L'avortement est un sujet de controverse aux États-Unis, divisant profondément la société américaine. Les positions sont souvent tranchées, avec d'un côté les partisans du droit à l'avortement (pro-choix) et de l'autre, les opposants (pro-vie) qui défendent le droit à la vie dès la conception. Les enjeux sont importants, car ils touchent aux libertés individuelles, aux convictions religieuses et à la place des femmes dans la société. L'arrivée de Donald Trump à la présidence a marqué un tournant dans ce débat, avec des décisions qui ont eu un impact significatif sur l'accès à l'avortement aux États-Unis et à l'étranger.
Le retour de politiques restrictives
Moins de cinq jours après son investiture, Donald Trump a réaffirmé l'amendement dit « Hyde », datant de 1976, qui vise à empêcher l’utilisation de fonds fédéraux pour des interruptions volontaires de grossesse (IVG), sauf dans de rares cas. Cette politique était déjà en vigueur, mais la Maison-Blanche a justifié son renforcement en affirmant que « l’administration précédente n’a pas tenu compte de cette politique établie et de bon sens ».
Trump a également supprimé deux décrets pris par Joe Biden qui facilitaient l’accès à certains moyens contraceptifs et visaient à lutter contre l’utilisation de données personnelles numériques pour poursuivre des femmes ayant avorté en justice. Ces mesures de l'administration démocrate étaient une réponse à l’annulation en 2022 par la Cour suprême de l’arrêt « Roe vs Wade » sur le droit à l’avortement à l’échelle fédérale.
À la suite de cette décision de la Cour Suprême, de nombreux États républicains ont interdit ou très sévèrement limité le recours à l’IVG. Aujourd’hui, près d’une Américaine sur trois entre 18 et 44 ans vit dans un des États concernés par les restrictions, selon le site Politifact. Donald Trump, qui lors de son premier mandat a nommé trois juges conservateurs à la Cour suprême, se félicite souvent d’avoir contribué à ce revirement.
La "Mexico City Policy" et l'aide internationale
La nouvelle administration américaine a acté le retour de la « Mexico City Policy », une politique mise en place sous la présidence Reagan en 1984. Elle supprime les subventions publiques américaines aux organisations qui défendent, conseillent ou pratiquent des avortements à l’étranger, même si ces actions ne sont pas directement financées par les fonds américains en question. La décision, prévisible, a été généralement supprimée sous chaque présidence démocrate et rétablie lorsque les Républicains reviennent au pouvoir.
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Les États-Unis ont également rejoint une déclaration internationale s’opposant au droit à l’avortement, initiée lors du premier mandat de Donald Trump et dont Joe Biden s’était retiré, dite Déclaration de consensus de Genève sur « la promotion de la santé de la femme et le renforcement de la famille ».
La "Marche pour la vie" et les mouvements anti-avortement
Ces décisions de la nouvelle administration républicaine sont intervenues le jour de la 52e édition de la « Marche pour la vie », défilé annuel du mouvement anti-avortement aux États-Unis. Donald Trump a soutenu cet événement par un message vidéo, promettant de se battre à nouveau fièrement pour les familles et la vie pendant son second mandat et de protéger les acquis historiques obtenus.
Au moins une centaine de membres du groupe américain suprémaciste blanc et néonazi « Patriot Front » s’étaient joints au rassemblement, sans toutefois avoir le soutien des organisateurs. Une présence qui a suscité l'indignation de certains manifestants, comme Greg Stearns, professeur de philosophie, qui a déclaré : « Pro-vie, ce n’est pas pro-blanc. Je ne supporte pas de les voir ici. »
Dans le cortège, des pancartes affichaient des slogans tels que « Aimons les petits êtres », « On ne se joue pas de Dieu », ou encore « La vie est notre révolution ». Les organisateurs de cette marche expliquent que leur objectif est non seulement de changer les lois, fédérales et étatiques, « mais aussi de changer la culture pour finir par rendre l’avortement inconcevable ».
Cette manifestation intervient au lendemain de la grâce accordée par le nouveau président républicain à 23 personnes qui avaient bloqué l’entrée de cliniques dans le cadre de manifestations contre l’interruption volontaire de grossesse et étaient poursuivies sous la précédente administration du démocrate Joe Biden.
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L'accès à l'avortement : un enjeu étatique
Dans un quartier de Floride, la seule lumière allumée dès 5 h du matin, c'est la clinique pour femmes. Ici, les arrivées se font discrètement en voiture. Car les femmes qui se rendent dans cette clinique de Floride viennent pour un avortement. Chacune de leurs entrées est accompagnée par les invectives des militants anti-IVG. "La vie d'un enfant est le cadeau le plus précieux de Dieu. Ne faites pas cette erreur. Ne devenez par la mère d'un enfant mort", attaque un homme devant la clinique. En Floride, le droit à l'avortement est limité à 6 semaines, contre 16 en France. Face aux anti-IVG, des volontaires accompagnent les femmes jusqu'à la porte d'entrée. "Ils sont très calmes parce que vous êtes là. Mais d'habitude, ils disent des choses horribles", prévient l'une des bénévoles. Ces volontaires sont aussi croyants.
