La cigarette, objet incontournable de nos sociétés modernes, oscille entre plaisir et inquiétude. Si elle a largement disparu de l'espace public, elle reste très présente dans les consciences. Didier Nourrisson, professeur d'histoire contemporaine à l'université Claude-Bernard-Lyon-I, s'est penché sur l'histoire de cette "allumeuse" dans son ouvrage Cigarette, histoire d'une allumeuse.
Les Prémices du Tabagisme et la Compréhension Médicale
Dès les années 1880, les médecins commencent à identifier les problèmes spécifiques liés au tabagisme. On prend conscience des effets néfastes de la nicotine, évoquant une "ivresse tabagique". Le cancer du poumon est alors désigné comme "le cancer du fumeur". Le XIXe siècle voit une intensification et une démocratisation de la consommation de tabac, accompagnées de changements dans les pratiques. Sous l'Ancien Régime, le tabac est prisé, c'est-à-dire sniffé froid, en poudre fine. Au XIXe siècle, on passe à une autre forme de consommation.
L'Adoption du Tabac en Europe et l'Opposition Initiale
Découvert en Amérique par les premiers conquistadors, le tabac est rapidement adopté en Europe. Cette "fumée de Satan", censée provoquer des ivresses coupables, se heurte à l'opposition de l'Eglise catholique qui, en 1642, menace d'excommunication quiconque consommerait du tabac, "en le mâchant, en le fumant dans des pipes ou en le prenant en poudre par le nez". Cette interdiction restera sans succès.
Genèse de la Cigarette : Des Mégots aux Usines
Les Espagnols adoptent le cigare, tandis que sa petite sœur, la cigarette, est inventée par des mendiants de Séville qui ramassent les mégots, les ouvrent et roulent les brins dans des morceaux de papier. La France, elle, privilégie la pipe ou la prise. Napoléon lui-même ne se prive pas de priser régulièrement. Les romantiques, épris d'exotisme et d'orientalisme, expérimentent toutes les fumées, y compris le haschich. Balzac constate que "partout, l'homme est réduit à l'état de cheminée". George Sand, qui a adopté le cigare, féminise le mot et le fait entrer dans la littérature française.
Cigarette et Révolution Industrielle : Symbole de Modernité
Avec la révolution industrielle, la fumée devient le symbole de la technologie moderne. La cigarette, fabriquée par l'usager lui-même, "cousue main", se développe. Didier Nourrisson la décrit joliment comme "la double vapeur du Progrès".
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Le Monopole d'État en France : Un Acte Patriotique
Exception française : la fabrication, la vente et l'importation de tabac sont - et resteront - monopoles de l'État. En 1871, le gouvernement de M. Thiers, confronté à des besoins financiers, lance la production à grande échelle et encourage la consommation. "Fumer du bleu" devient un acte patriotique. Bon marché, vite allumées, vite consommées, les cigarettes font fureur. Elles sont vendues en bottes de 12, 20 ou 25 unités, serrées par un noeud de couleur. La production industrielle est multipliée par 30 entre 1870 et 1909, sans compter les "cousues main". Un commerce de cigarettes médicamenteuses se développe à la fin du siècle, l'action du "tabac chaud" étant conseillée contre les maladies respiratoires.
La Cigarette et les Guerres : Un Compagnon de Tranchée
En 14-18, les poilus fument tant qu'ils peuvent et reviennent du front complètement "accros". Trente ans plus tard, sous le régime de Vichy, seuls les hommes ont droit à la carte du tabac. La cigarette devient un symbole de l'émancipation féminine.
L'Invasion des Blondes Américaines et la Publicité
La Libération voit arriver, avec les GI, les "belles étrangères" : Chesterfield, Philip Morris, Lucky Strike. La cigarette brune symbolisait le travail et la dureté de la vie. La blonde, qui incarne la détente et les loisirs, ne tarde pas à dominer le marché. Selon Didier Nourrisson, "si les Français ont inventé la cigarette industrielle, les Américains ont inventé sa publicité". La Régie française doit s'adapter et confie la réclame aux meilleurs illustrateurs de l'époque, en n'oubliant pas les consommatrices, de plus en plus nombreuses. En 1958, une affiche dessinée par Bernard Villemot proclame : "Les fumées de vos Gitanes s'unissent en de gracieuses volutes bleues. Vos pensées se rejoignent".
La Cigarette : Un Statut Social et un Objet de Modernité
La cigarette acquiert un statut social, celui d'objet de la modernité. Facile à offrir, elle est l'expression d'une complicité, mais aussi la marque de l'élégance, de l'aplomb, du sang-froid, comme l'illustrent à longueur de films les acteurs de cinéma.
Le Retournement de Situation : Du Fumeur à l'Enfumeur
Tout va se retourner. Le fumeur deviendra l'enfumeur. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, des individus puis des associations attribuent au tabac toutes sortes de méfaits. Ils l'accusent de contribuer aux malformations congénitales et au relâchement des liens familiaux, de pousser au suicide et même au crime. Ils y voient non seulement une autodestruction, mais une intoxication sociale.
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La Lutte Antitabac : L'État Prend le Relais
À la fin du XXe siècle, c'est l'État qui prend le relais, avec beaucoup de retard et d'autres arguments. Aidé - involontairement - par le cow-boy de Marlboro, Wayne McLaren, qui meurt en 1992 d'un cancer du poumon.
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