La science et la technique nous permettent désormais d’intervenir au cœur du vivant, en modifiant son patrimoine génétique. L'embryon hybride, un sujet à la fois fascinant et controversé, se situe au carrefour de la science, de l'éthique et du droit. Cet article se propose d'explorer la définition de l'embryon hybride, les techniques qui permettent sa création, les enjeux éthiques qu'il soulève et les perspectives qu'il ouvre pour la recherche médicale.
Définition de l'embryon hybride
Un embryon hybride est un organisme vivant contenant des cellules de génotypes différents, obtenus artificiellement par mélange de cellules au stade embryonnaire. Il est important de distinguer les embryons chimériques des hybrides, qui sont obtenus par fusion de deux embryons de génotypes différents, ou encore des cybrides obtenus par une technique de clonage et visant à obtenir des ovocytes.
Techniques de création d'embryons hybrides
Plusieurs techniques permettent de créer des embryons hybrides :
L'hybridation interspécifique : Ce mécanisme joue un grand rôle dans l’évolution des espèces. Elle permet d’augmenter la diversité génétique de l’espèce cultivée soit par la création de nouvelles espèces végétales (ce qui est moins courant, mais parfois amusant), soit par l’introgression de gènes d’intérêt : résistances aux maladies ou au froid, systèmes de stérilité mâle etc.
En réalité, tous les degrés de compatibilité du croisement entre espèces différentes peuvent être observés… ou plutôt, une grande variabilité d’obstacles à cette hybridation existe ! Pour obtenir des hybrides en conditions expérimentales, la première étape sera de faire concorder les floraisons des deux partenaires choisis afin de pouvoir réaliser l’hybridation. La deuxième difficulté sera de surmonter les barrières à la fécondation : incompatibilité pollinique ou difficulté de croissance des tubes polliniques. L’observation de la germination in situ du pollen permet d’identifier le point de blocage et éventuellement y trouver une parade. La première est la mortalité précoce de l’embryon, liée à une absence d’albumen ou à une incompatibilité avec celui-ci. Sur des plantes ayant un développement normal, différents degrés de stérilité peuvent également être constatés. Ceux-ci sont en général liés à des différences de nombres chromosomiques des deux parents, aboutissant à des perturbations de la méiose. Ce problème a plusieurs solutions possibles : exploiter au mieux la faible fertilité par des rétro-croisements, jouer sur les niveaux de ploïdie des parents si les nombres chromosomiques de base sont les mêmes, ou doubler le stock chromosomique de l’hybride, qui deviendra alors fertile.
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L'injection de cellules souches pluripotentes humaines dans un embryon animal : Cette technique consiste à introduire des cellules souches humaines dans un embryon animal, généralement à un stade précoce de développement. Les cellules humaines peuvent alors s'intégrer aux tissus de l'animal et contribuer à la formation de certains organes.
La création de chimères "animal-homme" : Cette technique consiste à créer un embryon animal auquel sont ajoutées des cellules humaines. L’objectif de cette autorisation ne résulte bien évidemment pas de la volonté des scientifiques de repousser les limites de la science, mais de pallier la pénurie d’organes issus de dons. L’INSERM précise également que ces organismes pourraient « développer des modèles animaux de pathologies humaines » afin de permettre leur étude sans risque pour l’humain.
Applications potentielles des embryons hybrides
La création d'embryons hybrides ouvre des perspectives intéressantes dans plusieurs domaines :
- La recherche médicale : Les embryons hybrides peuvent être utilisés pour étudier le développement de certaines maladies humaines, tester de nouveaux traitements et développer des modèles animaux de pathologies humaines.
- La production d'organes pour la transplantation : L'un des objectifs de la création d'embryons hybrides est de pouvoir développer des organes humains chez l'animal, afin de pallier la pénurie d'organes disponibles pour la transplantation.
- L'amélioration de la connaissance du développement embryonnaire : L'étude des embryons hybrides peut permettre de mieux comprendre les mécanismes du développement embryonnaire et d'identifier les causes de certaines malformations congénitales.
Enjeux éthiques et juridiques
La création d'embryons hybrides soulève de nombreuses questions éthiques et juridiques :
- Le statut de l'embryon hybride : Comment qualifier juridiquement un embryon chimérique ? Si l’on se réfère à la règle selon laquelle l’accessoire suit le principal, les embryons animaux dans lesquels sont intégrés des cellules humaines devraient rester des animaux. Mais à partir de quel pourcentage doit-on considérer que l’embryon détient une partie d’humanité ?
- Les limites de la recherche : Jusqu'où peut-on aller dans la création d'embryons hybrides ? Faut-il interdire la création d'embryons hybrides "homme-animal" ? Faut-il limiter le développement des embryons hybrides à un certain stade ?
- Les risques de dérive : Comment éviter que la création d'embryons hybrides ne conduise à des dérives, comme la création d'animaux avec des caractéristiques humaines ou le développement d'une conscience humaine chez l'animal ?
