La santé mentale et le bien-être des enfants sont des préoccupations majeures de santé publique, pouvant influencer les apprentissages, la vie sociale et, à court, moyen ou long terme, leur état de santé futur. Parallèlement, le bien-être des enseignants, notamment ceux de maternelle, est un sujet de plus en plus préoccupant. Cet article vise à explorer les causes et les symptômes de la dépression chez les enseignants de maternelle, en s'appuyant sur des études récentes et des témoignages.
Étude nationale sur le bien-être des enfants (Enabee 2022)
Santé publique France a mené " l'Étude nationale sur le bien-être des enfants " pour la première fois en 2022 (Enabee 2022), avec le soutien du ministère chargé de la santé et du ministère de l'Éducation nationale. L'objectif de cette étude était d'estimer la prévalence des difficultés émotionnelles, des difficultés d'opposition et d'inattention/hyperactivité probables, le niveau de bien-être et d'évaluer le recours aux soins pour des raisons de santé mentale parmi les enfants scolarisés de la petite section à la grande section de maternelle (3 à 6 ans) en France hexagonale, en complément des résultats sur les enfants scolarisés en école élémentaire déjà publiés.
Méthodologie
Enabee 2022 est une étude transversale descriptive nationale réalisée dans les écoles françaises. Le plan d'échantillonnage probabiliste comporte trois degrés : les écoles, tirées au sort en premier ; ensuite jusqu'à quatre classes par école et, enfin, tous les élèves de chacune des classes sélectionnées. Les données ont été recueillies entre mai et juillet 2022. Pour chaque enfant, un des parents et son enseignant ont été interrogés au moyen d'un questionnaire en ligne sécurisé ou par téléphone.
Les difficultés émotionnelles, d'opposition et d'inattention/hyperactivité ont été évaluées par les versions parent et enseignant de l'échelle standardisée Strengths and Difficulties Questionnaire (SDQ) ; le bien-être avec la version parent de l'échelle standardisée Kindl (Kiddy-kindl). Différents indicateurs ont été calculés en tenant compte de l'informant (parent ou enseignant) ainsi que du retentissement de ces difficultés sur la vie de l'enfant. Les points de vue du parent et de l'enseignant ont été combinés, selon l'algorithme de combinaison du SDQ, pour estimer les prévalences de ces différents types de difficultés rencontrées par les enfants.
Résultats de l'étude
Sur les 438 écoles tirées au sort qui avaient au moins un élève scolarisé en maternelle, 246 écoles ont participé (56,2 %). Sur les 9 038 enfants éligibles à l'enquête, un questionnaire enseignant a été complété et analysé pour 5 721 d'entre eux (63,3 %) et un questionnaire parent pour 3 785 enfants (41,9 %). Pour 2 683 enfants (29,7 % des enfants éligibles), un questionnaire parent et un questionnaire enseignant étaient disponibles.
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En intégrant le point de vue du parent et de l'enseignant sur ce dernier échantillon, 8,3 % [IC 95 % : 7,1-9,6] des enfants de 3 à 6 ans présentaient au moins un type de difficultés probables ayant un retentissement sur leur vie. Plus précisément, 1,8 % [1,3-2,5] des enfants présentait des difficultés émotionnelles probables avec retentissement, 5,9 % [4,8-7,2] des enfants présentaient des difficultés oppositionnelles probables avec retentissement et 1,9 % [1,4-2,6] présentait des difficultés d'inattention/hyperactivité probables avec retentissement. Environ un tiers des enfants qui présentaient au moins un type de difficultés probables ayant un retentissement sur leur vie avait consulté un professionnel de santé mentale (33,7 % [26,4-41,6]) au cours de l'année précédente en rapport avec ces difficultés. Les différents scores moyens des sous-échelles de bien-être variaient de 78,1 (bien-être famille) à 88,5 (bien-être émotionnel), sur une échelle de 0 à 100.
Implications de l'étude
L'étude Enabee constitue une 1re étape déterminante dans l'observation épidémiologique de la santé mentale des enfants jusqu'alors peu explorée en France. Après avoir interrogé parents et enseignants, l'étude suggère que de nombreux enfants expriment des symptômes évocateurs de difficultés d'opposition (de l'ordre de 6 %) et dans une moindre mesure des difficultés émotionnelles ou d'inattention/hyperactivité (de l'ordre de 2 %) et ce dès la maternelle, en cohérence avec les rares données épidémiologiques disponibles sur cette tranche d'âge.
Il importe d'être prudent quant à l'interprétation des résultats. Il ne s'agit pas d'identifier ou de stigmatiser tel ou tel enfant, mais bien d'avoir une représentation épidémiologique des besoins des enfants dans leur ensemble et de pouvoir développer à terme une politique de prévention plus adaptée et pertinente, répondant aux besoins des nouvelles générations.
