les écossais et les Irlandais où l’on trouve le plus fort taux de personnes rousses et blondes qui serait un trait hérité de ce peuple, ainsi que les Islandais qui sont un peuple formé par les vikings mélangés à des écossaises et des irlandaises. Et les français? Nous aurions environ un tiers de nos gènes hérités des Yamnayas.

Archéologie et linguistique : une relation consubstantielle

Les relations entre archéologie et linguistique sont consubstantielles, dans la mesure où l’archéologie a d’abord été définie comme une « science auxiliaire de l’histoire », l’essentiel des sources étant les textes, que l’archéologie ne venait que compléter. Au cours du XXe siècle l’archéologie, en développant de nouvelles méthodes, a pris son indépendance pour devenir l’étude des sociétés à travers leurs vestiges matérielles. Parmi ces méthodes, l’informatique a joué très tôt un rôle essentiel afin de traiter des masses de données, ce qui impliqua leur formalisation. Par ailleurs, préhistoire et linguistique ont convergé dans la recherche problématique d’une « langue-mère », recherche très en vogue dans les années 1990, avant de l’être moins ensuite. En revanche, cette même association, maintenant complétée par la génétique, s’est efforcé depuis deux siècles d’expliquer historiquement l’existence de grandes familles linguistiques, celle des langues indo-européennes avant tout, mais aussi austronésiennes et langues bantoues.

Les limites et les critiques

Certains, à l'image du protohistorien Jean-Paul Demoule (université Paris-I), mettent les deux camps d'accord. "Qu'un peuple ancestral ait diffusé sa langue à partir d'un berceau unique est un modèle réducteur et simpliste,dit-il. Les Européens ont besoin d'un mythe sur leurs origines et les Indo-Européens sont ce mythe. D'ailleurs, bien avant le comparatisme linguistique, Leibniz (1646-1716) disait déjà que les Européens devaient venir d'un foyer originel, quelque part autour de la mer Noire…"

La thèse de Gimbutas est controversée car il est délicat de pleinement comprendre une culture sans pouvoir s’appuyer sur des textes laissés par ces derniers qui voudrait que l’arrivée des Yamnayas marque une révolution dans la manière de concevoir les rapports hommes / femmes. Une vision à prendre avec des pincettes car d’autres archéologues comme Peter Ucko ou Andrew Fleming s’y sont opposés de façon virulente.

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