Introduction
Doudou Diène, né le 12 décembre 1941 à Mbour, au Sénégal, est une figure emblématique de la lutte contre le racisme, la discrimination et l'intolérance. Son parcours exceptionnel, marqué par son engagement au sein de l'UNESCO et des Nations Unies, témoigne de sa détermination à promouvoir la justice, la mémoire et la compréhension interculturelle. Cet article explore les différentes facettes de sa vie et de son œuvre, en mettant en lumière son rôle crucial dans la lutte contre les formes contemporaines de racisme et sa contribution à la promotion du dialogue interculturel.
Un Héritage Familial et une Éducation Plurielle
Issu d'une famille traditionnelle sénégalaise de la côte maritime, une famille de la haute société sénégalaise, noble, de la société « Khagan » (famille de l’ethnie « lébou », branche de l’ethnie wolof, parmi laquelle on élisait traditionnellement les rois du Sénégal), Doudou Diène a reçu une éducation à la fois traditionnelle et moderne. Élevé dans la tradition musulmane soufi, il a développé une sensibilité au mysticisme dans toutes les religions. Sa scolarité au lycée Van Vollenhoven de Dakar, le grand lycée colonial de l’Afrique occidentale française (AOF), a été une expérience formatrice. Confronté au racisme institutionnalisé, il a également bénéficié de l'enseignement de professeurs dévoués qui ont nourri son esprit et sa soif de savoir.
Dès cette époque, l’époque des décolonisations, il admire les grandes figures du Tiers monde et de la décolonisation, comme Hô Chi Minh. « On voulait nous imposer comme héros les grandes figures coloniales françaises, l’histoire qu’on nous enseignait masquait les héros du Tiers monde ». Il est marqué aussi bien par des figures de l’histoire française, à la fois littéraires et intellectuelles, comme Victor Hugo, Alexandre Dumas, et Charles Baudelaire, que par les acteurs des luttes anticoloniales, et les grands personnages africains comme El Hadj Omar.
Son frère aîné, qui va partir faire des études de droit en France, est sélectionné lors du Concours de l’Amitié, organisé par la France dans les colonies. Et, un an plus tard, Doudou Diène est lauréat du concours général de philosophie en 1961. Cette année-là, en 1961-62, la France et le Royaume-Uni ont décidé d’emmener tous les élèves lauréats en croisière. Ainsi, cela donne l’occasion au jeune homme de faire son premier séjour en France : il visite Paris (où il se souvient avoir eu froid, n’ayant pas d’habits chauds) ainsi que l’Angleterre, et rejoint une trentaine de jeunes sur un bateau pour une croisière de deux semaines allant de l’Angleterre au Sénégal. « Cette croisière m’a marqué, c’était une aventure forte ». Il admire aussi les écrivains anticolonialistes comme Aimé Césaire, les intellectuels marxistes, mais aussi Frantz Fanon et Jean-Paul Sartre (qu’il croisera à Paris en 1968).
Engagement Politique et Études en France
L'engagement politique de Doudou Diène s'est affirmé dès ses années d'étudiant. Opposé au président Senghor, qu'il considérait comme ayant glissé vers la droite et les intérêts français, il a milité activement au sein de l'Association des étudiants sénégalais de France, branche de la Fédération des étudiants d’Afrique noire de France (FEANF), puis directement à la FEANF. « Ces associations ont été un terreau pour le combat contre le colonialisme et le néo-colonialisme », observe-t-il. « Nous avons occupé en 1968 l’ambassade du Sénégal à Paris, par exemple. C’était une époque fantastique, sur le plan intellectuel et personnel ». Ses études en France, d'abord à Caen puis à Paris, lui ont permis d'approfondir ses connaissances en droit public et de s'immerger dans les débats intellectuels de l'époque. Diplômé de lInstitut détudes politiques de Paris et titulaire du diplôme d’Études Supérieures de droit Public de l’université du Panthéon à Paris.
