La disparition d'Éric Denécé, figure incontournable du microcosme de l'espionnage français, survenue dans des circonstances troubles, a suscité de nombreuses interrogations et émotions. Cet article se propose de retracer son parcours, d'analyser les controverses qui l'ont entouré, et d'examiner les zones d'ombre persistantes autour de sa mort.
Introduction
Éric Denécé, décédé le 12 juin 2025, laisse derrière lui un héritage complexe et une multitude de questions. Fondateur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), il a marqué le paysage du renseignement français par son expertise, ses prises de position tranchées et son esprit critique. Sa mort, survenue dans des circonstances suspectes, a plongé ses proches dans l'incompréhension et alimenté les spéculations.
Un parcours atypique façonné par la défense et le renseignement
Docteur en science politique de l’Université Panthéon‑Assas (1988) et habilité à diriger des recherches en 2011, Éric Denécé a d'abord été officier du renseignement. Il a débuté sa carrière comme analyste pour la Marine nationale, puis au Secrétariat général de la Défense nationale (SGDN), devenu aujourd'hui le SGDSN. Cette vocation l'a ensuite conduit dans le secteur privé, chez Matra Défense et NAVFCO, avant de rejoindre le groupe GEOS, où il a approfondi son expertise en intelligence économique.
En 2000, il fonde le CF2R, un think tank indépendant dédié au renseignement, fidèle à son inspiration réaliste et à une indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics. Jusqu'à son dernier souffle, il en a présidé la direction, sans jamais se départir d'un esprit critique rare.
Le CF2R : un pont entre les mondes du renseignement
Physique à la Daniel Craig, Éric Denécé a failli vivre une première vie d’agent secret. Il a été habilité à "en connaître" pendant trois ans, entre 1986 et 1989, au Secrétariat général de la défense nationale, avant de rejoindre le secteur de l’intelligence économique. En 1998, il décroche un doctorat en science politique à l’université Panthéon-Assas, avec une thèse sur les enjeux des rivalités maritimes et politiques en Asie du Sud-Est. En 2011, il obtiendra l’habilitation à diriger des recherches, à l’université Toulouse-I-Capitole, un sésame utile pour le rayonnement du CF2R.
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Son think tank est l’œuvre de sa vie. Il a contribué à rapprocher les mondes alors éloignés de la recherche, des médias et des praticiens des services secrets. Quitte à susciter des controverses à plusieurs reprises.
Le CF2R, son œuvre, est devenu un lieu d'échange et de réflexion sur les questions de renseignement, accueillant dans son comité stratégique de grands noms de l'État, souvent marqués à droite, mais pas seulement, tels que François Mermet (ancien patron de la DGSE), Yves Bonnet (directeur de la DST de 1982 à 1985), Pierre Lellouche (ministre sous Nicolas Sarkozy), ou encore Alain Juillet (ex-directeur du renseignement de la DGSE).
Opinions tranchées et controverses
Homme de réseau, Éric Denécé était connu pour ses opinions tranchées. "Il refusait les dogmes et la pensée unique", se souvient Claude Revel : "Il était très intelligent et réputé pour dire les choses cash".
Une voix libre : Souverainisme, géopolitique controversée, regard exigeant. Éric ne se contentait pas de relayer les analyses dominantes ; il les soumettait à une critique argumentée. Il s’est notamment opposé à la cession du pôle énergie d’Alstom à General Electric, dénonçant les conséquences sur la souveraineté nationale.
C’est avec une immense tristesse et une émotion profonde que j’écris ces lignes. Mon ami et collaborateur, Éric Denécé, nous a quittés ce 12 juin 2025. Sa disparition brutale, dans des circonstances encore troubles et controversées, nous bouleverse tous. Il laisse derrière lui un vide immense, tant sur le plan intellectuel que personnel. Sa famille a d’ores et déjà fait savoir qu’elle ne croyait pas à la thèse officielle du suicide, et nous partageons pleinement ce doute légitime. Éric savait beaucoup. Il dérangeait. Et sa liberté de ton, son indépendance d’esprit, faisaient de lui une figure singulière, lucide, courageuse - une conscience critique de notre temps.
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Selon Alain Juillet, c’est au moment de la guerre en Ukraine que sa réputation se brouille : "On lui a collé cette image de prorusse." Une étiquette renforcée, admet-il, par certaines fréquentations : "Il s’est quand même entouré de personnes qui, elles, étaient bien prorusses."
Les prises de position sur la Russie et leurs conséquences
Dès le début de la guerre russo-ukrainienne, le CF2R se fait remarquer par ses communications favorables à Moscou. Un positionnement qui pousse Christophe Gomart, ex-directeur du renseignement militaire, à quitter le comité stratégique du laboratoire d"idées. Un ami d’Éric Denécé, avec qui il partageait une "complicité intellectuelle", a lui aussi rompu les liens : "Je ne partageais pas ses positions prorusses."
