Introduction
La dépression du post-partum (DPP) est un trouble de l'humeur qui affecte de nombreuses femmes dans les 12 mois suivant l'accouchement. Cette condition, souvent sous-estimée et passée sous silence, peut avoir des répercussions significatives tant pour la mère que pour l'enfant, ainsi que pour l'ensemble de la famille. Récemment, la DPP a été mise en lumière par des études et par la mise sur le marché d’un traitement spécifique aux États-Unis.
Prévalence de la Dépression Post-Partum
La dépression du post-partum (DPP) toucherait entre 10 et 20 % des mères dans l’année suivant l’accouchement. Selon une étude récente de Santé publique France, environ une mère sur six est concernée par la DPP dans les deux mois suivant la naissance, et dans 5 % des cas, elle s'accompagne d'idées suicidaires. Une analyse des données de l’enquête nationale périnatale menée en 2021 par Santé publique France révèle des disparités régionales concernant la prévalence de la DPP. Cette dernière est en effet significativement plus fréquente en Centre-Val-de-Loire (21,7 %), en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) (20,5 %) et en Île-de-France (19,3 %).
Diagnostic de la Dépression Post-Partum
La dépression du post-partum n’est pas reconnue comme un diagnostic à part entière dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders V (DSM V) mais comme un sous-type de dépression avec l’intitulé « Major Depressive Disorder, with peri-partum onset ». Cet intitulé permet de prendre en compte les femmes présentant une symptomatologie de dépression durant leur grossesse, le diagnostic ne se limitant pas uniquement aux symptômes apparaissant après l’accouchement. En effet, environ un tiers des patientes présentant une dépression périnatale ont vu les premiers symptômes apparaitre pendant la grossesse.
La DPP survient généralement 2 à 3 mois après l’accouchement. Les difficultés sont souvent plus marquées le soir. Certains signes peuvent être faussement attribués à cette maternité (en particulier, la fatigue, les troubles du sommeil ou l’anxiété). De plus, reconnaître que l’on est triste et indifférente après la naissance de son enfant est difficile, la DPP est souvent passée sous silence par la mère qui en souffre.
Critères Diagnostiques Selon le DSM-V
Pour établir un diagnostic de DPP selon les critères du DSM-V, au moins cinq des symptômes suivants doivent être présents pendant une période de deux semaines, représentant un changement par rapport à l'état antérieur. Au moins un de ces symptômes doit être soit une humeur dépressive, soit une perte d'intérêt ou de plaisir.
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- Humeur dépressive présente pratiquement toute la journée, presque tous les jours (se sentir vide, triste ou désespéré).
- Diminution marquée de l'intérêt ou du plaisir pour toutes ou presque toutes les activités, presque toute la journée, presque tous les jours.
- Perte ou gain de poids significatif en absence de régime (modification du poids corporel en 1 mois excédant 5 %) ou diminution ou augmentation de l’appétit presque tous les jours.
- Insomnie ou hypersomnie presque tous les jours.
- Agitation ou ralentissement psychomoteur presque tous les jours.
- Fatigue ou perte d’énergie presque tous les jours.
- Sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée presque tous les jours.
- Diminution de l'aptitude à penser ou à se concentrer ou indécision presque tous les jours.
- Pensées de mort récurrentes, idées suicidaires récurrentes sans plan précis, tentative de suicide ou plan précis pour se suicider.
Ces symptômes doivent induire une souffrance cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d'autres domaines importants. De plus, ils ne doivent pas être attribuables à l'effet physiologique d'une substance ou d'une autre affection médicale.
Dépistage et Évaluation
Plusieurs outils peuvent être utilisés pour évaluer le bien-être émotionnel et la santé mentale des femmes dans les semaines suivant la naissance de leur enfant. Parmi ces outils, l’Edinburgh Postnatal Depression Scale (EPDS) (ou Échelle de dépression postnatale d’Edimbourg, en version française) est un auto-questionnaire largement utilisé. L’auto-questionnaire EPDS peut ainsi être proposé aux patientes pour aider au diagnostic. Cet outil diagnostic a montré une bonne corrélation avec le diagnostic de dépression du post-partum. L’Échelle de Dépression Postnatale d’Édimbourg (EPDS) est un questionnaire simple dont le score varie de 0 à 30, un score élevé indiquant une santé mentale plus fragile de la mère après la naissance. Il capture donc un large éventail de situations, des cas légers aux plus sévères. Il s’agit d’une échelle de mesure de risques, et non d’un outil de diagnostic. Toutefois, un score supérieur à 11 est fortement prédicteur d’un diagnostic de dépression post-partum lorsque la personne va voir un médecin.
