Detroit, souvent perçue comme le berceau du modèle de production fordiste et un symbole de son déclin, est également un creuset de la musique noire américaine. Cette ville ne se limite pas aux tubes soul de la Motown ; elle a aussi vu naître la techno au tournant des années 1980 et 1990. En retraçant le passé d'une ville où résonnent à la fois les chaînes de production automobile et les émeutes de 1967, cet article explore l'expérience sociale qui anime cette musique, en proposant une analyse esthétique à rebours de la critique de l'industrie culturelle.
La Motown : Un Son qui a Redéfini une Époque
L'auteur-compositeur Berry Gordy, originaire de Détroit, a fait de Motown Records l'un des labels les plus influents de l'histoire de la musique. Son écurie d'artistes a produit pendant près de 60 ans un nombre impressionnant de hits, redéfinissant par la même occasion le style, la mode, la manière de parler et la musique à écouter. La Motown, fondée en 1959 par Berry Gordy à Détroit, est considérée comme l'une des maisons de disques les plus influentes dans le monde de la musique. Avant de lancer son projet musical, Berry Gordy travaillait dans les usines Ford de Détroit, l'industrie automobile étant alors en plein essor. Passionné de musique et compositeur à ses heures perdues, Gordy décide de créer son propre label qu'il nommera dans un premier temps Tamla, avant de le rebaptiser Motown un an plus tard en hommage à la « Motor Town » qu'est Détroit.
La success story de Berry Gordy démarre alors : dans un contexte de lutte pour les droits civiques, de nombreux artistes afro-américains signent à la Motown et enchaînent les grands tubes. Uniques en leur genre, les sons produits par la Motown sont un mélange novateur de soul, funk et RnB. Des artistes tels que les Jackson Five, Marvin Gaye, Stevie Wonders et les Supremes ont tous contribué à façonner le son Motown. Le studio A a tout de même accueilli les voix de Diana Ross, The Jackson Five, Stevie Wonder ou encore Marvin Gaye.
Le Motown Museum : Un Voyage dans le Temps
Le Motown Museum se trouve à Hitsville USA, précisément là où étaient installés le siège d'origine du label et son studio d'enregistrement. Entrez dans le Studio A pour découvrir les instruments d'époque et le matériel utilisé pour enregistrer tous les grands tubes, puis pénétrez dans la salle de mixage où Smokey Robinson et d'autres ont travaillé le son de leurs morceaux. Profitez pleinement de cette expérience en prenant part à l'une des visites de groupe animées par des guides qui ne manqueront pas de vous divertir. L'une des étapes de la visite est l'appartement restauré de Berry Gordy, situé au-dessus des locaux et où il a vécu au début.
Aujourd'hui, la Motown fait partie des lieux incontournables à découvrir à Détroit. Installé dans les studios originaux, le musée de la Motown replonge ses visiteurs dans les années glorieuses du label, en musique, évidemment. La visite guidée s'oriente autour d'une exposition d'abord, avant d'ouvrir les portes de l'appartement où vivaient Berry Gordy et sa famille.
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La Techno de Detroit : Une Réponse Sonore à la Désindustrialisation
Au cours des années 1980, Détroit était le théâtre d'une transformation sociale et économique majeure. La désindustrialisation a frappé durement la ville, laissant derrière elle des friches industrielles et un paysage urbain en mutation. La crise des subprimes de 2008, avec son lot d’endettements, de faillites et d’expulsions, a encore une fois réveillé le monstre que le capitalisme ne cesse d’engendrer, l’horizon d’une catastrophe vers laquelle toujours il se précipite et que toujours, il repousse un peu plus loin. Cinq ans plus tard - Detroit, 2013 : la faillite d’une ville entière menaçant ruine, les images d’immeubles vides, de terrains vagues, d’usines abandonnées. Ce désastre n’a rien d’inédit. Il n’est que le dernier ressac d’une longue crise urbaine entamée dès le début des années 1960, éclatant au grand jour avec la rébellion de 1967, s’aggravant dans les années 1970, et conduisant à un irrémédiable déclin. L’ancien Léviathan de la production fordiste n’est aujourd’hui plus qu’une carcasse par deux fois échouée.
La récente catastrophe économique n’eut pas pour seule conséquence d’excaver les décombres des usines de Detroit, livrant un territoire en friche aux amateurs de ruin porn. Elle raviva l’intérêt pour un genre de musique électronique oublié dans le fond des bacs depuis la fin des années 1990 : la techno de Detroit. De ringard qu’il était, dépassé par la vague minimale du nouveau millénaire, le son brut, percussif, et angoissant de la Motor City, enveloppé d’échos rétrofuturistes, suscite l’engouement. Cette techno noire est redevenue, depuis une dizaine d’années, une matrice de la scène électro européenne.
