L'Éthiopie, souvent appelée "le berceau de l'humanité", est également un berceau du christianisme en Afrique noire. Depuis le IVe siècle, le pays a maintenu une longue fidélité chrétienne, donnant naissance à une culture unique imprégnée de foi. Cet article explore l'histoire du christianisme en Éthiopie, depuis ses origines jusqu'à nos jours, en mettant en lumière les influences, les défis et les particularités de cette Église.
Les Origines du Christianisme Éthiopien
L'implantation du christianisme en Éthiopie remonte au IVe siècle de notre ère. Les plus anciennes inscriptions du roi axoumite Ezânâ témoignent de l'évolution de ses croyances. Initialement, il invoquait la protection de divinités sud-arabes, mais les inscriptions plus récentes révèlent son adoration du "Seigneur du ciel". Parallèlement, la croix commence à apparaître sur ses monnaies vers 330, remplaçant la lune païenne, symbole d'une transition religieuse majeure. Selon une stèle, Ezana attribue ses victoires contre les Nubas à la "puissance du Père, du Fils et du Saint Esprit".
La tradition éthiopienne attribue également l'évangélisation du pays à des missionnaires, notamment les "Neuf Saints", probablement originaires de Syrie. Ces saints auraient joué un rôle crucial dans la construction des premières églises et monastères, ainsi que dans la traduction de la Bible en guèze.
Frumence et Aedesius : Les Premiers Évangélisateurs ?
Une version romantique de la tradition raconte l'histoire de deux jeunes chrétiens syriens de Tyr, Frumence et Aedesius, qui auraient été recueillis à la cour d'Axoum après le naufrage de leur navire. Ils auraient converti le roi Ezana au christianisme. Cette version de la tradition pourrait rencontrer l'Histoire, car l'Éthiopie cherchait peut-être une alliance avec l'empire romain à l'époque où Constantin fit de Byzance sa capitale.
L'Influence Syrienne et le Monophysisme
L'influence de la Syrie sur le premier christianisme éthiopien est indéniable. Elle est attestée par la présence de nombreux mots syriaques dans la langue guèze, qui s'est fixée à cette époque et qui est restée l'idiome liturgique de l'Église éthiopienne. C'est sans doute à ces missionnaires que l'Éthiopie chrétienne doit son adhésion à la doctrine monophysite, qui affirme que dans le Christ, la nature humaine et la nature divine ne font qu'un. Cette doctrine fut condamnée en 451 au concile de Chalcédoine, mais l'Éthiopie resta fidèle à cette interprétation de la foi chrétienne.
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Placée dès ses débuts sous l'autorité du patriarche d'Alexandrie, l'Église éthiopienne se rangea du côté des monophysites. Dès lors, le patriarche d'Alexandrie s’octroie le privilège de désigner l’ "abouna", le chef de l’Église éthiopienne. Cette situation durera jusqu’en 1959. Jusqu'à cette date, tout nouvel évêque est choisi parmi les moines égyptiens. Ces missionnaires syriens, Frumentius et Aedesius, fuyaient les persécutions byzantines contre le monophysisme. L’Éthiopie chrétienne est donc rétive à l’autorité de Byzance et à ses dogmes.
L'Âge d'Or d'Axoum et le Développement de la Littérature Éthiopienne
L'apogée du royaume d'Axoum, au VIe siècle, coïncide avec le règne du négus Caleb, allié de Byzance, qui intervient victorieusement en Arabie méridionale. Cette période marque la naissance d'une littérature éthiopienne, principalement ecclésiastique. On traduit du grec la Bible, non seulement les livres canoniques, mais aussi des apocryphes. L'Éthiopie est reconnue par les historiens pour avoir conservé les textes entiers de livres importants pour l'étude des origines du christianisme, tels que les Jubilés et Hénoch, cités dans le Nouveau Testament comme Écriture sainte.
