La berceuse, souvent perçue comme un genre mineur de la littérature orale, est bien plus qu'une simple chansonnette. Associée à l'action de bercer, elle représente un chant d'attente, celle d'un sommeil parfois capricieux que l'adulte s'efforce de provoquer. Son rythme régulier, souvent bâti sur deux notes alternatives, imite les oscillations du berceau, censées favoriser l'endormissement. Transmise oralement et par écrit, la berceuse a subi des transformations notables au fil du temps.
La Berceuse : Entre Oralité et Écriture
La question centrale est de savoir ce que l'écriture fait ou défait dans la berceuse, et ce qui se perd de ce genre folklorique enfantin lorsqu'il passe à la forme écrite.
La "Trappe de la Scription" : Ce qui Disparaît dans la Transcription
La transcription de la berceuse orale dans des recueils et des livres entraîne une perte significative. Ce mouvement de transcription est ancien, comme en témoigne la Friquassée crotestyllonnée (1601). Le XIXe siècle marque un tournant avec des collectes importantes comme L’Emprô genevois (1874).
L'ordre graphique impose des normes : les retranscriptions s'alignent sur la page, segmentées par des virgules et des points-virgules, organisées en strophes. L'imprimé calibre et standardise l'ensemble, uniformisant visuellement les berceuses avec d'autres genres comme les rondes et les formulettes. L'assignation graphique normalise et uniformise, mais permet aussi un examen détaillé, une décomposition en éléments et une manipulation du texte hors de son contexte originel. Le discours devient intemporel, détaché de sa circonstance.
La Malléabilité de la Parole Chantée Face à la Fixité du Texte
La berceuse orale est malléable : son début est connu, mais sa fin est incertaine, marquée par l'interruption due à l'endormissement. L'adulte adapte sa voix et ses paroles à l'état de l'enfant, improvisant et modifiant le chant. La berceuse est un échange ouvert, une interaction paradoxale où aucune réponse articulée n'est attendue, l'effet performatif primant.
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Arnold van Gennep rappelle que « d’autres chansons (de rondes, de mariage, de mai) peuvent servir à bercer un enfant ». La mémoire incorporée et sélective de la berceuse orale est remplacée par une mémoire artificielle et infinie dans le texte écrit. Rousseau souligne que l'écriture substitue l'exactitude à l'expression et que la langue écrite perd la vivacité de la langue parlée. Le passage de l'esthésique à l'esthétique se traduit par la perte d'un monde de sensations au profit d'un répertoire patrimonial à conserver.
La Perte du Corps : L'Essence de la Berceuse
L'événement de parole unique qu'est la berceuse repose sur la co-présence, la proximité et le corps à corps. L'enfant reconnaît la voix, ressent la chaleur et le souffle de celui qui le berce. Le rythme du balancement et des pulsations cardiaques rappelle le ventre maternel. La répétition de sons berceurs imite le va-et-vient du bercement, se rapprochant du langage enfantin. La berceuse écrite ne peut rendre compte de ce contact "hic et nunc".
La perte du corps (du bercé et du berceur), de la gestualité, du toucher et des inflexions vocales est essentielle. La berceuse peut se passer de mots mais pas du corps et du geste. Marcel Jousse précise que « l’écriture empêche le libre jeu des gestes », alors que « nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes ».
Évolution Lexicale et Changement de Paradigme Culturel
Le mot "berceuse" entre dans la langue française peu avant les grandes collectes. L'appellation ancienne est "chanson de nourrice". Le Dictionnaire de l’ancienne langue française donne le terme de « berceresse », à traduire par « berceuse », dans le sens de « femme qui berce ». Ce changement lexicographique marque un changement de paradigme culturel où la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire savante.
La berceuse est un micro-rituel domestique où celui qui berce sert de passeur, aidant au passage de la présence à la séparation des corps. Le sommeil est une expérience de séparation originelle d'avec la mère. La berceuse rassure et assure la transition.
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Berceau et Tombe : Homologies et Imaginaires
Il existe une homologie entre le sommeil pacifié par la berceuse et le sommeil éternel. Cette homologie est prise en charge par certains imaginaires culturels et artistiques.
La Berceuse de Van Gogh : Entre Enfance Perdue et Mort Prochaine
Le tableau de Vincent van Gogh intitulé La Berceuse interroge ce double endormissement. L'artiste se demande s'il a « chanté avec ses couleurs une petite berceuse ». La série des Berceuses encadre l'épisode de l'oreille coupée et précède le suicide de Van Gogh. La Berceuse est moins une chanson qu'un geste : une femme tient une corde accrochée à un berceau invisible, cherchant à renouer avec les gestes maternels. Est-ce une quête d'apaisement pour un adulte vacillant ? Au bout de la corde, y a-t-il un berceau ou un cercueil ?
