L'histoire du mouvement ouvrier est riche et complexe, marquée par des luttes acharnées pour la justice sociale et l'amélioration des conditions de vie des travailleurs. Gand, en Belgique, occupe une place particulière dans cette histoire, en tant que berceau d'un mouvement ouvrier influent. Cet article explorera la genèse de cet ancrage municipal à Gand, en mettant en lumière les facteurs de son implantation, la conquête du pouvoir municipal et son exercice.
Les spécificités du socialisme français
Au regard des formations "sociales-démocrates" européennes, l'histoire du parti socialiste français met traditionnellement en exergue quelques spécificités : la faiblesse de l'enracinement social, la fragilité de l'organisation, le rapport tourmenté au pouvoir et la prédilection idéologique. Cependant, ce modèle explicatif ne permet pas de comprendre comment un parti si faible et si dépourvu de ressources politiques et de soutiens sociaux a pu se maintenir et se développer. De plus, il méconnaît les réalités locales et historiques très diverses sur lesquelles le mouvement socialiste s'est appuyé.
L'importance de l'ancrage municipal
Rémi Lefebvre dans sa thèse consacrée à Roubaix a soutenu l'idée que "la forme partisane prise par le parti socialiste est, pour partie, le produit de son ancrage municipal puissant, précoce et durable". Ainsi "c'est dans la force sociale de l'institution municipale et la prégnance des contraintes, autant que des ressources, qui en sont au principe, qu'il faut rechercher l'origine des particularités de ce parti". L'institution communale, symbole de la République, est légitimée par la loi de 1884 et la participation des socialistes à son fonctionnement demeure plus décomplexée qu'une expérience gouvernementale. Celle-ci se limite à quatre exercices sous la Troisième République.
Contexte économique et social à Gand
Au début du XIXe siècle, la Belgique est le premier pays du continent touché par la révolution industrielle. Conditions de vie et de travail misérables, infériorité juridique et politique, interdiction des syndicats et faiblesse des salaires caractérisent la condition de la classe ouvrière naissante. Malgré et à cause de ces difficultés, les ouvriers s'organisent peu à peu et fondent des mutualités, des coopératives et des unions professionnelles. Les rôles de ces organisations ne sont pas toujours clairement définis, les premiers syndicats se dotant par exemple de « caisses de secours mutuel », visant notamment à protéger leurs membres en cas de maladie ou de chômage.
La pilarisation de la société belge
Peu à peu s'organise une société dans laquelle deux « mondes » distincts coexistent et s'opposent, fondés d'une part autour du Parti ouvrier belge (POB), créé en 1885, et d'autre part de l'Église et des préceptes contenus dans l'encyclique Rerum novarum de 1891. Chacun de ces deux « piliers » entend encadrer la classe ouvrière « du berceau à la tombe », à travers des syndicats, des mutualités, des coopératives, ainsi qu'une multitude d'associations culturelles, sportives, de jeunes, de femmes, etc.
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Ces différentes organisations, syndicales et associatives, nouent des relations de complémentarité au sein de leur pilier. Leurs membres sont fréquemment adhérents de plusieurs d'entre elles à la fois et les partis frères coordonnent (du côté socialiste) ces organisations et en défendent (des côtés socialiste et catholique) les intérêts sur la scène politique. L'étroitesse du lien entre partis, associations et syndicats à tous les niveaux marque assurément une différence avec le cas français.
L'essor du syndicalisme
D'idéologie réformiste, le POB et les organisations qui lui sont liées luttent prioritairement pour l'obtention du suffrage universel et pour la liberté syndicale. Ces revendications n'aboutiront qu'au lendemain de la première guerre mondiale. Les syndicats connaissent alors une explosion du nombre de leurs adhérents. Les services qu'ils fournissent à leurs membres, en particulier en matière de chômage, expliquent partiellement ce développement. Leur présence dans les entreprises y contribue également. Les syndicats parviennent en effet progressivement à se faire reconnaître comme interlocuteurs obligés par les employeurs et leurs organisations.
Le rôle des mutualités
Sous la pression du mouvement ouvrier, catholique et socialiste, se développe aussi dans l'entre-deux-guerres une série d'assurances sociales. Le rôle des mutualités en est par conséquent renforcé. Les autres associations constituant les deux principaux piliers poursuivent, elles aussi, leur action. Cette pilarisation structure la société belge de cette époque. Le parti libéral crée également un syndicat et d'autres organisations mais, tout comme les associations « neutres », « hors piliers », ces initiatives restent assez marginales par rapport aux structures socialistes et catholiques.
Renforcement après-guerre
Sous l'occupation, dirigeants syndicaux et patronaux se rencontrent clandestinement pour discuter du modèle socio-économique à mettre en place dès la Libération. Le « projet d'accord de solidarité sociale » auquel ils aboutissent jette les bases du système de sécurité sociale des travailleurs salariés mis en place dès 1945. Les syndicats sont consacrés comme représentants des salariés et comme interlocuteurs incontournables du patronat et du monde politique. La prospérité économique des années d'après-guerre leur permettra d'obtenir des avancées non négligeables, sans pour autant que les employeurs y voient une menace insupportable pour leurs intérêts. L'architecture de la « concertation sociale » se complète progressivement, renforçant encore d'autant le poids des syndicats.
