L'adoption par l'Espagne d'une loi instaurant un congé menstruel a ouvert un débat à travers l'Europe sur la reconnaissance des douleurs menstruelles et leur impact sur la vie professionnelle. Cette initiative, une première en Europe, suscite à la fois l'enthousiasme et l'inquiétude, ravivant des questions cruciales sur l'égalité des genres, la santé des femmes et la lutte contre la stigmatisation.
L'Espagne ouvre la voie avec un congé menstruel pionnier
Le 16 février, l'Espagne est devenue le premier État européen à adopter une loi instaurant un congé menstruel. Cette loi permet aux femmes souffrant de règles douloureuses de demander un arrêt maladie, signé par leur médecin traitant. L'État s'engage à rembourser intégralement ce congé. Pour la ministre de l'Égalité, Irène Montero, cette mesure représente "un jour historique pour les avancées féministes", visant à briser le tabou autour des règles et des douleurs qu'elles peuvent engendrer.
Parallèlement, la chambre basse espagnole a adopté un projet de loi autorisant le changement de genre au registre de l'état civil par une simple déclaration dès l'âge de 16 ans, une mesure déjà en vigueur au Danemark.
Réactions et préoccupations face au congé menstruel
L'annonce du congé menstruel en Espagne a suscité des réactions contrastées. Si la coalition de gauche au pouvoir salue une avancée sociale, l'opposition exprime des craintes quant aux conséquences négatives potentielles pour les femmes sur le marché de l'emploi.
Des syndicats et associations féministes espagnols ont également exprimé leur inquiétude quant aux discriminations que pourrait entraîner le congé menstruel. Ils craignent que cette mesure ne renforce les stéréotypes de genre et n'entraîne une discrimination à l'embauche, malgré l'interdiction légale de traiter différemment une personne en raison d'un potentiel congé menstruel.
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Ces arguments s'appuient sur des discriminations concrètes observées dans le monde du travail, malgré les interdictions légales, comme le licenciement de salariées enceintes ou en congé maternité. Ils se basent également sur l'expérience de pays où le congé menstruel est en place depuis longtemps, comme le Japon.
Le Japon : un exemple à nuancer
Le Japon a instauré le congé menstruel dès 1947. Toutefois, son application révèle des problèmes. Créé dans un but nataliste, il contribue à la stigmatisation des menstruations comme "baromètre" de la capacité reproductive et du rôle de mère. De plus, les travailleuses utilisant ce congé sont confrontées à de la discrimination et du harcèlement de la part des employeurs. En conséquence, le congé menstruel est très peu utilisé au Japon, même lorsqu'il est légal.
Une étude du ministère japonais du Travail réalisée en 2020 a révélé que seulement 0,9 % des employées éligibles ont eu recours au congé menstruel. De plus, seules 30 % des entreprises proposent de rembourser entièrement ou partiellement ces congés, que la loi n'a pas prévu d'indemniser.
Initiatives et débats en France
Suite à l'adoption du congé menstruel en Espagne, des parlementaires français de gauche ont exprimé leur volonté d'inscrire une mesure similaire dans la loi française. Des concertations avec des juristes, des associations féministes et des syndicats sont en cours pour préparer des propositions de loi.
La sénatrice PS des Français de l'étranger, Hélène Conway-Mouret, travaille sur un texte en tenant compte des critiques formulées en Espagne. Elle souhaite rassurer les entreprises en soulignant que le congé menstruel existe au Japon depuis 1947 et que seulement 0,9 % des femmes y ont recours.
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Des députés écologistes de la Nupes mènent également un travail sur le congé menstruel, en concertation avec des associations féministes, des soignants et des entreprises qui expérimentent déjà le congé menstruel en France. Ils souhaitent trouver la bonne formulation dans la loi pour que ce ne soit pas un texte symbolique.
Le député Génération.s, Sébastien Peytavie, a décidé d'expérimenter le congé menstruel dans son équipe. Il souligne que les femmes souffrant de douleurs importantes pendant leurs règles doivent actuellement prendre un arrêt maladie, impliquant un rendez-vous chez le médecin et des jours de carence. L'objectif est de supprimer le jour de carence et de simplifier la procédure.