L'Éthiopie a également gardé de précieux échantillons de la littérature chrétienne la plus ancienne. Récemment, une version guèze, jusqu'alors insoupçonnée, du traité d'Hippolyte de Rome sur l'Antéchrist a été découverte au monastère de Gunda-Gundé. Seuls trois manuscrits grecs et une version slave de ce traité existent.
L'Isolement et la Persévérance de la Foi
Les conquêtes musulmanes coupent l'Éthiopie du monde méditerranéen et la font entrer dans une période d'isolement. Gibbon a écrit : "Entourés de tous côtés par les ennemis de leur foi, les Ethiopiens s'endormirent pour mille ans, oublieux dit monde qui les avait oubliés." Ce jugement est contestable, car entre le VIe et le XVIe siècle, la foi chrétienne a continué à croître.
Malgré les difficultés, les évêques continuaient à venir d'Alexandrie, les pèlerinages à Jérusalem maintenaient les liens avec les autres chrétientés d'Orient. Au IXe siècle, le royaume d'Axoum succombe à une attaque des populations de l'intérieur, mais d'autres royautés chrétiennes se reconstituent, déplaçant leur centre de gravité vers le sud.
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La Dynastie Zagoué et les Églises Rupestres de Lalibela
Les églises rupestres du Lasta témoignent des fastes de la dynastie zagoué (XIIe siècle). Le plus grand roi de cette dynastie, Lâlibalâ, a été canonisé par l'Église éthiopienne. La légende raconte que des anges lui auraient ordonné de tailler onze églises dans la roche des collines sur lesquelles était bâtie la capitale zagouée. Pendant vingt-cinq années, des maîtres artisans ont creusé des sanctuaires troglodytiques à flanc de falaise et des églises monolithiques dans le sol de granit. Ces églises sont aujourd'hui un site du patrimoine mondial de l'UNESCO et un lieu de pèlerinage important pour les chrétiens éthiopiens.
L'activité littéraire reprend à cette époque, trouvant ses modèles dans l'Égypte chrétienne. C'est alors qu'on traduit de l'arabe le livre de la "Gloire des Rois" (Kebra Nagast), qui raconte l'histoire de Ménélik, fils de Salomon et de la reine de Saba, qui emporta en Éthiopie l'Arche sainte de Jérusalem. Ce livre annonce également le triomphe de l'Éthiopie chrétienne sur les ennemis de la foi. Le Kebra Nagast a servi à justifier l'avènement en Éthiopie, à la fin du XIIIe siècle, de la dynastie "salomonide", qui occupe encore le trône.
L'Expansion de l'Empire et du Christianisme
À partir du XIIIe siècle, l'expansion de l'empire et du christianisme se fait en parallèle. Le négus Amda Sio (XIVe siècle) met fin à la puissance politique des Falashas de l'Ouest, ces juifs éthiopiens dont l'origine n'est pas élucidée. La vitalité du christianisme se reflète dans une littérature hagiographique abondante, dans l'activité missionnaire des ordres monastiques et jusque dans leurs querelles sur des points de discipline et de dogme.
La Crise du XVIe Siècle et l'Intervention Portugaise
Le XVIe siècle est marqué par la crise la plus grave que l'Éthiopie ait jamais traversée. En 1516, les musulmans de Harrar, conduits par Ahmed Gragne, entreprennent la conquête des terres chrétiennes du haut plateau. L'Islam aurait probablement triomphé sans le secours envoyé par les Portugais au négus Lebna Dengel.
Avec les Portugais arrivèrent des jésuites qui engagèrent avec le clergé local une pénible controverse, que l'imprécision du vocabulaire théologique éthiopien a sans doute embrouillée. La foi monophysite et les usages traditionnels l'emportèrent après une brève période de catholicisme officiel, sous le règne de Susenyos (1607-1632). On peut regretter le zèle intempestif de ces propagandistes, générateur de la méfiance éthiopienne à l'égard des Européens.
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Repli et Renaissance
Après Susenyos, l'Éthiopie se replie délibérément sur elle-même, non sans dommage. Tandis que les moines s'épuisent dans d'interminables disputes sur la manière dont le Christ acquit sa nature divine, la royauté de Gondar, tombée sous la coupe de "maires du palais", entre dans une décadence mérovingienne qui ne prend fin qu'avec les règnes de Théodore II et Ménélik II.