La mise en place de la sécurité sociale confirme également le rôle des syndicats en matière de paiement des allocations de chômage, service qui contribue incontestablement à la forte syndicalisation belge Les mutualités voient, elles aussi, leur existence consacrée par la création de la sécurité sociale, en particulier en matière d'assurance maladie-invalidité.
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Les "nouveaux mouvements sociaux" et la crise économique
Par son organisation et ses luttes, la classe ouvrière a obtenu des transformations majeures de ses conditions de vie et de travail. Ses préoccupations se sont élargies. Sa composition s'est également peu à peu modifiée. Et si les appareils syndicaux ne reflètent guère cette tendance, des grèves « spontanées » viennent le leur rappeler : grèves de femmes en 1966, de travailleurs immigrés en 1969.
Mais le salariat se réduit de moins en moins aux seuls ouvriers. Les années soixante marquent également l'essor des « nouveaux mouvements sociaux », portés par les « classes moyennes » : pacifistes, tiers-mondistes, féministes, étudiants,… En Belgique, ceux-ci vont peu à peu bénéficier du mouvement de « dépilarisation » qui se fait progressivement jour, en même temps qu'ils vont le favoriser. Bon nombre de ces nouvelles associations transcendent en effet les piliers et groupent des militants venus d'horizons divers.
Quoique contestant ipso facto le monopole que les syndicats avaient en quelque sorte acquis sur le champ social belge, ces mouvements en complètent l'action plus qu'ils ne la remettent en cause. Aussi les relations entre syndicats et associations sont-elles plutôt bonnes dans ce contexte, même si des conflits existent. Les collaborations ne sont pas rares, notamment en ce qui concerne les mobilisations pacifistes ou tiers-mondistes, dans lesquelles les syndicats prendront une part active aux côtés d'associations. La crise économique survenant au milieu des années soixante-dix modifie cependant la donne. La progression rapide du chômage, la dégradation des conditions salariales des travailleurs, et plus largement l'offensive idéologique néo-libérale vont affaiblir le syndicalisme. Quoique cela ne se traduise guère au niveau du nombre de leurs membres, les syndicats belges n'échappent pas à cette tendance. Leur position de « partenaire social » du patronat se voit vidée de sa substance par l'évolution de la concertation sociale, qui en vient à gérer l'austérité plus que la répartition des augmentations de richesse produite. Quand les négociations professionnelles ne cessent pas purement et simplement. Dans certains cas, la proximité des deux grandes confédérations syndicales avec les partis sociaux chrétiens et socialistes contribuera également à enfermer les directions syndicales dans la posture inconfortable de courroie de transmission des politiques gouvernementales d'austérité budgétaire et de modération salariale.
Un acteur syndical incontournable
Le cas belge se singularise toutefois, dans la mesure où le taux de syndicalisation y demeure très important. Par conséquent, les syndicats restent des acteurs qu'il est difficile d'ignorer purement et simplement. Tant pour le monde politique que pour les associations elles-mêmes. Les syndicats belges conservent des moyens humains (en Belgique, aucun type d'organisation ne compte plus de membres que les syndicats) et financiers conséquents, ainsi qu'un poids politique important dans certaines matières. Ils n'hésitent par ailleurs pas à se prévaloir de cette large représentativité pour affirmer leur place incontournable face aux associations.
Vers de nouvelles complémentarités ?
Face à la montée en puissance du « monde associatif », et devant la persistance de la forte implantation syndicale, apparaît progressivement chez certains militants et dirigeants de ces deux « sphères » la volonté d'établir des collaborations plus systématiques et plus suivies. Ce genre de pratique n'a rien de neuf, comme cela a été montré plus haut. De telles concertations et actions communes ont déjà existé, que ce soit à travers les piliers d'abord, ou plus tard sur des questions comme celle de la lutte pour la paix. De nombreux militants de base sont en outre actifs sur le plan syndical et associatif.
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Ce qui semble en revanche plus neuf est la volonté de certains responsables associatifs et syndicaux de tracer des collaborations plus régulières sur des terrains où la rivalité était davantage de mise. C'est ainsi que certains responsables syndicaux régionaux ont par exemple participé - non sans tensions - aux activités du groupe belge des Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions en 1997-1999.
Mais c'est surtout le développement de l'« alter-mondialisme » qui renforce cette recherche de convergences, et la facilite en même temps. Étant donné le caractère incontournable des syndicats sur la scène socio- politique belge, un mouvement altermondialiste n'a en effet de chances de se développer en Belgique qu'à la condition d'impliquer, au moins partiellement et ponctuellement, les organisations syndicales. D'autre part, l'occupation par la Belgique de la présidence de l'Union européenne durant le second semestre 2001 a favorisé les contacts, notamment dans la préparation des manifestations organisées en marge des sommets. Ces éléments ont souligné la nécessité d'opérer de tels rapprochements entre syndicats et associations.
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