Le burn-out chez les enseignants : un problème croissant
De nombreux articles, analyses et témoignages illustrent le malaise des enseignants en France. Virginie Lamour, enseignante en CM2 et directrice d’école, décrit l’étau dans lequel elle est prise dans son article “le métier de professeur des écoles que j’aime tant me fait mal”. Quand le malaise devient trop important, que les exigences du métier viennent surpasser les capacités limites de l’enseignant : c’est l’épuisement professionnel, plus connu sous le nom de burn-out.
Définition du burn-out
Le terme burn-out est apparu dans les années 70, pour décrire l’épuisement au travail de personnes travaillant dans le secteur de l’aide et du soin. C’est le psychiatre américain Freudenberg qui l’a conceptualisé pour la première fois en 1975. Il a un retentissement sur l’attitude et la motivation de la personne qui en souffre. Le syndrome d’épuisement professionnel est classé comme maladie dans la catégorie des risques psychosociaux professionnels.
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Causes du burn-out chez les enseignants de maternelle
Le métier d’enseignant est émotionnellement très exigeant. L’enseignant se trouve à la croisée d’un ministère lui imposant un programme ferme, des parents, et des enfants (qui sont à eux seul, émotionnellement exigeants). Plusieurs facteurs peuvent contribuer au burn-out chez les enseignants de maternelle :
- Charge de travail importante : La charge de travail est bien plus importante que prévu.
- Manque de soutien : Ils ont des élèves en difficultés, sans possibilité de bénéficier d’une aide.
- Exigences émotionnelles : L’enseignement est souvent un métier de passion.
- Difficultés relationnelles : La présence d’un contact direct et constant avec les apprenants est potentiellement source de comportements irrespectueux et d’agressions verbales voire physiques, des actes de vandalisme.
- Environnement professionnel difficile : L’environnement professionnel, dans des banlieues difficiles, avec de nombreux enfants issus de milieux sociaux ou ethniques très divers parfois en grande difficulté financière ou psychologique, induit une nécessité de connaissance et d’adaptation délicate à la diversité culturelle, surtout chez les jeunes enseignants fraîchement diplômés manquant de maturité professionnelle.
- Manque de reconnaissance : La démotivation résulte de l’absence de confiance qu'a l’enseignant concernant sa capacité d'accomplir sa mission d’instruction et d’éducation (sentiment d'inefficacité personnelle, mésestime de soi) ; le sentiment d’accomplissement, la reconnaissance de ses supérieurs font cruellement défaut.
- Sentiment de perte de contrôle : D’autres considèrent que, s’ils ont toujours de grandes responsabilités dans la formation des jeunes générations, c’est sans autorité, sans pouvoir décisionnel ni maitrise sur son travail, donc sans possibilité d’exploiter efficacement ses aptitudes ou ses dons personnels.
- Inadaptation des méthodes de direction : L’inadaptation des méthodes de direction des établissements scolaires accroit la crise de confiance des enseignants, qui se manifeste par divers symptômes : tensions relationnelles, désinvestissement, comportements désabusés, agressifs ou cyniques.
Symptômes du burn-out chez les enseignants de maternelle
Le burn-out se manifeste par une variété de symptômes, qui peuvent être regroupés en trois catégories principales :
- Épuisement émotionnel : Une grande fatigue physique est l’un de ces signes. Cet épuisement physique s’accompagne d’une fatigue psychique intense. Vous vous sentez usé, « vidé » sur le plan émotionnel.
- Dépersonnalisation : D’une part vous ne supportez plus vos élèves, voire vos collègues, et vous recherchez la solitude.
- Diminution de l'accomplissement personnel : D’autre part, vous perdez confiance en vous, vous vous sentez incompétent et en échec, parfois jusqu’à avoir des idées noires.
D'autres symptômes peuvent inclure :
- Difficulté à se concentrer et à mémoriser.
- Irritabilité et colère.
- Troubles du sommeil.
- Maux de tête et autres douleurs physiques.
- Changements d'appétit.
- Sentiment de désespoir.
Témoignage d'une enseignante : Ellen
Ellen, enseignante en anglais en lycée, témoigne de son expérience du burn-out : "J’aime enseigner, être face aux élèves, je trouve cela passionnant… Pourtant, j’en suis à mon deuxième burn-out. La première fois que le burn-out est entré dans ma vie, c’était il y a près de 7 ans, en 2012. Je me sentais de plus en plus épuisée. Mener à bien les tâches quotidiennes devenait de plus en plus dur. Petit à petit, je plongeais dans une tristesse intense. Cela devenait très encombrant. Petit à petit, je n’avais plus l’énergie de faire mon travail, jusqu’à même ne plus arriver à faire mes photocopies pour les cours."
Ellen explique que les causes profondes de son burn-out sont : une faible estime de soi, compensée par un surinvestissement dans son métier; ajouté à un équilibre de vie qui n’était pas juste. Elle n’avait pas d’espace personnel, pas de loisirs, pas de temps pour elle, c’était sa famille et son métier.