Des figures emblématiques telles que Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson, souvent surnommés les "trois pères fondateurs de la techno", ont contribué à façonner le son caractéristique de Détroit. Les premières soirées techno se déroulaient dans des lieux iconiques tels que le Music Institute, où des DJ locaux et internationaux se produisaient devant un public passionné. Aujourd'hui, la scène électro résonne encore largement dans les rues de Détroit, notamment lors du Movement Festival, rendez-vous incontournable qui rassemble les foules grâce à son line-up remarquable.
Analyse de "The Art of Stalking" : Un Échantillon de la Techno Industrielle
Le titre "The Art of Stalking" du DJ Suburban Knight (James Pennington), produit en 1990 juste avant la création du label Underground Resistance auquel il participera, peut s'écouter comme un échantillon révélateur de la techno de Detroit, au moment où elle commence à se distinguer de la musique house de Chicago en abandonnant toute ligne mélodique pour se construire dans la pure répétition rythmique. Ce morceau d'une composition extrêmement simple se compose d'un assemblage de lignes de percussion et de basse qui se superposent et s'entrecroisent progressivement, assemblage ponctué par trois notes qui résonnent au loin comme l'appel lancinant d'une alarme.
Au lieu de les combiner pour construire une architecture rythmique cohérente de plus en plus complexe, le DJ semble les faire jouer les unes avec les autres, en déclinant toutes les combinaisons possibles afin de laisser résonner la texture du son, qui vibre, frise et se dédouble en échos métalliques. À travers ces modulations se dégage la spécificité d'un battement intermittent, frappant un temps sur deux, qui rappelle le pilon d'une presse à air comprimé s'abattant sur une surface métallique avant de se rétracter. Par un travail du rythme et de la matière sonore, ce morceau reconstitue, à sa manière, l'ambiance d'une usine d'assemblage automobile.
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Alors que la chaîne de montage impose un enchaînement nécessaire, soumettant la confection de la marchandise à un plan d'efficacité rationnelle, le bricolage musical en est un détournement ludique. Le DJ n'assemble les différentes boucles que pour mieux pouvoir les décomposer et les recomposer, en ouvrant un espace de jeu pour l'auditeur-danseur. Les différentes lignes rythmiques ne s'enchaînent pas en un développement temporel délimité par un début et une fin - la piste semble bien pouvoir continuer indéfiniment. Elles se superposent plutôt pour construire un espace tridimensionnel, une accumulation de strates que l'auditeur est libre de pénétrer.
Le Rock Garage et le Hip-Hop : D'Autres Facettes de Détroit
"Detroit Rock City" chantait KISS en 1976. Le rock garage, représenté par des groupes tels que The Stooges et MC5, a émergé dans les quartiers industriels de la ville, incarnant une énergie brute et rebelle. Dans la même lignée et quelques années plus tard, c'est à Détroit que les White Stripes se sont formés. Le duo iconique formé par Jack White et Meg White s'est notamment imposé grâce à leurs riffs devenus de véritables hymnes dont le plus connu demeure Seven Nation Army.
Dans les années 1990, un certain Marshall Bruce Mathers III parvient à se faire une place sur la scène musicale particulièrement dense de Détroit. C'est sous le pseudonyme Eminem que l'artiste trouvera le succès auprès du grand public, grâce à un rap unique en son genre caractérisé par des paroles crues et un débit sans pareil. Eminem et Royce Da 5’9″ sont les premiers artistes à avoir réussi à s’imposer hors des frontières du Michigan. Le premier a vraiment explosé dans le milieu mainstream en solo, mais aussi à travers son groupe D12.
La Scène Musicale Actuelle : Un Renouveau Prometteur
Aujourd'hui encore, la scène musicale de Détroit ne cesse de se réinventer et les mélomanes en font leur terrain de jeu favori. Alors que «Motor City » renaît de ses cendres, le Hip-hop survit ou se renouvelle. Il bénéficie en tout cas d’un public connaisseur et d’une scène singulière. Detroit, berceau de la musique "Motown" et techno, retrouve sa scène musicale, revigorée par une vague de clubs et de bars.
Du quartier de Corktown, derrière la grande gare, à Downtown, le nerf des affaires, en passant par Midtown poussent comme des champignons boîtes, bars et restaurants mélangeant héritage musical de "Motor City" et sa nouvelle et bouillonnante créativité.
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