L'œuvre d'art, au-delà de sa beauté esthétique, offre un aperçu des réalités sociales, personnelles et artistiques de son époque. Une esquisse de Jean-François Millet, intitulée Etude pour le Sommeil de l’enfant, offre une fenêtre intime sur la vie de l'artiste et sa vision du monde rural. Cette étude, comparée à sa toile Le Sommeil de l'enfant, conservée au Chrysler Museum of Art de Norfolk, Virginie, révèle des aspects fascinants de la démarche artistique de Millet et de sa position au sein du mouvement réaliste français.
La Découverte d'une Esquisse Révélatrice
Un dessin inédit de Jean-François Millet a refait surface, suscitant l'intérêt des experts et offrant une nouvelle perspective sur l'œuvre de l'artiste. Ce dessin, monogrammé « J . F. M » en bas à droite, représente une scène de la vie quotidienne : une mère berçant son enfant. La scène se déroule probablement en été, comme en témoigne la fenêtre à croisillons grande ouverte et les rayons du soleil qui projettent l'ombre de la mère et du berceau sur le plancher. On distingue un homme de dos qui peint sur son chevalet dans le jardin.
Aymeric Rouillac, découvrant ce dessin, souligne la mise en abîme d'un portrait qui évoque le génie des Ménines de Vélazquez. Il insiste sur le fait que Millet réussit le paradoxe d'être un peintre paysan et l'objet de l'une des spéculations les plus folles du marché de l'art.
Contexte Biographique et Artistique
Pour comprendre pleinement la signification de ce dessin, il est essentiel de le situer dans le contexte de la vie de Millet. L'artiste s'installe à Barbizon à partir de 1849 et s'inspire de ses expériences, sa famille et ses voisins, pour peindre son quotidien. C'est une période difficile pour Millet, qui habite dans une petite chaumière avec son épouse Catherine et leurs quatre enfants. Il a du mal à vendre et doit travailler aux champs pour subvenir aux besoins de sa famille.
L'esquisse s'apparente à une étude préparatoire pour un tableau de plus grande envergure. La composition est brossée en quelques traits souples et continus. La lecture des Mémoires du collectionneur et historien d’art Etienne Moreau-Nélaton, publiés en 1921, permet de situer le dessin dans la vie de l’artiste.
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Similarités et Différences avec "Le Sommeil de l'Enfant"
L'esquisse présente des similarités frappantes avec Le Sommeil de l'enfant, une toile peinte en 1855 et conservée au Chrysler Museum of Art. Les deux compositions sont très similaires. Toutefois, dans la toile du Chrysler, Millet ne s'est pas représenté palette à la main comme sur ce dessin, mais occupé aux travaux de jardinage.
Le thème de l'esquisse est plus intéressant qu'il n'y paraît au premier abord. Les mémoires du peintre américain Wheelwright (publiés en 1876), venu travailler aux côtés du maître d'octobre 1855 à juin 1856, soulignent l'importance de la toile de Norfolk et son retentissement. Il évoque la visite de Narcisse Díaz de la Peña à l'été 1856 et détaille sa réaction en découvrant ce travail.
L'Importance de la Paternité et du Quotidien
Le dessin et le tableau ont pu être réalisés peu de temps après la naissance d'Emilie Henriette Millet, cinquième enfant du peintre et née le 4 mars 1856, puisqu'il est décrit par Diaz à l'été 1856. Millet vit cette nouvelle paternité comme un moment de douceur dans la torpeur de l'été. Sa responsabilité de père de famille n'en est que plus importante, il lui faut peindre, non pas seulement pour l'amour de l'art, mais aussi pour nourrir sa famille.
Cette œuvre s'inscrit dans un important corpus de toiles et dessins représentant des couseuses et des femmes à l'enfant et reflétant l'intérêt profond de Millet pour ce sujet. Il existe plusieurs esquisses très schématiques et des dessins plus aboutis de ce motif, telles que Etude pour le sommeil de l'enfant (1856, Musée du Louvre, RF 5671) ou encore La Maternité (vente Sotheby's Londres, 27 janvier 2021, lot 2179). On retrouve ainsi plusieurs détails similaires, comme la fenêtre à croisillons, son rebord et le linge plié sur le buffet. Cependant, des différences subsistent entre ces œuvres, notamment le niveau de détail autour des instruments de couture ou la position du peintre face à la source de lumière.
Millet, Observateur et Acteur de la Vie Rurale
Les recherches permettent de situer avec précision ce dessin dans le corpus de l'artiste. Cette vision du peintre et de sa famille constitue une autre version d'étude du Sommeil de l'Enfant. En se représentant d'une façon complètement inédite dans la composition, Millet se fait à la fois observateur et acteur de cette vie rurale.