L'application de l'avortement varie d'État en État, reflétant les divisions politiques et idéologiques profondes qui traversent le pays. Les six États les plus restrictifs en matière d'avortement sont tenus par les républicains (Louisiane, Mississippi, Oklahoma, Arizona…), alors que les sept États les plus permissifs (Oregon, Washington, Vermont…) sont tous aux mains des démocrates. Cette fracture suit le clivage entre États côtiers (côte est et côte ouest) d'une part, où l'avortement est historiquement mieux protégé, et les États du centre du pays d'autre part.
Les 10 catégories de mesures limitatives de l'avortement retenues concernent :
- la couverture d'assurance maladie,
- le terme de la grossesse,
- l'accord parental pour les mineures,
- les équipements hospitaliers et le statut des praticiens,
- le temps d'attente et la consultation obligatoire,
- le nombre de praticiens autorisés,
- la régulation ciblée des praticiens,
- les exigences d'ultrasons,
- le financement public,
- l'interdiction de l'avortement non exécutoire par Roe.
C'est en combinant ces 10 indicateurs que le Guttmacher Institute élabore un indice de restriction de l'avortement aux États-Unis, qui permet de classer les pays selon leur respect de diverses règles hybrides.
Les autres mesures de Donald Trump
Outre les mesures directement liées à l'avortement, Donald Trump a pris d'autres décisions qui ont suscité des inquiétudes quant aux droits des femmes et aux libertés individuelles.
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Lors de son discours d’investiture, Donald Trump a martelé qu’« à partir d’aujourd’hui, la politique officielle du gouvernement des Etats-Unis sera qu’il n’y a que deux sexes, masculin et féminin. » Le passage à l’acte ne s’est pas fait attendre puisque le président américain a signé un décret rejetant le genre administrativement intitulé « X » pour les personnes non binaires. Donald Trump a aussi acté la fin de tout programme de diversité et d’inclusion au sein du gouvernement fédéral. Les droits des personnes transgenres se voient menacés.
Le gouvernement Trump annonce, mercredi 4 juin, l'abrogation d'une directive Biden qui permet de pratiquer une IVG en cas d'urgence médicale.
Il a également lancé son offensive anti-immigration, remettant en cause le droit d’asile et le droit du sol, et a engagé la sortie des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat.
La stratégie "à bas bruit" de l'administration Trump
L’audition par le Sénat de Robert Kennedy Jr (RFK), pressenti par Donald Trump pour être le prochain secrétaire à la Santé, a dévoilé la stratégie « à bas bruit » de la nouvelle administration, à commencer par la pilule abortive. Dans son projet 2025, véritable feuille de route pour l’administration Trump, la Heritage Foundation - think tank ultraconservateur - fait une priorité de l’annulation de l’approbation par la Food and Drug Administration (l’agence fédérale chargée de réguler notamment le marché des médicaments) de la mifépristone, prise dans la moitié des IVG médicamenteuses aux États-Unis.
« Le président Trump m’a demandé d’étudier la sécurité de la mifépristone. Il n’a pas encore pris position sur la manière de la réglementer. Dès qu’il le fera, je mettrai en œuvre ces politiques », a-t-il indiqué aux élus qui doivent valider sa candidature.
Plus grave encore : RFK Jr a informé le Congrès que Donald Trump lui avait dit son intention « de mettre fin aux avortements tardifs ». Une formule suffisamment floue pour que s’y cache un loup, selon Jessica Valenti.
L'avortement : un élément identitaire des bases électorales
Sujet brûlant de controverses, l'avortement n'a jamais été aussi peu pratiqué depuis sa légalisation il y a 40 ans. Jamais aussi politisée non plus, l'IVG reste la bête noire d'une droite évangélique puissante. La règle de financement des ONG internationales que Donald Trump vient d'interdire est un marqueur de l'opposition entre républicains et démocrates sur l'avortement. Introduite par Ronald Reagan en 1984, cette interdiction est levée par Bill Clinton en 1993, rétablie par George W. Bush en 2001, puis à nouveau supprimée par Barack Obama en 2009.
Plus largement, les restrictions législatives introduites localement sont concomitantes à l'arrivée des républicains au pouvoir dans une dizaine de nouveaux États. Ces restrictions récentes concernent avant tout deux catégories : la loi Obama d'assurance maladie, qui sert de prétexte pour ne pas rembourser la contraception et l'avortement, et les exigences concernant les locaux où peuvent être pratiqués les avortements. Même la largeur des couloirs est précisée, ce qui conduit à la clôture de dizaines de centres ne répondant pas à ces normes drastiques.
Un contexte de polarisation et de violence
Aux États-Unis, la polarisation de l’avortement est une histoire violente, marquée d’une rhétorique culpabilisante et humiliante, justifiée le plus souvent au nom de la doctrine religieuse. Les femmes y ayant recours sont accusées d’avoir fait un pacte avec le diable, d’être les ennemies de l’humanité et les principales responsables d’un holocauste humain, de violer le principe de la dignité et de l’aspect sacré de la vie humaine.
L’histoire de l’avortement est également une histoire traversée de scènes violentes inattendues : attaques à la bombe contre les cliniques et meurtres de médecins. Au total, à ce jour, plus d’une quinzaine de personnes ont payé de leur vie pour avoir pratiqué des avortements, sans oublier les menaces de mort envoyées quotidiennement aux familles du personnel hospitalier des cliniques d’IVG.
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