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Carrière à l'UNESCO : Promotion du Dialogue Interculturel
Après ses études, Doudou Diène a rejoint l'UNESCO, où il a occupé différents postes de responsabilité pendant plusieurs décennies. Délégué adjoint du Sénégal à l’Unesco (1969-1977) ; directeur du bureau de l’Unesco auprès de l’ONU (1977-1985) ; sous-DG pour les relations extérieures et l’information du public (1987-2001). Son passage à l'UNESCO a été marqué par son engagement en faveur du dialogue interculturel et de la promotion de la diversité culturelle.
Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication
De 1977 à 1985, Diène est envoyé à New York, comme directeur du bureau de l’Unesco auprès de l’ONU. « Cela a été une grande expérience : les intellectuels du Tiers monde voulaient remettre en question l’hégémonisme occidental ». C’est l’époque où les peuples du Sud, à l’Unesco, soutenus par M’Bow, réclament un « nouvel ordre mondial de l’information et de la communication » (NOMIC), c’est-à-dire une répartition plus équilibrée de la production et de la diffusion de l’information entre pays du Sud et pays du Nord, se fondant sur le constat que l’information diffusée dans le monde provenait en grand majorité des grandes agences de presse occidentales. Et à l’ONU, ces peuples du Sud réclament un « nouvel ordre économique international » (NOEI). « A New York, j’étais au coeur de tout cela », se souvient Doudou Diène. Ces réclamations ont suscité « l’immense hostilité de la presse occidentale », se souvient-il, « cela a été très violent, ils nous ont accusés d’être des communistes ». Cela aboutit à une campagne de dénigrement de l’Unesco par les Etats-Unis de Ronald Reagan, au début des années 1980, et, finalement, au retrait des Etats-Unis de l’Unesco en 1984. « J’étais à New York dans l’oeil du cyclone. Je devais défendre l’Unesco auprès du public américain majoritairement hostile, cela m’a énormément enrichi. J’ai eu des relations très fortes avec les médias américains, j’étais souvent invité à la télévision, je défendais l’Unesco et M’Bow ».
Les Routes Interculturelles de l'UNESCO
En 1987, à l’occasion de la campagne pour l’élection d’un nouveau DG à l’Unesco, il y a « un grand combat, d’une très grande violence ». Un mystérieux incendie criminel est même provoqué au siège de l’Unesco, détruisant des archives. Finalement, c’est l’Espagnol Federico Mayor qui est élu DG. A partir de cette année-là, Doudou Diène a un nouveau poste à l’Unesco : sous-DG pour les relations extérieures et l’information du public. Il analyse cette mutation ainsi : « on a essayé de m’éliminer, car dans l’élection du nouveau DG, j’avais soutenu M’Bow ». Mais, loin de se laisser évincer, Doudou Diène élabore et lance, avec quelques collègues - le Portugais Mario Ruivo et le Japonais Eiji Hattori - le programme « Routes de la Soie », un vaste programme visant à approfondir les connaissances scientifiques et à promouvoir la compréhension internationale entre Orient et Occident, le long des anciennes routes de la soie. C’est un grand succès, et cela devient un projet décennal de l’Unesco durant les années 1990. « Mayor m’a laissé mener le programme « Routes de la soie », il pensait que cela allait être un ghetto, mais c’est devenu le programme majeur de l’Unesco ». Ce programme, comportant des expéditions scientifiques, est couvert par les médias du monde entier.
Plus tard, devant le succès de ce programme, Doudou Diène, désormais Directeur de la Division du dialogue interculturel et interreligieux à l’Unesco lance d’autres programmes culturels analogues, notamment en 1994 « La Route de l’esclave » pour promouvoir la mémoire de l’esclavage de part et d’autres de l’Atlantique, ainsi que « Routes de la Foi » (visant à favoriser le dialogue inter-religieux), et « Routes Al Andalus ». Initiateur et responsable des Projets de Routes Interculturelles de l’Unesco : Routes de la Soie, Route de l’Esclave, Routes de la Foi, Routes Al Andalus.
