Avant l'acquisition du langage, les bébés communiquent par divers moyens tels que les pleurs, le regard et les gestes. Cependant, une forme de communication primitive s'établit très tôt entre le bébé et son entourage, basée sur le tonus musculaire. C'est ce que l'on appelle le dialogue tonique. Cet article explore en profondeur ce concept essentiel, sa définition, son fonctionnement et son impact sur le développement de l'enfant, en s'appuyant sur les travaux de chercheurs renommés tels qu'Henri Wallon et ses disciples.
Qu'est-ce que le Dialogue Tonique ?
Alexandra Hennegrave, psychomotricienne, souligne que « On n’a pas besoin d’avoir un langage articulé et associé à des mots pour communiquer ». En effet, la communication entre un bébé et son entourage apparaît très tôt, sous la forme d'un dialogue dit "tonique".
C'est le psychologue Henri Wallon qui, dès 1930, théorise ce concept. Il décrit ce premier dialogue comme une alternance entre « l’hypertonie d’appel » et « l’hypotonie de satisfaction ».
Hypertonie d'Appel et Hypotonie de Satisfaction
- Hypertonie d'appel: Dans ce cas, l’enfant fait part d’un inconfort, d’un besoin, d’un agacement : il a faim, il est en colère, il veut qu’on lui change sa couche… D’un côté, le bébé pleure, s’arque-boute, est en hyper-extension, a les bras et les pieds dans une motricité désordonnée.
- Hypotonie de satisfaction: Dans l’autre cas, le bébé montre une satisfaction : il a bien mangé, il est repu et rien ne le contrarie. De l’autre, il est mou, se love dans les bras et n’est pas loin de l’endormissement.
Le Dialogue Tonico-Émotionnel
Dans les années 70, l’un des disciples d’Henri Wallon pousse encore plus loin la théorie de dialogue tonique pour parler cette fois de « dialogue tonico-émotionnel ». Il explique ainsi que le tonus est un support pour véhiculer les émotions. Ainsi, lorsqu’on est énervé, notre corps se crispe ; à l’inverse, lorsqu’on est reposé, il se détend.
La Tonicité Réponse
Alexandra Hennegrave illustre ce phénomène par un exemple concret : « J’observe souvent dans des crèches ou chez les parents l’attitude suivante : un bébé pleure, la personne qui s’en occupe est un peu tendue pour diverses raisons et fait les 100 pas avec l’enfant dans les bras, en le berçant vigoureusement. A ce moment précis, l’adulte transmet sa tonicité au bébé, qui reste alors tendu. C’est ce que l’on appelle « la tonicité réponse ». Il ne se calme donc pas… »
Lire aussi: L'Auxiliaire de Puériculture: Détails
L'Importance de la Conscience du Tonus
« Le premier dialogue est en deçà des mots, en deçà des mouvements, en deçà des gestes, » poursuit-elle, « Le premier dialogue s’instaure en réalité de « tonus à tonus ».
Avoir conscience de son tonus est donc primordial pour mieux communiquer avec les bébés.
Bonnes Pratiques pour une Communication Efficace
Ainsi, il est important de faire attention à votre propre tonicité quand vous portez un enfant, par exemple, et que vous souhaitez le calmer. « Assurez-vous de votre disponibilité pour pouvoir apaiser un bébé qui exprime un mal-être, prévient Alexandra Hennegrave. Veillez donc à être bien stable, en appui et à bien respirer pour être dans une situation propice à un bon dialogue tonique et ainsi calmer l’enfant ». Vous pouvez ensuite utiliser toutes vos astuces pour l’apaiser. Vous verrez qu’elles fonctionneront bien mieux si vous adoptez la bonne posture. « De la même façon, si vous devez lui donner un biberon, veillez à prendre le temps de bien vous caler, de surélever votre coude », poursuit-elle. Gardez donc bien en tête d’adopter la bonne posture, et d’avoir un tonus adapté, favorable aux échanges de qualité.
Autres Modes de Communication Non Verbale
Outre le dialogue tonique, les bébés utilisent d'autres moyens pour communiquer :
- Les pleurs: « contrairement aux adultes, les pleurs chez l’enfant ne sont pas synonymes de chagrin », rappelle Alexandra Hennegrave. Ce sont un appel ou une expression. Au début de la vie, ils sont peu identifiables mais au fur et à mesure, ils vont se spécifier.
- Le regard: « dès 2 mois, le bébé s’anime dès que l’on s’approche de lui et s’engage dans la relation par une motricité manifeste », explique Alexandra Hennegrave. La communication par le regard va être intimement lié à son développement moteur. « Au départ, il suit du regard. Puis grâce à la motricité de la tête, il va suivre un objet en dehors de son champ de vision en la tournant à droite et à gauche. Vient ensuite la motricité de son dos, il va alors pouvoir s’arque-bouter pour tenter de voir encore plus loin et même derrière lui, » explique la psychomotricienne. Vous allez ainsi comprendre qu’il veut que vous lui redonniez la balle partie se loger sous le meuble, grâce à son regard insistant, par exemple.
