Didier Nourrisson est un historien français contemporain, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Claude Bernard Lyon 1 et à l'École Supérieure de Pédagogie et d'Education (ESPE). Spécialiste de l'histoire de la santé, ses travaux explorent les comportements, les mentalités et les politiques publiques liées aux addictions, notamment l'alcool, le tabac et les drogues. Son approche se distingue par une analyse approfondie des pratiques sociales et culturelles associées à ces substances, ainsi que par une contextualisation historique rigoureuse.
Parcours académique et professionnel
Ancien élève de l'École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique (ENSET) et agrégé d'histoire, Didier Nourrisson a consacré sa carrière à l'enseignement et à la recherche. Il a été responsable de l'Université Pour Tous à l'Université Jean Monnet Saint-Étienne, témoignant de son engagement pour la diffusion du savoir auprès d'un large public. Son expertise est reconnue par le prix Robert Debré du Haut Comité d'Etude et d'Information sur l'Alcoolisme, qui a récompensé ses travaux sur l'alcoolisme et l'antialcoolisme en France sous la Troisième République.
Thèmes de recherche
L'œuvre de Didier Nourrisson se caractérise par une exploration des liens complexes entre les individus et les substances addictives. Il s'intéresse particulièrement à :
- L'histoire de l'alcoolisme et de l'antialcoolisme : Nourrisson a étudié en profondeur l'évolution des perceptions et des attitudes face à l'alcool, depuis les représentations de l'ivrognerie dans la littérature et les arts jusqu'à la construction du concept d'alcoolisme au XIXe siècle.
- L'histoire du tabac : Son ouvrage Cigarette. Histoire d'une allumeuse retrace l'ascension fulgurante de la cigarette, de son image glamour à sa stigmatisation actuelle.
- L'histoire des femmes et des addictions : Nourrisson a exploré la manière dont les femmes sont perçues et traitées lorsqu'elles consomment des substances addictives, soulignant les stéréotypes et les discriminations dont elles sont victimes.
Publications marquantes
Didier Nourrisson est l'auteur de nombreux ouvrages qui font référence dans le domaine de l'histoire de la santé et des addictions. Parmi ses publications les plus notables, on peut citer :
- Le buveur du XIXe siècle (1990) : Une étude approfondie des pratiques et des représentations de la consommation d'alcool au XIXe siècle.
- Histoire sociale du tabac (2000) : Une analyse des enjeux sociaux, économiques et culturels liés au tabac.
- La saga Coca-Cola (2008) : Une histoire de la célèbre boisson gazeuse, de sa création à son succès mondial.
- Cigarette, histoire d'une allumeuse (2010) : Un récit captivant de l'histoire de la cigarette, de son essor à son déclin.
- Crus et cuites. Histoire du buveur (2013) : Une exploration des différentes facettes de la consommation d'alcool à travers l'histoire.
- Au péché mignon. Histoire des femmes qui consomment jusqu’à l’excès (2013) : Une analyse des spécificités de la consommation féminine de substances addictives.
- L'école face à l'alcool 1870-1970 (avec Jacqueline Freyssinet-Domingeon, 2009) : Un ouvrage qui examine les politiques éducatives en matière de prévention de l'alcoolisme à l'école.
L'Alcoolisme : Une Perspective Historique
Didier Nourrisson, à travers ses travaux, offre une perspective historique éclairante sur l'alcoolisme, une problématique complexe qui traverse les siècles.
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Genèse du Concept d'Alcoolisme
L'alcoolisme, tel que nous le concevons aujourd'hui, est un concept relativement récent, forgé au milieu du XIXe siècle. Cependant, les comportements excessifs liés à la consommation d'alcool, l'ivrognerie, sont bien plus anciens. L'ivrognerie, terme datant du XIIIe siècle, illustre les relations excessives entre l'homme et la boisson. La littérature et les arts ont abondamment dépeint les scènes de consommation excessive d'alcool. La médecine, elle aussi, a longtemps considéré ce comportement avec méfiance, l'ivrognerie étant perçue comme une transgression punie "naturellement".
La "Combustion Humaine Spontanée" : Une Théorie Énigmatique
Au XVIIIe siècle, la "combustion humaine spontanée" apparaît dans la terminologie médicale. Claude-Nicolas Le Cat (1700-1768), chirurgien, compile et analyse ces "incendies spontanés de l'économie animale", notant qu'ils touchent souvent des femmes corpulentes, d'un certain âge, menant une vie sédentaire. Selon Le Cat, la nature féminine serait l'allumette de ce baril de poudre qu'est le corps de la femme ivrogne. Cette théorie, influencée par les conceptions chimiques de l'époque, en particulier le principe de phlogistique, fait autorité jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Pierre-Aimé Lair (1769-1853) sauve la théorie de la combustion spontanée en l'adaptant aux nouveaux modes de la pensée scientifique. Dans son ouvrage Essai sur les combustions humaines, traduites par un long abus des liqueurs spiritueuses (1800), il insiste sur la fonction de l'alcool dans l'inflammation du corps. Désormais, plus que le sujet, c'est le produit, l'alcool, qui est mis en cause. Lair exprime ainsi les préoccupations de son temps face à la progression de l'ivrognerie.