Éric Denécé ne s’en cache pas. Il s’est rendu plusieurs fois au Dialogue franco-russe, une association coprésidée par le député Rassemblement National Thierry Mariani. En 2015, il se rend en Crimée occupée aux côtés de Thierry Mariani, et défend l’annexion.
En mars 2022, Éric Denécé, invité sur CNews, dénonce "la manière dont les faits sont présentés". "Poutine porte tous les torts alors que les responsabilités sont très largement partagées", explique-t-il à l’antenne. En juin 2022, il rédige un billet d’humeur, pour le think tank Geopragma, dans lequel il reconnaît que "la Russie est clairement l’agresseur dans ce conflit" mais que ce sont "les Etats-Unis, l’Otan et le gouvernement Zelensky qui l’ont poussé à cette attaque".
En raison de ses "opinions controversées sur la Russie", Éric Denécé perdait "beaucoup de contrats", croit savoir un de ses proches : "Il avait bien conscience que ses prises de position pouvaient lui nuire", assure-t-on. Le CF2R vivait une mauvaise passe financière : son bilan déficitaire et ses pertes faisaient craindre un possible arrêt de ses activités.
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Un héritage intellectuel et académique
Auteur ou éditeur de plus d’une trentaine d’ouvrages, Éric Denécé a laissé une œuvre dense et prestigieuse : de l’histoire du renseignement à la stratégie économique, du terrorisme à la géopolitique mondiale. Parmi ses contributions majeures, on compte la direction d’une Histoire mondiale du renseignement en huit tomes, ainsi que des ouvrages comme Les Services secrets israéliens, Les Services secrets de la Renaissance, ou La Menace mondiale de l’idéologie wahhabite.
Parallèlement, il avait enseigné dans des institutions prestigieuses : universités, ENA, Collège interarmées de Défense, BEM, et intervenait régulièrement sur BFM TV, LCI, CNews, France Inter et RTL. Il plaçait la transmission au cœur de son engagement.
Les circonstances troubles de sa mort
Le 11 juin au matin, la sœur d'Éric Denécé se rend au domicile de son frère, situé en Haute-Savoie. Aucune réponse à la porte, aucun signe de vie. En s'approchant de son véhicule, elle découvre son frère, mort, affaissé sur le siège conducteur. A travers la vitre, la sœur d’Eric Denécé découvre l’impensable : son frère est affaissé sur le siège conducteur, inerte. Sa tête tuméfiée repose sur son épaule, un fusil de chasse à ses côtés. Les portières sont verrouillées. Elle appelle immédiatement la gendarmerie de Thônes (Haute-Savoie), selon son entourage familial direct.
Selon un cousin de la famille, la police scientifique a relevé des empreintes autour de la voiture, des traces de poudre sur les mains de la victime, et une balle tirée dans la tête. "Pour la police, on s'oriente vers un suicide", confie-t-il à L'Express. Une enquête a été confiée à la brigade de recherches d'Annecy pour déterminer "les causes de la mort". "L’hypothèse du suicide est la plus probable mais aucune thèse n’est exclue", indique la procureure à L’Express.
Amis, famille… La majorité des proches d’Éric Denécé contactés refusent de croire qu’il ait pu se donner la mort, malgré des difficultés financières réelles. "Il traversait une mauvaise passe financière, mais on aurait pu l’aider. Je ne crois absolument pas à un suicide", affirme l'un d'eux. "C’est une exécution", assure un membre de la famille. Même un élu comme Jacques Myard, maire Les Républicains de Maisons-Laffitte (Yvelines), ex-député, croit un assassinat possible : "Il sortait des papiers qui ne plaisaient pas, c’est tout."
La mort sociale et les difficultés financières
Relire aujourd’hui les articles qui le mettaient en cause est accablant : l’ignorance, le mépris, le conformisme. Ses rivaux insinuaient ou insultaient. Plus aucun débat, l’anathème. Des journalistes assez ignares l’accusaient sans aucun respect pour ses titres universitaires et ses états de service de « reprendre le narratif du Kremlin ». En clair, d’être un suppôt de Poutine. Et pourquoi pas un agent russe ?
Éric Denécé qui avait collaboré avec les meilleurs experts, enseigné dans les amphithéâtres les plus prestigieux, est devenu soudain un intellectuel « controversé » ou « sulfureux ». C’est-à-dire infréquentable. Il prétendait se moquer de la réputation qui lui était faite mais c’était une mise à mort sociale. Concrètement, les missions de conseil se sont raréfiées.