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Le point de vue de l'artiste rappelle celui exactement inverse pris par Victor Hugo dans son poème Fenêtres ouvertes, publié en 1877 dans le recueil L'art d'être grand-père. Le poète décrit au réveil les bruits du village qu'il entend depuis son lit. C'est un poème presqu'impressionniste que Millet anticipe à sa manière : il dessine ce qui pourrait s'intituler L'art d'être père.
Millet et le Réalisme Français
Chef de file de l'école de Barbizon, l'histoire de l'art fait de Jean-François Millet la figure centrale, avec Courbet, du réalisme en France. La critique se plaît à dénoncer la grandiloquence et l'héroïsation du monde rural, analysant le travail de Millet par le prisme du socialisme naissant. Cependant, dans Le Sommeil de l'enfant, le peintre se tient bien loin de ces considérations sociales, recherchant avant tout « la poésie intime des champs » pour reprendre les mots de Théophile Gautier.
À travers la figure de la couseuse, Millet exprime l'attachement qu'il porte à sa femme. « Je n'oublierai jamais le ton d'affectueuse tendresse avec lequel il s'adressait à elle, en l'appelant « ma vieille » et en appuyant familièrement sa forte main sur son épaule », écrit Wheelwright. Plus on observe ce dessins et plus on perçoit le regard plein de tendresse et de reconnaissance que porte Millet sur sa compagne.
La Redécouverte d'un Artiste
Millet reste pour tous les Français le peintre de L'Angélus. Les records battus pour des tableaux illustrent à merveille la volatilité du goût et des modes.
En 1860, Millet écrit à Sensier qu'il a vendu au marchand belge Arthur Stevens plusieurs tableaux, dont La Femme berçant son enfant. Le contrat passé en mars 1860 entre Arthur Stevens et Millet indique au n°19 la livraison du tableau Femme, enfant et mari pour 1000 francs. Sensier lui répond à son tour que son ami Paul Tesse, qui a déjà commandé L'1mmaculée Conception, aimerait également acquérir cette toile. Millet décide donc de réaliser une nouvelle version pour Paul Tesse et insiste sur l'importance qu'il attache à cette toile. La nouvelle version ne sera finalement pas livrée à Tesse. La Femme berçant son enfant sera rachetée par un collectionneur anglais en 1865.
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Un Dessin qui Révèle l'Image d'un Peintre Paysan
Comment ce dessin, rare représentation de l'artiste en peintre, n'a-t-il pu laisser aucune trace ? Un premier élément de réponse se trouve dans les mémoires de Sensier. Ce dernier raconte que Millet demande à Théophile Silvestre, qui travaille depuis 1852 sur une Histoire des artistes vivants français et étrangers, de « bien appuyer sur le rustique » et de rappeler qu'il « a seulement voulu faire penser à l'homme voué à gagner sa vie à la sueur de son front. » En choisissant de taire cette version du Sommeil de l'Enfant, Millet fait le choix de ne laisser de lui que l'image d'un « paysan paysan » plus que d'un peintre paysan. La découverte de ce dessin prouverait le contraire.
Analyse Matérielle et Estimation
De retour à l'Hôtel des ventes de Vendôme, le dessin est décadré. La feuille mesure 14 x 19 centimètres. Elle est contrecollée sur une feuille marouflée sur carton. Le montage est ancien et l'utilisation d'un papier vergé de petite facture correspond aux outils que nous connaissons de Millet à cette époque. Si la feuille reste très fraîche, plusieurs traces blanches sont visibles à la surface du papier et par transparence. Elles pourraient être dues à l'utilisation d'une colle à base de farine. La marque « J . F . M » estampée à l'encre noire, en bas à droite, n'a pas été apposée par l'artiste mais lors de la vente de son atelier en 1875. À l'occasion de la vente aux enchères d'une partie de son fonds après décès, la majorité des dessins furent inventoriés et estampés.
Si ce dessin porte bien la marque du fonds d'atelier de 1875, il ne figure pas explicitement sur le catalogue de la vente des 10 et 11 mai 1875. Toutefois les numéros 114 (Couseuse) et 121 (Étude de couseuse, croquis pour le tableau) de la vente, décrits sans dimensions, pourraient correspondre à notre dessin.
Les dessins de Millet passent régulièrement aux enchères, ce qui facilite leur estimation. Les esquisses et les études préparatoires de la taille de cette feuille se négocient entre 5 000 et 8 000 euros, les plus beaux et plus grands dessins, plus aboutis, culminant entre 50 000 et 80 000 euros. La singularité de la composition et de la recherche de notre dessin en font une étape clé dans la réflexion du peintre face à son œuvre.
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