Les parlementaires français s'interrogent également sur la définition du congé menstruel : congé à la charge de l'employeur ou arrêt maladie financé par la Sécurité sociale ? La protection de l'anonymat est également un point important, afin que les collègues ne soient pas informés que l'absence est liée aux règles douloureuses.
Alternatives et initiatives locales
En France, certaines entreprises et collectivités territoriales ont déjà mis en place le congé menstruel. La mairie de Saint-Ouen propose à ses agentes un congé menstruel à partir du 27 mars. Le Parti Socialiste offre un jour de congé payé par mois aux salariées de son siège. La collective, une société coopérative spécialisée dans le démarchage pour des ONG, a également mis en place cette mesure.
D'autres entreprises, comme le fabricant de mobilier Louis Design, accordent un jour de congé supplémentaire par mois, avec préavis ou sur simple demande, et sans certificat médical.
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Ces initiatives locales témoignent d'une prise de conscience croissante des difficultés rencontrées par les femmes pendant leurs règles et d'une volonté d'améliorer leurs conditions de travail.
En Europe et dans le monde
En dehors de l'Espagne, d'autres pays ont adopté des mesures similaires au congé menstruel. Le Japon a été le premier pays à le faire en 1947, suivi par l'Indonésie, la Corée du Sud, Taïwan et la Zambie. En Zambie, le congé menstruel est surnommé "fête des mères".
En Écosse, le gouvernement a mis en place l'accès libre aux tampons et serviettes hygiéniques dans les écoles, les universités, les bâtiments publics et sur les lieux de travail, afin de lutter contre la précarité menstruelle.
En Italie, un texte de loi demandant le congé menstruel a été refusé en 2017. En Angleterre, le parti travailliste a annoncé qu'il obligerait les entreprises de plus de 250 employés à mettre en place des plans d'action pour soutenir les femmes au moment de la ménopause.
Les arguments pour et contre le congé menstruel
Le congé menstruel suscite un débat passionné, avec des arguments pour et contre.
Arguments pour :
- Reconnaissance des douleurs menstruelles et de leur impact sur la vie professionnelle.
- Lutte contre le tabou des règles.
- Amélioration des conditions de travail des femmes.
- Réduction de la stigmatisation des femmes souffrant de règles douloureuses.
- Augmentation de l'égalité des genres.
Arguments contre :
- Risque de discrimination à l'embauche.
- Renforcement des stéréotypes de genre.
- Difficulté de mise en œuvre.
- Coût financier pour les entreprises et la Sécurité sociale.
- Possibilité d'abus.
Les enjeux et les perspectives d'avenir
L'adoption du congé menstruel par l'Espagne a mis en lumière les difficultés rencontrées par les femmes dans le monde professionnel en raison de leurs règles. Il est encore trop tôt pour évaluer si cette décision sera suivie par d'autres gouvernements européens.
Toutefois, cette avancée ne peut être ignorée et aura assurément des répercussions sur les pays voisins. Le congé menstruel peut simultanément renforcer les normes de genre et y remédier. Pour être efficace, une telle politique d'emploi doit s'inscrire dans un programme d'intégration plus large, visant au bien-être des personnes.
L'élaboration d'une telle politique ne peut être envisagée de façon draconienne, mais doit être souple et faire preuve de nuance afin de s'intégrer progressivement et de contribuer à une démocratisation plus profonde de la santé menstruelle.
Il est nécessaire de mettre en marche un mécanisme d'action au lieu de rester passif face aux difficultés tangibles rencontrées par les personnes concernées, sous prétexte qu'un ensemble d'améliorations est requis. Les pouvoirs publics doivent participer à une normalisation de la menstruation et participer activement à cette déstigmatisation, pour faire comprendre que les contraintes imposées à cette grande partie de la population ont nécessairement des répercussions sur le reste des salariés et de la société.
L'approche développée doit être plus globale et se concentrer sur le droit à la santé des personnes menstruées, notamment au travail. La mise en place du congé menstruel par des entreprises privées n'est pas suffisante ; d'autant plus que celle-ci reste marginale et déploie des modalités variées. L'Espagne doit être suivie par les gouvernements européens pour mettre en place une réglementation nationale.
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