Il y a vingt ans à Ouidah au Bénin, l'Unesco lançait la Route de l'esclave. Il s'agissait de « promouvoir une meilleure connaissance culturelle, historique et patrimoniale des personnes d'ascendance africaine » . Ce projet répondait à la charte de l'Unesco qui stipule que « l'ignorance ou le voile qui couvre des événements historiques majeurs constitue un obstacle à la compréhension mutuelle entre les peuples » .Hier, au palais de l'Unesco à Paris, on célébrait cet anniversaire et on débattait pour « identifier des actions pertinentes » à mener pour les dix prochaines années. 2015 marquera le début de la « décennie internationale des personnes d'ascendance africaine » . Dans la salle de conférences et sur l'estrade, des spécialistes venus d'Afrique, des Amériques, de la Caraïbe, d'Europe… « L'histoire du droit et des trafics humains, l'histoire de la justice dans la construction de la légitimisation de l'esclavage » , sont les thèmes abordés par Nelly Schmidt, chercheuse en histoire au CNRS, avant d'annoncer la nécessité de « faire un grand travail sur les réparations » . « La question des réparations, explique le vice-recteur de l'université à la Barbade, Hilary Beckles, permet d'empêcher que l'héritage de l'esclavage soit passé sous silence. » Et, le chercheur précise : « Il faut le connaître si l'on veut comprendre la création des diasporas africaines, or il y a des résistances à la diffusion de nouveau savoir, il y a de l'indifférence par rapport à ces recherches.
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Doudou Diène, l'initiateur du projet il y a vingt ans, a mis le doigt sur « l'ambiguïté des commémorations, rituels répétitifs qui occultent les questions de fond » . Et la question est lourde puisque Jean-michel Devos, professeur honoraire à l'université de Nice et spécialiste du XVIIIe siècle a écrit : « La traite et l'esclavage sont le plus grand crime de l'histoire de l'humanité par sa durée et son ampleur. » La loi Taubira en a fait un crime contre l'humanité. Doudou Diène souligne le paradoxe : « Un crime sans châtiment et non documenté. » Il veut donc redonner à ce crime sa substance, sa réalité. Voilà le défi lancé aux historiens. « Un silence idéologique a été construit pour marginaliser une page infamante et la racialisation a permis de construire la hiérarchisation pour légitimer l'esclavage » , poursuit-il avant d'opposer à l'invisibilité des victimes, la présence actuelle des afro descendants. Et à la carte de la traite et de l'esclavage, il superpose une carte économique et ethnique révélatrice des séquelles sociales laissées sur la Route de l'esclave. Il faut donc ce qu'il appelle des réparations éthiques, historiques, éducatives et sociales.« La question des réparations est transnationale. » Myriam Cottias, présidente du comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage (CNMHE) est intervenue pour annoncer qu'elle avait lancé une mission sur la question des réparations. Le CMNHE n'a pas attendu une saisine du ministère des Outre-mer ou de la Justice, il s'est auto saisi du sujet comme ses statuts l'y autorisent. Les premières auditions débuteront en novembre. Le CNMHE entend constituer une base de données des textes les plus importants sur la question des réparations. La Commission consultative des droits de l'homme lui a emboîté le pas.
En vingt ans, la Route de l'esclave s'est enrichie de très nombreux parcours, sites et monuments liés à l'histoire de la traite transatlantique, de l'esclavage et de leurs abolitions. En France, outre le mémorial de Nantes, un parcours « Route de l'esclave » relie dans l'Est le fort de Joux, la Maison de la Négritude à Champagney, le musée de l'abbé Grégoire à Emberménil, la maison natale de Victor Schoelcher à Fessenheim et le couvent d'Anne-Marie Javouhey à Chamblanc.
