Le 17 janvier 1975 marque une date charnière dans l'histoire des droits des femmes en France, avec la conquête de l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), un droit qui a été constitutionnalisé depuis. Cette victoire fondamentale ne doit cependant pas occulter le long et douloureux chemin parcouru, marqué par les luttes, les souffrances et les condamnations de nombreuses femmes. Il est temps de rendre justice à ces femmes qui ont pavé la voie à la liberté reproductive.
Avant 1975 : L'Avortement, un Crime Tabou
Avant la loi Veil, l'avortement était bien plus qu'un tabou : c'était un crime. Entre 1870 et 1975, plus de 11 660 personnes ont été condamnées pour avortement, qu'il s'agisse de femmes ayant eu recours à l'IVG ou de celles qui les avaient aidées. Sous le régime de Vichy, la répression a atteint son paroxysme, l'avortement étant érigé en crime contre la sûreté de l'État, passible de la peine de mort. Même après la Libération, les femmes ont continué à subir cette répression. En 1946, plus de 5 000 affaires d'avortement clandestin ont été jugées par les tribunaux français.
Derrière ces chiffres se cachent des vies brisées, des corps meurtris et des familles détruites. La brutalité de ces lois iniques a éclaté au grand jour en 1972 avec le procès de Bobigny. Marie-Claire Chevalier, une jeune fille de 16 ans, violée, risquait la prison pour avoir avorté, tout comme sa mère, accusée de l'avoir aidée. Leur survie judiciaire, elles la doivent à la ténacité des avocates Gisèle Halimi et Monique Antoine et au soutien des militantes féministes.
Le documentaire de l'INA diffusé sur France Télévisions, "Il suffit d'écouter les femmes", rappelle ce que signifiait avorter avant la loi Veil. Ces femmes, de tous âges et certaines très jeunes, ont dû affronter des conditions indignes, l'isolement et une société qui les condamnait au silence, quand elle ne les condamnait pas tout court.
La Nécessité d'une Réhabilitation
La Fondation des Femmes et un collectif d'historiennes des droits des femmes, mené par Christelle Taraud, portent une demande essentielle : il faut réhabiliter les femmes injustement condamnées par ces lois liberticides.
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Cette réhabilitation est importante pour plusieurs raisons :
- Rendre justice : Restaurer la dignité de ces femmes dont l'honneur a été sali.
- Devoir de mémoire : Se souvenir que l'interdiction de l'avortement était une arme de contrôle sur les corps des femmes, dictée par des politiques natalistes et patriarcales injustes.
- Lutter contre la honte : Envoyer un message clair aux femmes qui souhaitent avorter : vous avez le droit de disposer de votre propre corps, et jamais personne ou aucun État ne devrait vous faire croire le contraire.
- Affirmer un droit fondamental : Dans un contexte international sombre, affirmer que l'avortement est une liberté, un droit humain fondamental.
La sénatrice Laurence Rossignol a déposé une proposition de loi visant à confier à une commission indépendante la mission d'identifier ces injustices et de les reconnaître officiellement.
Figures Emblématiques de la Lutte pour l'IVG
De nombreuses femmes ont marqué de leur empreinte le combat pour la légalisation de l'avortement en France. Parmi elles, on peut citer :
- Simone Veil : Ministre de la Santé qui a porté la loi sur la dépénalisation de l'IVG en 1974. Son discours devant l'Assemblée nationale reste un moment historique. Elle a déclaré : « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. »
- Gisèle Halimi : Avocate et militante féministe qui a défendu Marie-Claire Chevalier lors du procès de Bobigny en 1972, transformant ce "fait divers" en véritable procès politique en faveur de la légalisation de l'avortement.
- Simone de Beauvoir : Philosophe et écrivaine, figure de proue du féminisme, qui a co-signé le "Manifeste des 343" en 1971 reconnaissant publiquement avoir avorté.
- Françoise Giroud : Journaliste, écrivaine et femme politique, directrice du magazine Elle et cofondatrice de l'Express, qui a publié de nombreux ouvrages sur la condition féminine.
- Yvette Roudy : Ministre des Droits de la femme sous François Mitterrand, qui a milité pour la reconnaissance des droits des femmes.
- Marie-Claire Chevalier : Jeune femme ayant avorté suite à un viol et dont le procès a contribué à faire avancer le droit à l'avortement.
Ces femmes, parmi tant d'autres, ont joué un rôle crucial dans la conquête de ce droit fondamental.
Chronologie des Avancées et des Reculs
L'histoire de l'IVG en France est marquée par des avancées et des reculs, des moments d'espoir et de désespoir. Voici quelques dates clés :
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- Antiquité et Moyen Âge : Des traces de l'existence de l'avortement sont retrouvées, avec l'utilisation de potions à base de plantes et de pratiques magiques.
- 1556 : L'Édit d'Henri II criminalise l'avortement.
- Code pénal de 1791 : L'avortement est considéré comme un "crime contre les particuliers".
- Loi du 31 août 1920 : Réprime la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle.
- Décret-loi du 29 juillet 1939 : Accroît la répression de l'avortement.
- Loi du 15 février 1942 (Régime de Vichy) : L'avortement est érigé en "crime contre la sûreté de l'État", passible de la peine de mort.
- 5 avril 1971 : Publication du "Manifeste des 343" dans Le Nouvel Observateur.
- 11 octobre 1972 : Procès de Bobigny.
- 17 janvier 1975 : Loi Veil dépénalisant l'IVG.
- 1993 : Adoption du délit d'entrave à l'IVG.
- 2012 : Prise en charge à 100 % des IVG par l'Assurance maladie.
- Loi du 4 juillet 2001 : Le délai de recours à l'IVG passe de 10 à 12 semaines.
- Loi du 2 mars 2022 : Le délai est prolongé à 14 semaines de grossesse.
- 4 mars 2024 : Inscription de la "liberté garantie" pour une femme d'avoir recours à une IVG dans la Constitution.
Le Contexte International et la Constitutionnalisation en France
Le 24 juin 2022, la Cour Suprême américaine a annulé l’arrêt Roe v. Wade qui protégeait le droit des femmes à avorter au niveau fédéral. Cette décision a mis en lumière la fragilité de ce droit et la nécessité de le protéger.
Face à ce recul mondial, la France a franchi une étape historique le 4 mars 2024 en inscrivant la "liberté garantie" pour une femme d'avoir recours à une IVG dans la Constitution. Ce vote historique revêt une importance considérable compte tenu du recul de ce droit essentiel à travers le monde. La protection de la liberté d'accès à l'avortement constitue un rempart important contre les mouvements anti-droits de plus en plus virulents.
Cependant, la formulation approuvée par les parlementaires français pour "garantir la liberté" d'accès à l'avortement n'est pas contraignante. Il reste donc essentiel de rester vigilant et de continuer à défendre ce droit fondamental.
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