Depuis le 1er juillet 2022, un entretien postnatal précoce est proposé systématiquement aux jeunes mères pour mieux les accompagner dans les semaines suivant la naissance. Il peut être réalisé par une sage-femme ou un médecin entre la 4e et 8e semaine après l'accouchement. Un deuxième entretien peut être proposé entre la 10e et 14e semaine si le professionnel de santé le juge nécessaire ou à la demande des parents. De plus, le site « Nos 1 000 premiers jours » propose aux mères 10 questions en ligne pour faire rapidement le point sur leur bien-être émotionnel (questionnaire EPDS).
Signes d'Alerte
Certains symptômes doivent alerter sur le risque de survenue de dépression du post-partum.
Signes d’alerte pendant la grossesse:
- Troubles du sommeil
- Tristesse, retrait, angoisse, logorrhée anxieuse
- Troubles somatiques qui durent : nausées, vomissements, fatigue, céphalées, anorexie, lombalgies
- Crise de larmes itératives, sentiment d’impuissance et d’incapacité, redoublé par la crainte que ce malaise nuise au fœtus ou aboutisse à un avortement
- Crise de panique ou d’obsessions avec peur de tuer l’enfant qui n’est pas né
- Expression symptomatique de l’angoisse : contractions utérines, menace d’accouchement prématuré
- Intolérance au stress
- Discours difficile, décousu
- Absence d’anticipation de la part de la mère (« je n’ai pas envie d’y penser », « on verra bien quand il sera là »)
- Angoisse du professionnel, sentiment d’étrangeté ressenti face à la patiente
- Sentiment du professionnel d’être inutile, doute qui persiste tout au long des visites
Signes d’alerte en post-natal (persistants au-delà d'une à deux semaines post-accouchement):
- Labilité émotionnelle, tristesse de l’humeur, anhédonie
- Anxiété, surtout le soir
- Sentiment de solitude, modification brutale du contact, repli
- Plaintes somatiques
- Troubles du sommeil, asthénie, hypervigilance constante (la maman a du mal à se reposer quand le bébé dort)
- Dévalorisation, notamment centrée sur le rôle de mère, culpabilité de ne pas ressentir le bonheur attendu
- Manque de plaisir avec l’enfant, irritabilité notamment envers le conjoint ou les autres enfants de la fratrie, tolérance faible aux cris, crises de larmes
- Ralentissement psychomoteur, trouble de la concentration
- Absence d’instinct maternel protecteur ou au contraire surprotection
- Sentiment d’étrangeté par rapport à l’enfant, rejet progressif du contact physique avec l’enfant
- Soins du bébé effectués de manière opératoire, pas d’échange de regard
- Peur de faire mal au bébé en s’en occupant, phobies d'impulsion
- Sentiment d’impuissance, d’inutilité, de désespoir
- Pensées morbides et suicidaires
La symptomatologie peut également être portée par le bébé du fait de l'impact des troubles des interactions mère-bébé. Il est important de rechercher une dépression du post-partum chez la maman devant certains symptômes chez le bébé :
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- Troubles fonctionnels de l'alimentation
- Troubles du rythme veille-sommeil
- Troubles du tonus
- Retrait et repli de l'enfant sur lui-même
- Hypervigilance de l'enfant
Il faut également y penser lorsque les consultations pour le nourrisson sont répétées alors que ce dernier est en bonne santé apparente. Il s'agit souvent d'une manifestation de l'angoisse de la mère.