- La dignité humaine : La création d'embryons hybrides porte-t-elle atteinte à la dignité humaine ?
En France, les lois relatives à la bioéthique de 1994, puis la loi du 7 juillet 2011 lors de la deuxième révision des lois de bioéthique, interdisaient la création d’embryons chimériques. « la conception in vitro d’embryon ou la constitution par clonage d’embryon humain à des fins de recherche est interdite. Cette interdiction étant démunie de sanction, son application semblait demeurer relative. Aussi, la loi ne définissait pas clairement l’embryon chimérique, ce qui permettait aux chercheurs de dissocier les recherches sur les embryons chimériques des recherches menées sur l’embryon humain. En d’autres termes, est dorénavant autorisée la création d’embryon « animal-homme » en France.
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Si la loi de révision des lois de bioéthiques a autorisé la recherche sur les embryons chimériques, cette dernière semble bien encadrée. C’est ce qu’indique désormais l’article L2151-5 IV du code de la santé publique. Ce délai peut s’expliquer par les caractéristiques de l’embryon à ce stade de développement. Jusqu’à 14 jours de développement après la fécondation, les cellules sont pluripotentes. C’est à dire que ces dernières ont la capacité de créer tous types de cellules. Une semaine après sa constitution, l’organisme en développement peut être le berceau du prélèvement de cellules souches embryonnaires. Ces cellules pourront ensuite faire l’objet de lignées cellulaires. Elles pourront notamment être multipliées à l’infini, partagées entre laboratoires, ou congelées. Ces cellules ne pourront pas donner naissance à un organisme, mais il est maintenant possible de créer à partir de ces dernières d’autres cellules et tissus. Les deux seules réelles limites de ces dispositions semblent donc être la naissance de ces animaux améliorés, ainsi que la modification de la descendance.
Si la France avance timidement vers la création d’une créature « animal-homme », ce cap a déjà été franchi par d’autres États. Il s’agit du japonais Hiromitsu Nakauchi et de l’américain Juan Carlos Izpisua Belmonte. Ces chercheurs avaient plaidé pour un assouplissement des réglementations à l’égard des embryons chimériques. En 2015, les scientifiques créaient un embryon chimère « porc-homme » et « mouton-homme ».
Le débat sur la brevetabilité des embryons hybrides
La question de la brevetabilité des embryons hybrides est également un sujet de débat. La directive européenne 98/44/CE exclut du domaine de la brevetabilité "les procédés de production d'êtres hybrides", au motif que doivent être tenus à l'écart de ce domaine tous "les procédés dont l'application porte atteinte à la dignité humaine".
Perspectives d'avenir et nécessité d'un encadrement éthique
La recherche sur les embryons hybrides est un domaine en pleine expansion. Les avancées scientifiques dans ce domaine pourraient avoir des retombées importantes pour la médecine et la recherche biologique. Cependant, il est essentiel d'encadrer cette recherche sur le plan éthique et juridique, afin de garantir le respect de la dignité humaine et d'éviter les dérives.
Il est possible de s’interroger quant à l’impossibilité de prédire la manière dont les cellules humaines se développeront dans le corps de l’animal. Par ailleurs, les durées de gestation sont très différentes entre les espèces. Aussi, le moment de l’injection des cellules souches pose question. Toutefois, si la création in vitro d’embryons chimériques peut mener à débats, les barrières éthiques ne semblent pas être franchies tant que l’embryon est détruit avant la fin de son développement. La possibilité de créer des animaux qui sont porteurs d’organes humains posent quant à elle davantage de questions. Le Conseil d’État avait déjà rendu un avis à ce sujet, en présentant deux risques pouvant aller à l’encontre de l’éthique actuelle. Ce dernier relevait le risque de représentation humaine chez l’animal si ce dernier venait à acquérir des aspects visibles ou des attributs propres à l’humain. Il est inconcevable d’envisager un porc avec des traits humains, ce qui remettrait en cause l’espèce humaine. Le Conseil d’État soulevait également le risque de développement d’une conscience humaine chez l’animal si l’injonction de cellules pluripotentes humaines produisait des résultats collatéraux induisant des modifications chez l’animal.
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La communauté scientifique ne semble pas freinée par l’énonciation de ces différents risques, considérant qu’elle peut y apporter certaines garanties. Les chercheurs estiment qu’il faut tenir compte du pourcentage de contribution que le sujet humain à l’origine du don pourrait apporter à l’embryon. Cette méthode permettrait de réduire la crainte de l’importation d’une conscience humaine chez l’animal. L’identification de ces risques conduisent à s’interroger sur la notion d’espèce. Ces pratiques pourraient-elles entraîner une transgression des frontières entre l’être humain et l’être animal ? À cette idée de transgression, il pourrait être répondu que la science est par nature transgressive et que faire de la science c’est aller au-delà des normes connues aujourd’hui.
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