- Le sourire: il est l’un des modes de communication non verbale par excellence ! « le sourire est physiologique à la naissance et s’inscrit dans l’échange par la suite », rappelle Alexandra.
- L’imitation: l’enfant va vous imiter pour « parler le même langage » que vous, être en relation avec vous.
- La communication gestuelle symbolique: « avant de savoir dire « non », l’enfant de 12 mois secoue sa tête. Et avant cela, à 10 mois, il va prendre plaisir à recommencer un geste qui a fait rire l’autre », rapporte Alexandra. Il voit qu’il a une action sur une personne et la reproduit : c’est sa façon de communiquer.
La Transmission des Émotions
Les émotions voyagent et se transmettent entre les uns et les autres. Cette transmission est particulièrement forte entre les bébés et leurs parents mais aussi entre les tout-petits et les adultes qui en prennent soin. C’est une communication qui passe par le corps, par le tonus des muscles. C’est un dialogue tonique ou tonico-émotionnel.
Lire aussi: Particularités du Tonus du Nouveau-Né
Physiologie du Tonus
Un peu de physiologie : le tonus, c’est l’état de tension ou contraction de nos muscles. Ceux-ci sont en permanence plus ou moins tendus. Et ce tonus musculaire varie selon trois facteurs.
- D’abord selon notre physiologie de base : nous avons une constitution plus ou moins tonique (entre hypo ou hypertonique).
- Ensuite selon notre posture ou le mouvement que nous faisons ou allons faire : assis ou allongé tranquillement, ou prêt à se lever, voire à bondir….
- Enfin et surtout selon notre état émotionnel. Chacune de nos émotions est une modification plus ou moins consciente de notre état tonique. Nous reconnaissons facilement les extrêmes chez nous comme chez l’autre : être détendu, être énervé… Nous expérimentons souvent que ces extrêmes sont contagieux. Mais de fait, toutes les variations se communiquent, de façon plus ou moins consciente. Et les bébés et jeunes enfants ont des antennes particulièrement sensibles.
Le Bébé et les Émotions des Adultes
Le bébé découvre le monde à travers les émotions des adultes. Il les perçoit et les fait siennes. Il a peur, il se réjouit, il est triste, selon ce qu’il capte chez son parent ou autre adulte proche. Cela ne se contrôle pas. On peut dire que son corps repère les changements de tonus chez l’autre, et le bébé les vit alors à son tour. Il est branché sur notre état émotionnel à travers ce dialogue tonique, si puissant. C’est pour cela qu’en présence d’adultes énervés, anxieux, crispés, les jeunes enfants ont plus de risque de s’agiter et d’exploser.
L’enfant perçoit les émotions, à travers cette communication tonique, bien avant les mots. Les messages corporels gardent plus d’impact que les mots. Ainsi un enfant percevra surtout notre inquiétude même si nous lui disons que tout va bien. Ce dialogue tonique fonctionne dans les 2 sens, comme des vases communicants. L’adulte aussi reçoit et absorbe les émotions des enfants, souvent sans en avoir conscience. Des enfants énervés, angoissés, insécurisés peuvent amener les adultes à être dans le même état. Tous sont alors « au même diapason ».
Le Rôle de l'Adulte comme Filtre et Transformateur
Mais l’enfant a besoin que l’adulte lui serve de filtre et de « transformateur ». Et c’est toute la complexité et la difficulté du travail du professionnel :
- Être comme un réceptacle : recevoir et accueillir les émotions des enfants en restant suffisamment sensible, en gardant ses antennes ouvertes. En effet, il y a toujours un risque de se fermer, de se blinder, se verrouiller quand cela est trop fort, trop dur ou par peur d’être trop touché par les émotions vécues par les enfants.
- Prendre conscience de ce que son corps perçoit : être attentif à ce qui se passe en soi, être à l’écoute de soi, de ses tensions, de ses émotions.
- Essayer de faire le tri entre ce qui se passe pour l’enfant et les propres résonnances et échos en soi, pour ne pas projeter ou renvoyer à l’enfant ce qui nous appartient.
- Ne pas rester dans le même état émotionnel que l’enfant : le risque est grand de renvoyer à son tour et en miroir de la colère à sa colère, de la peur à sa peur, de la tristesse face à sa tristesse.
- Pouvoir absorber et surtout « transformer » : accompagner l’enfant grâce à notre propre état tonico-émotionnel. L’enfant perçoit et reçoit l’état de l’adulte. Celui-ci, par son propre calme peut alors aider l’enfant à s’apaiser lors d’une colère, d’un chagrin, d’une peur, sans rien nier de ce que vit l’enfant. L’enfant bénéficie de notre présence, de notre disponibilité, de notre propre détente, confiance et sécurité. L’émotion ainsi accueillie et accompagnée, devient plus légère. C’est notre propre réceptivité mais aussi la stabilité de notre propre état émotionnel qui est utile à l’enfant.