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La phobie scolaire : une autre réalité difficile pour les enseignants et les élèves
« Je ne veux pas aller à l’école ! ». Cette exclamation, d’apparence anodine, peut cacher une réalité clinique complexe et sous-diagnostiquée : le refus scolaire anxieux. Dans cette situation, l’école est source de souffrance pour l’enfant. En général, le refus scolaire anxieux apparaît entre 5 et 11 ans. Ce phénomène touche entre 1 et 5 % des enfants d’âge scolaire.
Causes de la phobie scolaire
Les sources de ce blocage sont donc complexes, multiples, et souvent cumulatives. Les principaux facteurs de phobie scolaire sont :
- Anxiété de séparation et anxiété sociale : Les enfants atteints d’anxiété de séparation éprouvent une détresse intense à l’idée de se séparer de leurs parents, tandis que ceux avec de l’anxiété sociale craignent les interactions avec leurs pairs ou leurs enseignants.
- Dépression : La dépression chez les enfants et les adolescents constitue une autre cause significative de la phobie scolaire.
- Troubles DYS : Dyslexie, dyscalculie, dysphasie… Les troubles DYS non diagnostiqués ou « mal gérés » peuvent également contribuer à l’installation d’une phobie scolaire.
- Harcèlement : La moitié des jeunes souffrant de phobie scolaire ont été victimes de harcèlement.
- Pression scolaire : 62 % des enfants touchés par le refus scolaire anxieux ont ressenti une forme de pression de la part de l’établissement, de leurs parents ou d’eux-mêmes.
Symptômes de la phobie scolaire
L’enfant exprime son inquiétude de retourner à l’école, et manifeste une forte réticence à l’idée d’y mettre les pieds. Il peut alors faire tout son possible pour l’éviter, et entrer dans un état de panique avec des crises de larmes, des cris, voire une résistance physique. Si l’enfant ne verbalise pas son mal-être, les parents peuvent observer un changement d’attitude lorsque le sujet de l’école est évoqué, avec des manifestations d’angoisse. Dans certains cas, les jeunes vont jusqu’à se faire du mal afin de pouvoir rester à la maison.
L’apparition de maux psychosomatiques représente l’un des principaux symptômes de la phobie scolaire. Douleurs au ventre, maux de tête, nausées, crampes, respiration difficile, malaises… Ces souffrances physiques traduisent la détresse émotionnelle vécue par l’enfant. En outre, il est possible d’observer des troubles du sommeil et de l’alimentation. Le refus scolaire anxieux peut se refléter par des difficultés à suivre les cours, engendrées par la fatigue constante due à un niveau d’angoisse élevé, les absences à répétition et les éventuels allers-retours à l’infirmerie. Ceci peut conduire à une baisse des notes et à une autodévalorisation de l’enfant.
Stratégies de prévention et de gestion
Il est essentiel de mettre en place des stratégies de prévention et de gestion pour aider les enseignants de maternelle à faire face à la dépression et au burn-out.
Pour les enseignants
- Reconnaître les signes : Si vous vous reconnaissez dans la description de ces signes, n’attendez pas. Prenez le temps de consulter votre médecin.
- Prendre soin de soi : Ménagez-vous un week-end sur deux sans aucun travail.
- Rechercher un soutien : La mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN), a mis à la disposition des enseignants des groupes de parole et d’écoute, à travers le réseau PAS (Prévention, Aide, Suivi). Ce dispositif national de soutien psychologique, est destiné au personnel de l’Education nationale.
- Améliorer l'équilibre vie professionnelle/vie personnelle : L’enjeu est de parvenir à retrouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Pour les établissements scolaires
- Recrutement : Tout d’abord, le recrutement devrait s’attacher, dans les établissements ou la sélection des candidats est possible, à choisir des personnes au solide équilibre personnel.
- Soutien social : La notion de soutien social - aide technique et émotionnelle apportée par les collègues et la hiérarchie dans la réalisation des tâches et degré d’intégration dans le groupe et de cohésion sociale - est un modérateur puissant des effets du stress au travail.
- Projet d'établissement : Le projet d'établissement a pour vocation de donner un dessein et de guider l'action, en fédérant le personnel enseignant, suscitant le désir d'agir ensemble de manière cohérente, de façon participative et collaborative.
- Groupes de parole : Au travers de groupes de parole avec l’encadrement pour la gestion du stress : pour sortir de leur isolement, les enseignants ont un besoin important d’accompagnement dans leur activité.
- Formation : La formation à la gestion des conflits et du stress (techniques de « coping », afin d'obtenir un meilleur contrôle émotionnel) est dispensée par des cabinets de conseil spécialisés.
Pour la société
- Reconnaissance du métier : L’enseignant a alors le sentiment que son travail est reconnu, compris et apprécié à sa juste valeur.
- Remise en question du système : En fait en France, l’éducation nationale ne se remet pas en question par rapport au burn out des enseignants.
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