Facteurs de Risque
Plusieurs facteurs peuvent augmenter le risque de DPP, notamment l’absence de soutien de l’entourage. Récemment, une étude danoise a mis en évidence un nouveau facteur de risque : la prescription de contraceptifs hormonaux. En effet, à la suite de la première prescription de contraceptifs hormonaux, certaines jeunes femmes présentent des symptômes dépressifs qui semblent plus fréquents les 2 premières années de prise. Menée à l’aide de registres nationaux, cette étude a analysé des données concernant 118 648 mères (première grossesse), dont 5 722 avaient auparavant présenté des symptômes dépressifs dans les 6 mois après la prescription de contraceptifs (symptômes identifiés par un diagnostic hospitalier ou une prescription d’antidépresseurs).
Impact de la Dépression Post-Partum
La dépression post-partum touche environ 17% des mères françaises, avec des conséquences durables sur toute la famille. De nombreuses mères - entre 7 % et 20 % dans le monde, autour de 17 % en France - traversent un épisode dépressif dans les semaines ou mois suivant leur accouchement. Ces dépressions post-partum ont des conséquences négatives et durables sur les mères elles-mêmes, mais aussi sur les co-parents et sur les enfants.
La dépression postpartum inflige ainsi une double peine : une atteinte directe à la santé mentale des mères, suivie d’une fragilisation de la situation matérielle du ménage. Elle est aussi un thermomètre d’un bonheur familial réduit. Au Danemark, dans les familles où la mère est « dépressive » après la naissance, les enfants ont une plus haute probabilité d’être hospitalisés dans leur première année, tandis que parents et enfants voient leur bien-être réduit lors des trois premières années de vie de l’enfant.
Une étude co-écrite par un membre de l’Observatoire, fondée sur des données de santé mentale issues d’un programme de visites d’infirmières à domicile au Danemark, révèle qu’au Danemark, la dépression post-partum réduit la probabilité d’emploi des mères et diminue le temps de travail des pères. Les enfants de mères dépressives présentent un risque accru d’hospitalisation durant la première année et potentiellement des retards de développement socio-émotionnel. Néanmoins, le dépistage précoce de la dépression maternelle au Danemark favorise une meilleure orientation des mères vers des soins adaptés.
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Durant les trois années avant l’accouchement, les futures mères connaissaient en moyenne une augmentation de leur temps de travail et de leur revenu. Cette tendance se casse brutalement l’année de la naissance, avec une diminution marquée des heures travaillées et des revenus. Faute d’informations détaillées à cet horizon, nous ne pouvons pas déterminer ce qui dans la moindre progression du temps de travail des père tient d’un effet de substitution - les pères s’investissent plus dans le travail domestique et le soin des enfants en remplacement de leur conjointe dépressive - et ce qui tient d’un effet de contagion, les conjoints de femmes dépressives étant plus susceptible d’être touchés eux aussi. Toutefois, les pères conjoints de mères déprimées ont une plus haute probabilité d’être présent aux visites d’infirmières et de répondre au questionnaire sur le bien-être des enfants.
Parmi les enfants des mères les moins à risque (score de dépression entre 0 et 2 sur l’échelle), 23 % subissent au moins une hospitalisation au cours de leur première année. Chez les enfants des mères dépressives (score supérieur ou égal à 11, comme précédemment), cette proportion atteint les 32 %, soit près d’une enfant sur trois. On voit que plus le score de risque dépressif des mères est élevé, plus le score de risque de retard de développement socioémotionnel de l’enfant l’est aussi.
Traitements et Prise en Charge
Que vous soupçonniez une dépression post partum ou qu’elle soit diagnostiquée par un professionnel de santé, ne vous affolez pas ! Au contraire, c’est le premier pas vers la guérison ! Il suffit parfois de quelques séances avec un professionnel de santé pour sortir de cette maladie. Les professionnels de santé ne prescrivent généralement pas les antidépresseurs en première intention lorsque les symptômes sont légers à modérés. Par contre, lorsque la dépression post-partum est sévère, un traitement médicamenteux en accompagnement d’une psychothérapie est indispensable. Si la femme allaite, il existe des solutions. Le Dr Gadenne rappelle que le principal enjeu du soin de la dépression post-partum est de favoriser l’interaction mère-enfant dès que possible, pour qu’il n’y ait pas d’impact sur le développement du nourrisson.