Malgré ces difficultés, le christianisme éthiopien a continué à incarner l'esprit national. Le monument de l'Abouna Petros, fusillé sous le régime fasciste, le rappelle à tous les visiteurs d'Addis-Abeba.
Le Christianisme Éthiopien Aujourd'hui
Aujourd'hui, environ la moitié des 70 millions d'habitants de l'Éthiopie sont des chrétiens orthodoxes. L'Église éthiopienne orthodoxe est l'une des plus anciennes Églises chrétiennes du monde. Elle a conservé de nombreuses traditions et pratiques anciennes, ce qui lui donne un caractère unique.
L'empereur Haïlé Sélassié s'est attaché à moderniser l'Église, en faisant imprimer des livres religieux et en ordonnant de traduire la Bible en amharique. Aujourd'hui, de jeunes prêtres éthiopiens fréquentent les facultés de théologie d'Europe.
Il faut dire enfin que cette Église nationale a écarté la tentation du fanatisme : il y a en Éthiopie toute une élite catholique, fruit de l'effort des missionnaires italiens dans l'ancienne Érythrée et de l'œuvre de Mar Jarousseau dans le Sud ; il existe aussi une Église luthérienne éthiopienne. Plus frappante encore est la bonne entente entre chrétiens et musulmans. Ces derniers peuvent se rappeler la parole de Mahomet à ses disciples persécutés : « Pourquoi n’allez-vous pas au pays des Abyssins ?
Particularités du Christianisme Éthiopien
Le christianisme éthiopien présente plusieurs particularités qui le distinguent des autres formes de christianisme. Parmi ces particularités, on peut citer :
- Le monophysisme : L'Église éthiopienne est restée fidèle à la doctrine monophysite, qui affirme que dans le Christ, la nature humaine et la nature divine ne font qu'un.
- L'influence du judaïsme : Le christianisme éthiopien a conservé certaines pratiques et croyances d'origine judaïque, telles que la circoncision, le respect du sabbat et certains interdits alimentaires.
- L'importance de l'Arche d'Alliance : Les chrétiens éthiopiens croient que l'Arche d'Alliance est conservée dans l'église Sainte-Marie-de-Sion à Aksoum.
- Une liturgie unique : La liturgie éthiopienne est célébrée en guèze, une langue ancienne qui n'est plus parlée. Elle est caractérisée par des chants et des danses liturgiques.
L'Éthiopie : Une Anomalie dans le Monde Musulman
L’Éthiopie est un pays où la présence chrétienne, longtemps et aujourd’hui encore majoritaire, a engendré un christianisme d’État qui a inversé le rapport de domination entre chrétiens et musulmans tel qu’on le trouve au Moyen-Orient. L’exemple éthiopien constitue donc une anomalie que l’Islam ressent comme telle.
Ce rameau trop souvent oublié du christianisme oriental regroupe à lui seul plus de 60 millions de fidèles, il est donc un poids lourd chrétiens face aux Églises établies dans le monde arabe. Ces chrétiens se répartissent ainsi : environ 40% sont "orthodoxes", près de 20% sont de confession protestante et moins de 1% sont catholiques.
Comme leurs homologues d’Égypte, les Églises éthiopiennes n’ont pratiquement pas diffusé à l’extérieur et se sont développées au sein d’un unique pays, particulièrement original au sein de son environnement et très fermé sur lui-même.
Contrairement à une idée reçue, le christianisme éthiopien n’est pas la religion de l’Éthiopie intérieure tandis que l’Islam serait concentré dans la région côtière de l’Érythrée : les chrétiens sont majoritaires sur le plateau érythréen, au Tigré, dans le Gondar, le Gojjam, une partie du Wollo et du Choa. Dans le sud du pays, le christianisme a été éradiqué au 16ème siècle et s’est reconstitué au siècle dernier, sans parvenir à reconquérir la majorité de la population.
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