Une étude récente menée par le Mouvement du Nid met en lumière un état de santé préoccupant, notamment sur le plan psychiatrique, chez les personnes en situation de prostitution. Longtemps, le suivi sanitaire de ces personnes s'est limité au contrôle de leur santé sexuelle, avec des dépistages obligatoires pour prévenir la transmission de maladies sexuellement transmissibles. Heureusement, les avancées féministes et l'abolition des maisons closes ont permis de recentrer l'attention sur la santé globale des individus.
L'étude Aspire : un éclairage sur la santé des travailleurs du sexe
L'étude Aspire (Accès aux soins, Santé et Prostitution), menée en partenariat avec l'Inserm et Sorbonne Université, a interrogé 258 personnes majeures, dont 238 femmes, 12 personnes trans et 8 hommes, en situation de prostitution ou l'ayant été dans une trentaine de villes. Cette étude s'est penchée sur la santé, notamment mentale, des travailleurs du sexe. Pour les besoins de l'étude, 258 personnes prostituées et anciennes prostituées ont été interrogées via un questionnaire. Parmi ces travailleurs du sexe, on compte 238 femmes (92 %), 12 personnes transgenres (5 %) et 8 hommes (3 %). Parmi les femmes, 72 % sont mères de famille. On compte également 96 % d’étrangères, provenant en majorité (74 %) d’Afrique subsaharienne. En complément du questionnaire, 45 entretiens individuels avec des prostituées ont été réalisés.
Des résultats alarmants : la prostitution, une expérience traumatisante
Les résultats de cette enquête sont sans appel et mettent en évidence une santé mentale et physique dégradée pour ces travailleurs et travailleuses du sexe. « Les personnes prostituées ont vraiment une santé physique et santé mentale détériorées par rapport à la population globale », souligne Fabienne El Khoury, chercheuse en épidémiologie sociale à l'Inserm qui a contribué à l'étude.
Prévalence des problèmes de santé
Les deux tiers (68 %) des personnes ayant participé à l’étude présentent ainsi au moins un problème de santé. Soixante-huit pour cent des personnes interrogées révèlent avoir entre un et six problèmes de santé, parmi lesquels hypertension, diabète, maux d’estomac, infection urinaire. « Elles expriment souvent beaucoup de fatigue, des maux de dos, de tête, et une très grande tristesse : il y a urgence à regarder leurs besoins dans leur ensemble et mieux les accompagner » ajoute la chercheuse.
Impact sur la santé mentale
C’est notamment sur le front de la santé mentale que la situation des travailleurs du sexe est particulièrement dramatique. Selon l’étude, 51 % présentent des symptômes dépressifs, 72 % ont un trouble alimentaire et 62,5 % présentent des symptômes de stress post-traumatique : par comparaison, on estime que seulement un quart des soldats ayant été au front développent un syndrome de stress post-traumatique. La moitié souffre de troubles dépressifs et 72 % souffrent au moins d’un trouble alimentaire et de troubles du sommeil, selon cette étude pilotée par le Mouvement du Nid, qui milite de longue date en faveur de l’abolition de la prostitution. Un traumatisme en lien avec le climat d’extrême-violence dans lequel évoluent les prostituées.
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Exposition à la violence
Sur l’ensemble des répondants, la quasi-totalité (95 %) déclare avoir subi une violence, sexuelle dans 85 % des cas. Elles sont 85 % à déclarer avoir été forcées à des actes par un client au moins une fois et 65 % à avoir été violentées physiquement et forcées par leurs proxénètes à des actes dont elles n’avaient pas envie. Elles sont ainsi 95 % à déclarer avoir subi des violences en dehors de la prostitution (dont 85 % ont été victimes de violences sexuelles) et 85 % disent avoir été forcées à des actes sexuels non consentis par leurs clients. On compte également 65 % de prostituées à avoir été agressées ou contraintes par leurs proxénètes et 27 % qui ont été victimes d’excision dans leur enfance.