Ne restez pas seul(e)s face à des signes dépressifs, de baby-blues ou de dépression postpartum. Parlez-en à votre entourage (amis, famille) et rapprochez-vous de professionnels de santé qui pourront vous accompagner, vous orienter et vous prescrire un traitement adapté si nécessaire, parfois avec médicaments (antidépresseurs ou anxiolytiques). Même si cela n’est pas toujours évident, ne vous sentez pas gêné(es) de parler à cœur ouvert de vos symptômes. Pour les proches, il est important de ne pas prendre à la légère ce type de symptômes et de ne pas minimiser les ressentis de la maman. Le Dr Gadenne explique que pour aider une personne souffrant de dépression, il est important de la questionner, lui permettre de parler, de verbaliser sa souffrance et sa détresse. Il convient de lui expliquer qu’elle n’a pas à culpabiliser, et de lui rappeler que beaucoup de femmes traversent le même type de difficultés. L’attitude des proches est importante. Pour surmonter cette épreuve, il est souhaitable que la maman puisse se reposer un peu sur son entourage ou sur des personnes de confiance, capables de prendre le relai pour la soulager de cette charge mentale. Conserver un lien social est fondamental lorsque l’on souffre de dépression.
Des psychothérapies plus spécialisées pourront être mises en place, comme les psychothérapies mère-bébé, qui s’intéressent à la relation de la mère avec son nouveau-né afin de favoriser ce lien si important pour la construction future de l’enfant. L’hospitalisation intervient en dernier recours. La mère et l’enfant sont alors hospitalisés dans une unité parents-enfants pour ne pas rompre davantage le lien.
Nouvelles Perspectives Thérapeutiques : la Zuranolone
Aux États-Unis, la commercialisation d’un antidépresseur d’action rapide particulier (zuranolone) vient d’être autorisée dans le traitement des dépressions du post-partum. La zuranolone est un candidat antidépresseur qui fait partie d’une nouvelle classe thérapeutique, les neurostéroïdes. Il s’agit d’un modulateur positif des récepteurs GABA-1. La particularité de cette classe d’antidépresseurs est d’agir rapidement (en 2 à 3 jours). Depuis quelques années, la zuranolone est étudiée dans le contexte des troubles dépressifs majeurs de l’adulte, avec des résultats contradictoires.
L'efficacité de la zuranolone dans le traitement de la DPP a été évaluée dans 2 études multicentriques randomisées, en double aveugle et contrôlées. Dans la première étude, 170 patientes ont reçu 50 mg de zuranolone ou un placebo une fois par jour pendant 14 jours. Dans la seconde étude, 150 ont reçu 30 mg de zuranolone ou un placebo, également pendant 14 jours. Les patientes des groupes traités par zuranolone ont présenté une amélioration significativement plus importante de leurs symptômes dépressifs que celles des groupes sous placebo (qui ont néanmoins aussi significativement amélioré leurs symptômes au cours de l’étude).
Comparaison France-Danemark : l'Importance du Suivi Postnatal
Au Danemark, le programme de visites d’infirmières (NHV) garantit en moyenne cinq visites la première année, dont deux après les trois premiers mois. Contrairement au système français fragmenté entre le Programme de Retour à Domicile (PRADO), la Protection Maternelle et Infantile (PMI) et les sages-femmes libérales, le programme danois repose sur un interlocuteur unique : l’infirmière. Le programme danois se distingue par des visites structurées de 30 à 60 minutes, avec des tests systématiques : vérification des réflexes infantiles, évaluation du bien-être postnatal maternel, et suivi précis de la croissance (poids, taille, périmètre crânien). De tels tests permettent une détection précoce des troubles. De manière plus générale, lors de ces visites, les infirmières offrent conseils et informations aux parents, selon un ensemble de thématiques principales définies par des recommandations nationales.
Différencier le Baby Blues de la Dépression Post-Partum
Quelques jours après l’accouchement, la majorité des mamans traverse une période de déprime qu’on appelle " baby blues ". Le baby blues peut durer quelques heures ou quelques jours. En général, les symptômes disparaissent tous seuls. Si les symptômes durent plus de deux semaines, il faut en parler à un professionnel de santé, comme son médecin ou sa sage-femme. La dépression du post-partum est à différencier du « baby blues » qui survient chez environ 70% des femmes en post-partum et est résolutif en moins de deux semaines.
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