L'Argentine, pays d'Amérique du Sud profondément divisé sur la question de l'interruption volontaire de grossesse (IVG), a été le théâtre d'un long et intense débat qui a culminé avec la légalisation de l'avortement en 2020. Cette victoire historique, fruit d'une lutte acharnée menée par les mouvements féministes, est aujourd'hui menacée par le gouvernement d'extrême droite de Javier Milei.
Un Long Combat pour la Légalisation
Depuis des décennies, les Argentines se sont battues pour leurs droits reproductifs. Un esprit de conquête transmis de mère en fille, de génération en génération. Dans les années 2000, le mouvement féministe a pris de l’ampleur et un symbole est apparu : le foulard vert. Arboré par les manifestantes de Ni Una Menos (Pas une de moins) et par toutes les militantes pro-choix, il est devenu incontournable et a divisé l’opinion dans le débat public. En 2018, un projet de loi pour légaliser l’avortement a été mis sur la table. Approuvé par l’Assemblée, il sera rejeté par le Sénat quelques semaines plus tard.
Malgré cet échec, la mobilisation pour un avortement sûr et légal s'est intensifiée. L'argument principal était simple : interdire les avortements n’empêche pas les femmes d’avorter, cela les rend juste plus dangereux. Les associations estimaient que 450 000 avortements clandestins avaient lieu chaque année et qu’une centaine de femmes en mouraient.
En 2020, face à la pression de la rue et grâce à un changement de président, un nouveau projet de loi a été présenté. En pleine pandémie de Covid-19, le motif sanitaire a été celui qui a été le plus développé. Le 30 décembre, après une session marathon de près de vingt-quatre heures, les sénateurs argentins ont approuvé à 38 voix contre 29 le projet de loi du gouvernement légalisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Un résultat bien plus important au final que celui anticipé par les médias argentins et analystes politiques, qui tablaient sur un vote extrêmement serré. Le texte autorise l’avortement jusqu’à quatorze semaines de grossesse.
Une Société Divisée
Le débat sur l'IVG a mis en lumière les profondes divisions de la société argentine. D'un côté, les "verts", partisans de la légalisation, brandissaient des foulards verts et scandaient des slogans féministes. De l'autre, les "bleus", opposants à l'IVG, mobilisés sous la houlette des Églises catholique et évangélique, défendaient la vie dès la conception.
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Dans ce pays très catholique, l’Église s’est fortement mobilisée en faveur de la campagne « Sauvons les deux vies ». Elle a réaffirmé tout au long du débat sa position contre l’adoption d’une loi dépénalisant l’avortement. Dans une déclaration adoptée à l’issue d’une Assemblée plénière de l’épiscopat argentin, les évêques ont demandé aux députés et sénateurs de « pouvoir proposer des lois innovantes qui protègent à la fois la vie et les droits de la mère, et la vie et la dignité de l’enfant ».
Le président Mauricio Macri, bien que se disant "favorable à la vie", s'était déclaré "favorable à des débats mûrs et responsables". Cette position nuancée reflétait la complexité du sujet et la nécessité de trouver un compromis.
Les Termes de la Loi et l'Objection de Conscience
Dans le cadre du débat parlementaire, les élus ont introduit un projet de loi qui envisage la légalisation jusqu’à la 14e semaine de grossesse. Un amendement prévoit l’objection de conscience, c’est-à-dire le droit des professionnels de la santé de refuser de s’engager dans cette pratique. Les médecins qui souhaitent s’en prévaloir doivent s’inscrire à l’avance, afin d’assurer qu’il y aura toujours un professionnel disponible pour pratiquer l’avortement sur demande.
La loi offre toutefois la possibilité aux médecins de faire valoir leur "objection de conscience".
Un Impact Régional
L’exemple de l’Argentine inspire au-delà de ses frontières. En 2021, la Cour suprême du Mexique juge inconstitutionnelle la criminalisation de l’avortement. En février 2022, la Colombie dépénalise l’avortement jusqu’à la vingt-quatrième semaine de grossesse. Des décisions historiques car elles traduisent des avancées majeures pour les droits humains en Amérique latine.
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L’IVG n’est autorisée que dans une poignée de pays latino-américains : Cuba, l’Uruguay, le Guyana, et au Mexique uniquement la province de Mexico. Dans tous les autres pays, l’avortement est très limité, essentiellement les cas de viols ou de danger pour la vie de la mère, par exemple au Brésil, au Paraguay, au Venezuela et dans presque toute l’Amérique Centrale. Si l’Argentine, l’un des poids lourds du continent, bascule et légalise l’IVG, il pourrait donc y avoir un effet d’entraînement.
Les Menaces Actuelles sous le Gouvernement Milei
En Argentine, où l'avortement est légal depuis seulement quatre ans, le président d'extrême droite Javier Milei met en danger les droits reproductifs des femmes, alerte Amnesty International.
Javier Milei, en poste depuis fin 2023, mène une politique profondément anti-sociale. Il se présente comme proche de la première ministre italienne Giorgia Meloni, du Premier ministre hongrois Viktor Orban, et se dit aussi ami de Donald Trump. Le président argentin fustige constamment le mouvement féministe, et considère l’avortement comme "une aberration" et un "meurtre aggravé".
Dans un contexte de tensions sociales, où les manifestations contre la politique de Milei se multiplient, Amnesty International tire la sonnette d'alarme. Selon un rapport publié mercredi, la branche Argentine de l'ONG a enregistré une augmentation de 275 % des demandes de renseignements, de plaintes et de conseils concernant les difficultés d'accès à l'avortement, par rapport à 2023. La directrice d'Amnesty argentine, Mariella Belski, qualifie même l'argentine comme "terrain d'essai" pour éroder le droit à l'avortement.
Le gouvernement de Milei réduit le financement des contraceptifs, et a mis fin à la distribution de pilules abortives. Il a annulé l’achat et la distribution de médicaments abortifs aux centres de santé publique, laissant aux provinces le choix de garantir ce droit, ou non. Certaines régions sont plus anti-avortement que d'autres, ou manquent de financements. La distribution de préservatifs et de contraceptifs à l’échelle nationale a chuté de 64 % en deux ans. Certaines femmes argentines ont été contraintes d' acheter elles-mêmes les médicaments contraceptifs ou abortifs, dont le coût pouvait atteindre environ 160 dollars, soit 140 euros.
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Javier Milei a donc démantelé le plan national de prévention des grossesses non désirées chez les adolescentes. Le président argentin, lui-même sans enfant, comme plusieurs membres de son gouvernement, accuse les mouvements pro avortement de faire chuter la natalité dans le pays. Selon les données officielles, le taux de natalité a diminué de presque 50%, en particulier dans les villes.