L'Émergence de la Psychiatrie et la Compréhension de l'Alcoolisme
Au début du XIXe siècle, les lumières sur l'intoxication alcoolique viennent de l'étranger. Le docteur américain Benjamin Rush (1746-1813) étudie "les effets de l'alcool sur la pensée et le corps humain", considérant pour la première fois l'usage de l'alcool du point de vue de ses conséquences sur la santé et la dépendance. L'Anglais Sutton, en 1813, isole le delirium tremens pour désigner les accidents causés par les excès alcooliques.
En France, Philippe Pinel (1745-1826) entrevoit le problème de l'alcoolisme, et ses élèves et successeurs précisent les effets de l'alcool sur le système nerveux, faisant de l'éthylisme une des catégories de la folie. Les termes d'oenomania, de "manie ébrieuse" ou de "monomanie d'ivresse" sont employés, ainsi que celui de "dipsomanie" pour désigner une pulsion irrésistible à consommer.
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Magnus Huss et la Définition de l'Alcoolisme Chronique
C'est au professeur suédois de médecine mentale Magnus Huss (1807-1890) que l'on doit la définition de l'alcoolisme comme une nouvelle maladie. Dans son ouvrage de 1849, il distingue l'alcoolisme chronique de l'alcoolisme aigu, définissant le premier comme une "intoxication progressive, dépendante de l'absorption directe du toxique par le sang ou de l'altération de celui-ci". Les troubles mentaux d'origine alcoolique constituent désormais une piste essentielle de la recherche médicale.
La France face à l'Alcool : Entre Tradition et Préoccupations Hygiénistes
Au XIXe siècle, la consommation de vin augmente considérablement en France. Pourtant, certains s'inquiètent des méfaits de l'alcool et prônent l'abstinence. La Société Française de Tempérance (SFT), fondée en 1872, œuvre pour le "remplacement des liqueurs alcooliques par des boissons salubres, telles que les vins naturels, le cidre, le café, le thé, la bière".
Le docteur Legrain (1860-1939) adapte la théorie de la dégénérescence à l'alcoolisme, considérant que l'abus d'alcool des générations successives entraîne la dégénérescence de l'espèce humaine. L'État prend également des mesures, en supprimant une taxe de consommation sur le vin et en instituant une surtaxe sur les spiritueux, en particulier l'absinthe.
L'Alcool, le Vin et la Société Française
L'histoire de la consommation d'alcool en France est intimement liée à la culture et aux traditions du pays. Le vin, en particulier, occupe une place centrale dans l'identité française.
Le Vin : Un Symbole National
Les Français entretiennent une relation particulière avec le vin, qu'ils consomment depuis longtemps. Au XIXe siècle, cette relation se renforce, et la consommation moyenne par habitant double entre le début du règne de Louis-Philippe et la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le centre du Bassin parisien devient le point nodal de la consommation.
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Le nombre de débits de boissons, cafés, cabarets et autres marchands de vin ne cesse d'augmenter, surtout après l'adoption de la loi libérale de 1880, pour atteindre un chiffre impressionnant. Les prix à la consommation chutent, rendant le vin accessible à un plus grand nombre de personnes.
Les Antialcooliques : Une Voix Dissidente
Malgré l'omniprésence du vin, certains Français remettent en question ses mérites. À l'imitation d'associations étrangères, des ligues françaises exigent de leurs membres le renoncement absolu à l'alcool. Ces abstinents, souvent perçus comme intolérants et tristes, sont parfois considérés comme de mauvais Français.
Les antialcooliques s'efforcent de distinguer le vin des boissons alcooliques, promouvant le concept de "boisson hygiénique" pour désigner les boissons fermentées, dont l'innocuité est supposée garantie par leur caractère naturel.
Les Femmes et la Consommation : Une Perspective de Genre
Didier Nourrisson s'intéresse également à la manière dont les femmes sont perçues et traitées lorsqu'elles consomment des substances addictives.
Stéréotypes et Disqualification Sociale
Dans l'histoire des hommes, dès qu'une femme se met à consommer, elle est souvent considérée comme faible, dépendante, agressive ou abandonnée. Elle est socialement disqualifiée et traitée d'"addicte".
Les Féministes et la Surconsommation
Certaines femmes vont cependant se mettre à surconsommer afin d'égaler les hommes, construisant ainsi une autre histoire et revendiquant un autre droit de l'homme. Ces féministes remettent en question les normes sociales et les stéréotypes de genre liés à la consommation.
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