Santé sexuelle et IVG : un paradoxe apparent
Paradoxalement, la santé sexuelle des prostituées est « relativement » bonne. Les deux tiers des participantes à l’enquête indiquent se faire dépister pour des maladies sexuellement transmissibles au moins une fois par an. En matière de santé sexuelle, 66 % des personnes interrogées ont dit se faire dépister au moins une fois par an. « Les risques infectieux, intégrés par les personnes, sont plutôt maîtrisés, les actions de prévention semblent produire leurs effets » se réjouit le Mouvement du Nid.
Recours à l'IVG
59 % des prostituées ont eu recours à au moins une interruption volontaire de grossesse, contre 22 % dans la population féminine générale, avec un taux de recours moyen de 2 IVG par prostituée. 59 % ont eu recours à au moins une interruption volontaire de grossesse (IVG) contre 22 % de la population féminine générale, et 27 % ont subi une excision.
Consommation de substances
Rare bonne nouvelle de ce rapport : seulement 9 % des prostituées consomment des drogues illicites, essentiellement du cannabis et 31 % boivent de l’alcool régulièrement. Néanmoins, seules 5,5 % ont fait mention d’usage de substances psychoactives (hors tabac, alcool et cannabis) dans l’année écoulée.
Obstacles à l'accès aux soins
L’étude du Mouvement du Nid met également en lumière les difficultés d’accès aux soins de ces personnes souvent précaires et en situation irrégulière (42 % des prostituées participant à l’étude bénéficient de l’aide médicale d’Etat) qui se heurtent à de nombreux obstacles financiers et administratifs pour se faire soigner. Sur le terrain, l’accès au soin reste un parcours semé d’obstacles, entre barrière de la langue (96 % de personnes interrogées sont d’origine étrangère), précarité économique et violences médicales.
Barrières psychologiques
À cela s’ajoutent les freins psychologiques (honte, crainte d’être jugées, tabou culturel sur la santé mentale, infiltration psychique des agresseurs qui les culpabilise…).
Préconisations et perspectives
Pour l’association, il est donc nécessaire de faciliter l’accès effectif à l’AME (à rebours de l’orientation prise par le gouvernement ces dernières semaines) et de mieux former les professionnels de santé à la prise en charge des prostituées. L’étude dresse ainsi une série de préconisations, appelant notamment à former les professionnels de santé « aux conséquences traumatiques » de la prostitution. « Il faut que les professionnels soient en capacité de lire la situation dans laquelle la personne rescapée ou encore en situation de prostitution se trouve » souligne Pauline Spinazze, coordinatrice de l'étude pour le Mouvement du Nid. Et d’ajouter : « Peut-être qu’elle est en situation de dissociation traumatique, peut-être qu’il y a un mécanisme psychotraumatique de déni ou de conduite d’évitement ou de mise en danger qui vont être appliquées ».
L'abolition comme solution ?
Enfin et surtout, le Mouvement du Nid, qui défend une position abolitionniste s’agissant de la prostitution, estime que son étude prouve que seule la sortie de la prostitution permet aux travailleurs du sexe de retrouver un état de santé satisfaisant. Les psychologues qui ont participé à l’étude notent en effet que les prostituées sont souvent au départ dans le déni de leur état de santé et c’est seulement lorsqu’elles s’éloignent de la prostitution qu’elles prennent conscience de leurs difficultés psychologiques. « L’examen des données suggère que la sortie des violences et donc d’une situation prostitutionnelle peut être associée à une amélioration du bien-être » conclut l’étude.
La France est l’un des rares pays du monde, avec les nations scandinaves, à avoir adopté cette position dite « néo-abolitioniste ». Depuis 2016, la loi française punit en effet les clients de prostituées mais pas les prostituées elle-même, avec l’objectif de venir en aide aux travailleurs du sexe via des « parcours de sortie de prostitution.
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