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Édouard Glissant: Enfance, Jeunesse et Éclosion d'une Pensée du Tout-Monde

Édouard Glissant, figure majeure de la littérature et de la pensée contemporaine, a marqué son époque par une œuvre foisonnante explorant les thèmes de l'identité, de la relation, de la créolisation et du Tout-Monde. Pour comprendre l'éclosion de cette pensée complexe et novatrice, il est essentiel de se pencher sur son enfance et sa jeunesse, périodes fondatrices qui ont façonné son imaginaire et nourri son engagement.

Naissance et Premières Années au Lamentin

Édouard Glissant voit le jour le 21 septembre 1928, jour de la Saint-Mathieu, à Bezaudin, un morne de la commune de Sainte-Marie, dans le nord de la Martinique. Il est issu d'une famille de cinq enfants et porte initialement le nom de sa mère, Godard. Son père, géreur d'habitation, le reconnaîtra plus tard, lors de sa réussite à l'examen des bourses.

Le lieu de sa naissance revêt une importance capitale dans l'imaginaire du futur écrivain. Glissant évoque souvent l'empreinte indélébile laissée par ce paysage premier, ressenti, vécu et intériorisé dès son plus jeune âge. Quelques mois après sa naissance, il est transporté au Lamentin, cœur urbain du centre de l'île. Cette traversée originelle, il la relate dans le cinquième volume de sa Poétique, La Cohée du Lamentin: «Adrienne ma mère, peut-être considérée bien hardie d’avoir mis au monde un autre petit Nègre, me prit sous un bras et descendit la trace du Morne qui menait au bruit éternel de l’eau coulant là en bas. J’avais un peu plus d’un seul mois d’existence, et il faut douter si j’entendais ce bruissement qui sillonnait dans l’air et semblait arroser toutes choses. Pourtant je l’écoute encore en moi. L’intense végétation ne présentait pas une faille, pas une éclaircie, mais le soleil la perçait généralement avec une violence sans rage, je les vois encore, nuit bleue des branchages et des lames des feuilles et vivacité du jour.»

Formation au Lycée Schoelcher

En 1939, après avoir réussi l'examen des bourses, Édouard Glissant entre au Lycée Schoelcher de Fort-de-France, où il est interne jusqu'à l'obtention de son baccalauréat. Cet établissement, symbole de l'excellence et de la formation des élites, lui offre un enseignement de qualité tout en lui confrontant à la réalité coloniale.

Glissant tire profit de cet enseignement, tout en étant conscient de l'empreinte coloniale de la vision du monde qui y est véhiculée. Il raconte avoir été réprimandé par son professeur de français pour avoir débuté tous les paragraphes d'une dissertation par la conjonction "et", une tentative de subversion du langage.

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Ces années sont également marquées par la nomination d'Aimé Césaire, en 1940, en tant que professeur de philosophie. Césaire suscite un réel enthousiasme parmi les lycéens, introduisant le surréalisme, le vertige rimbaldien et les ferments de la Négritude dans les murs du Lycée Schoelcher, bouleversant ainsi les consciences. Édouard est très impressionné par cette haute personnalité, pédagogue, poète et homme politique engagé. Il rejoint très jeune le courant de la Négritude, avant de s'en détacher par la suite.

C'est au lycée qu'il rencontre ses camarades d'enfance avec qui il fonde un cercle littéraire et une revue, Franc Jeu. Il rencontre également André Breton, alors en exil et accueilli par Aimé Césaire.

Premiers Engagements et Découverte de Paris

Après le lycée, comme beaucoup de jeunes Antillais de son époque, Édouard Glissant quitte la Martinique pour poursuivre ses études supérieures à Paris, en 1946. Le premier contact avec la capitale est rude, confrontant le jeune homme à l'isolement et aux difficultés matérielles.

Malgré ces obstacles, il persévère dans l'écriture et s'ouvre à la vie intellectuelle parisienne, si intense dans ces années-là. Il fréquente des lieux culturels, comme la Galerie du Dragon, où il fait la connaissance de Michel Butor, d'Henri Michaux, d'Alberto Giacometti ou de Roberto Matta. Il participe également au mouvement des étudiants antillais.

En 1956, à l'âge de vingt-huit ans, il fait partie des quatre membres de la délégation martiniquaise, avec Aimé Césaire, Frantz Fanon et Louis Achille, qui participe au premier Congrès international des écrivains et artistes noirs dans l'amphithéâtre Descartes de la Sorbonne. Cinquante-deux femmes et hommes, d'horizon culturel divers (Afrique, Amérique, Caraïbes et États-Unis, Europe et Asie), débattent de la négritude, du marxisme, de l'africanisme et de l'anticolonialisme.

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En 1960, Édouard Glissant est l'un des premiers signataires du Manifeste des 121 appelant à l'indépendance de l'Algérie.

L'Éclosion Littéraire et l'Engagement Politique

Pendant cette période, Édouard Glissant écrit dans des revues, Les Temps modernes, Le Mercure de France ou Les Lettres nouvelles, et publie ses premiers livres : le poème Les Indes, l'essai Soleil de la conscience et le roman La Lézarde, qui lui vaut le prix Renaudot en 1958. Ces trois textes fondateurs marquent l'éclosion d'une œuvre plurielle et multiforme, polyphonique et rhizomatique.

Au-delà de son activité littéraire, Édouard Glissant s'engage activement dans les luttes anticoloniales. Il fréquente l'écrivain Kateb Yacine et l'accompagne à Bruxelles pour la représentation du Cadavre encerclé. Il rencontre une militante du FLN, Safia Bazi, et part avec elle au Maroc pour aider les déserteurs antillais à y trouver un refuge.

En raison de ses idées indépendantistes, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence dans l'Hexagone à partir de 1959.

Retour en Martinique et Engagement Pédagogique

Après son retour en Martinique en 1965, Édouard Glissant enseigne la littérature au lycée de jeunes filles de Bellevue. L'année suivante, il fonde l'Institut Martiniquais d'Etudes, une école privée aux méthodes innovantes pour des jeunes en difficulté.

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En 1971, il crée Acoma, une revue de littérature et de sciences humaines. Il poursuit l'élaboration de son œuvre entre poésie, roman et essai. En 1981, il publie un ouvrage politique, Le Discours antillais, qui analyse le thème sociopolitique de l'aliénation culturelle.

L'Institut du Tout-Monde

En 2005, Édouard Glissant fonde l'Institut du Tout-Monde, qui a pour mission de diffuser «l’extraordinaire diversité des imaginaires des peuples». En janvier 2006, le Président Chirac lui confie la présidence d’une mission pour créer un Centre national consacré à la traite et à l’esclavage.

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