Cela se fait le plus souvent spontanément et en qualité. Mais cela demande un vrai engagement et travail pour les professionnels. Trop souvent, ils gardent en eux et subissent ces mouvements émotionnels trop fort, trop intenses, sans pouvoir les transformer, par manque de soutien, d’accompagnements, de temps et d’espaces pour trouver les chemins de la détente. Les invariants du management en crèche.
Lire aussi: Périnée et post-partum: guide pratique
Facteurs Influant sur le Tonus
Le tonus se définit par l’état de tension permanente des muscles, variant en fonction des stimuli nerveux. Plusieurs facteurs influencent le tonus :
- La maturation du système nerveux central: Débutant in utero, elle repose sur deux systèmes de contrôle moteur : le système sous cortical qui permet le maintien inconscient de la posture ainsi que le système cortical qui participe au contrôle moteur volontaire et conscient. L’évolution neuromotrice commence in utero, progresse rapidement jusqu’aux deux ans de l’enfant puis arrive lentement à maturité vers les douze ans.
- L’état physiologique: au travers des sécrétions hormonales influençant l’activité du système nerveux central et les capacités musculaires.
- L’état émotionnel: qui se traduit par un état tonique qui lui est propre, comme de fortes tensions musculaires lors de joie ou de colère, ou au contraire un relâchement lors de tristesse. Le tonus a d’ailleurs valeur de communication infra-verbale à travers le « dialogue tonique ».
- Le traitement des informations sensorielles: perçues grâce à nos sept sens que sont l’ouïe, la vue, l’olfactif et le gustatif, le vestibulaire, le proprioceptif et le tact. Les émotions rattachées aux différentes expériences sensorielles feront fluctuer l’état tonique. Par exemple, l’odeur de notre gâteau préféré sortant du four abaissera notre tonus ; et à l’inverse, à l’écoute d’une alarme incendie, notre tonus augmentera instantanément.
Proprioception et Tonus
Parallèlement, la proprioception se sert d’un état des lieux du tonus musculaire, de la posture et de la motricité, pour pouvoir les ajuster à la situation. Elle est garante d’une harmonie dans la répartition du tonus corporel pour un meilleur ajustement postural. En effet dans le cas d’un déficit proprioceptif, les tonus de fond et postural auront une tendance à l’hypotonie et donc une compensation nécessaire par un tonus d’action élevé. Cela s’explique par le fait qu’il y aura besoin d’un niveau élevé de contraction musculaire pour atteindre le seuil de perception afin de ressentir le mouvement.
Différents Types de Tonus
- Le tonus de fond: caractérisé par la tension musculaire involontaire et permanente, même au repos. Elle permet le maintien des différentes parties du corps et se développe au gré des émotions vécues.
- Le tonus postural: défini par les contractions et décontractions musculaires minimales respectives des muscles agonistes et antagonistes. Il permet l’équilibre statique ou dynamique grâce à la compensation constante des différents groupes musculaires en fonction des variations de position.
- Le tonus d’action: ou d’activité musculaire, correspond aux différentes tensions des différents groupes musculaires en vue d’une activité motrice, qu’ils en soient acteurs directs ou indirects. Si celui-ci est volontaire, tandis que la coordination et la régulation tonique des membres est principalement involontaire.
Syncinésies, Hypertonie et Hypotonie
Les syncinésies sont des contractions toniques involontaires et parasites d’un ou plusieurs groupes musculaires ne participant pas à l’exécution d’un geste, simultanément aux muscles acteurs du geste. Elles devraient normalement disparaître autour dès douze ans, pour réapparaître lors de réalisation de tâches complexes ou chez la personne vieillissante. L’hypertonie et l’hypotonie qui sont des degrés pathologiques de tonus trop élevé ou trop faible. La pratique régulière du Brain Ball peut en effet améliorer la régulation tonique. L’envoi et la réception des engins permet un feed-back visuel de l’impact de notre tonus sur notre motricité. Il leur faudra s’adapter également à leur partenaire, se mettre en synchronisation au travers du dialogue tonique.
Le Dialogue Tonico-Émotionnel de Wallon à Aujourd'hui
C’est en 1974 qu’il théorisa la célèbre notion de « dialogue tonico-émotionnel » à partir du dialogue tonique proposé par H. Wallon. Selon lui, il est un outil de communication infra-verbale privilégié en reflétant l’état émotionnel des partenaires, avec la possibilité d’une diffusion de l’un à l’autre. Il s’exprime par « les regards, les sourires, les touchers, les vibrations, les mimiques émotionnelles » (Robert-Ouvray et Servant-Laval, 2012, p. SCIALOM, P, GIROMINI, F, & ALBARET, J. Manuel d’enseignement en psychomotricité Tome 1 : Concepts fondamentaux. (2012). WALLON, H. 1934. Les origines du caractère chez l’enfant. Les préludes du sentiment de personnalité. AJURIAGUERRA, J. de. 1977.
tags: #dialogue #tonique #bébé #définition