Rapporteur Spécial de l'ONU : Lutte Contre le Racisme et la Xénophobie
Après avoir pris sa retraite de l'UNESCO en 2001, Doudou Diène a été nommé Rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme et de xénophobie au Conseil des droits de l’homme de l’ONU (2002-2008). Dans le cadre de ce mandat, il a mené des enquêtes approfondies dans de nombreux pays, dont le Canada, le Japon, la Colombie, la Russie, Guyana, Trinidad et Tobago, Côte d’Ivoire, Brésil, Japon, Suisse, Italie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Mauritanie, et même les Etats-Unis en 2008, afin d'évaluer la situation en matière de racisme et de discrimination. Ses rapports ont mis en lumière les défis persistants et les nouvelles formes de discrimination, contribuant ainsi à sensibiliser la communauté internationale à ces problématiques. On allait enquêter sur place et on publiait des rapports très complets. Les journaux en parlaient. Cela suscitait bien sûr l’hostilité des gouvernements des pays dans lesquels on enquêtait ». Doudou Diène acquiert ainsi une légitimité sur la question des droits de l’homme.
En 2008, il est nommé par le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU responsable de la direction de l’enquête sur les troubles au Togo, en particulier sur les violences de 2005 consécutives à l’élection frauduleuse de Faure Gnassingbé (suite à la mort de son père Gnassingbé Eyadéma en février 2005), puis expert indépendant sur les droits de l’homme en Côte d’Ivoire, en particulier pour examiner les violations des droits de l’homme après la crise postélectorale de 2010-2011 (2011-2014). En 2013, il rédige une étude pour le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme sur la « non-incitation à la haine raciale, religieuse et nationale » dans les pays africains. En 2014-2015, il fait partie de la Commission d’enquête internationale sur les troubles à Gaza. Il rédige un rapport, qui est envoyé à la Cour pénale internationale (CPI). C’est une « expérience fascinante ».
Engagement Continu : Mémoire, Réparations et Reconnaissance
Même après la fin de son mandat de Rapporteur spécial, Doudou Diène est resté activement engagé dans la lutte contre le racisme et la promotion des droits de l'homme. En 2017, le président français François Hollande, vers la fin de son mandat, décide de créer une Fondation nationale pour la mémoire de l’esclavage. « C’était une grande demande des descendants d’Africains ». Cette fondation est créée en novembre 2017 par le Conseil d’État. Doudou Diène y est nommé au Conseil d’administration du groupe d’intérêt public de cette fondation. A présent, Doudou Diène siège au Comité d’orientation de cette fondation. Il continue de plaider pour la reconnaissance des crimes du passé, notamment l'esclavage, et pour la mise en œuvre de mesures de réparation en faveur des victimes et de leurs descendants.
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En 2020, dans son livre Le Temps des tempêtes, l’ancien président Nicolas Sarkozy cite « un certain Doudou Diène », qui avait critiqué son discours de Dakar de 2007, discours dans lequel Sarkozy affirmait « l’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire ». Doudou Diène, en tant que rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines du racisme, avait écrit un rapport sur ce discours, observant : « Dire que les Africains ne sont pas entrés dans l’histoire est un stéréotype fondateur des discours racistes des XVIIe, XVIIIe, et XIXe siècles ! » Cité dans : Nicolas Sarkozy, Le Temps des tempêtes, Paris, L’Observatoire, 2020, p. 139.
En outre, de par sa légitimité en tant qu’humaniste et militant des droits de l’homme et de la compréhension internationale, Doudou Diène est membre de nombreux comités : depuis 2002, il a été élu vice-président du Comité international de la philosophie et des sciences humaines (CIPSH) ; depuis 2004, le gouvernement indien l’a nommé membre du conseil consultatif international de la cité d’Auroville (Inde). Il est également Vice-Président du Comité du Prix Niwano pour la Paix au Japon, Vice-Président du Conseil scientifique international de l’Institut international de recherche d’Edgar Morin, et Membre du Conseil de Fondation de la Fondation Hommes de Parole. Enfin, il participe au projet des Nations Unies « Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine 2015-2024 ».
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