Le Bercement Funèbre : Rites et Littérature
La danse sarde de l’argia offre un exemple de continuum symbolique entre bercement des vivants et bercement des morts. La personne piquée par l’argia doit être exorcisée. L'argia "petite fille" nécessite de placer la victime dans un berceau protecteur et de lui chanter des ninne nanne en pleurant. La littérature offre aussi de nombreuses associations berceuse-mort.
Chateaubriand décrit le rite funéraire d'une jeune indienne qui berce son enfant mort. Jehan Rictus fait entendre le parler d'une mère venue se recueillir devant la tombe de son fils guillotiné. Émile Zola scénographie le passage vers le grand sommeil dans L’Assommoir. Le « fais dodo » de la berceuse re-ritualise ce que la mort avait défait, ré-affiliant Gervaise au monde des humains.
La berceuse, du petit sommeil nocturne au grand sommeil fatal, apaise les passeurs et les passants, les morts et les vivants.
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Berceuses et Chansons Populaires : Exemples
De nombreuses chansons populaires de diverses régions françaises peuvent être considérées comme des berceuses ou adaptées à cette fonction. Ces chansons, souvent anonymes et transmises oralement, témoignent de la richesse du patrimoine musical français.
Chansons du Morvan : Plusieurs chansons du Morvan, collectées et transcrites au XIXe siècle, présentent des thèmes et des mélodies propices à l'endormissement des enfants.
Chansons de Bourgogne : La région de Bourgogne possède également un riche répertoire de chansons populaires, dont certaines peuvent être utilisées comme berceuses.
Autres régions : Des chansons d'autres régions de France, comme le Nivernais, l'Auxois et la Bretagne, peuvent également être adaptées en berceuses en raison de leur mélodie douce et de leurs paroles simples.
Berceuses Modernes et Classiques
Outre les chansons traditionnelles, il existe des berceuses modernes et classiques qui sont souvent utilisées pour endormir les enfants.
Chansons Douces Françaises : "Une chanson douce" d'Henri Salvador est un classique des chansons françaises de l’enfance.
Comptines Intemporelles : "Fais dodo Colas mon p'tit frère", "Une souris verte", et "Au clair de la lune" sont des comptines classiques qui ont bercé des générations d'enfants.
Musique Classique : La berceuse de Brahms et la berceuse de Mozart sont des musiques classiques célèbres et incontournables de l’enfance.
Chansons Disney : Les chansons Disney, avec leurs mélodies douces et leurs paroles rassurantes, sont parfaites pour apaiser et endormir les bébés.
Les Berceuses Japonaises : Komori Uta
Les berceuses japonaises, appelées komori uta, ont une histoire et une signification particulière. Elles sont souvent associées aux gardes d'enfants (komori), de jeunes filles qui travaillaient pour prendre soin des bébés. Les komori uta reflètent les conditions de vie difficiles de ces jeunes filles et les traditions rurales du Japon.
Origine et Signification des Komori Uta
Le terme komori uta signifie littéralement "chanson des gardes d'enfants". Ces chansons étaient chantées par les komori pour endormir et divertir les enfants dont elles s'occupaient. Elles servaient également d'exutoire à la pénibilité de leur travail et à leurs chagrins quotidiens.
Caractéristiques des Komori Uta
Les komori uta se distinguent en deux catégories principales : les nemurase uta (chansons pour endormir) et les asobase uta (chansons pour jouer). Les nemurase uta ont un rythme lent et une mélodie simple, tandis que les asobase uta sont plus humoristiques et élaborées.
Thèmes et Symboles des Komori Uta
Les komori uta abordent souvent des thèmes liés à la pauvreté, à la séparation et à la mort. Elles peuvent également contenir des éléments du folklore local, comme des créatures effrayantes et des esprits maléfiques. Certaines komori uta évoquent même la pratique des infanticides, témoignant des réalités difficiles de la vie rurale au Japon.
Les Bienfaits des Berceuses
Chanter des berceuses aux enfants dès leur plus jeune âge est bénéfique pour leur développement. Les berceuses créent un lien affectif entre l'enfant et ses parents, l'habituent aux sons de sa langue maternelle et enrichissent son vocabulaire. Elles permettent également de rassurer et d'apaiser l'enfant, favorisant ainsi l'endormissement.
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