Introduction
L'album jeunesse "De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête" de W. Holzwarth et W. Erlbruch, est un support riche pour des activités en maternelle. Cet article explore les différentes facettes de cet album, de son adaptation en exposition muséale à son potentiel didactique en français et en sciences. Nous examinerons comment l'album peut être utilisé pour développer la réception des jeunes lecteurs, stimuler leur curiosité scientifique et enrichir leur vocabulaire.
L'album comme source d'inspiration muséale
En 2015, le musée d’histoire naturelle de Lille a conçu une exposition pour les enfants de 3 à 6 ans, à partir de l’album "De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête". Cette transposition de l’album en une scénographie muséale offre un objet de réflexion et de recherche intéressant à partager en didactique du français et en didactique des sciences. Cette double approche permet de voir comment les questions relatives à la réception se posent, se rejoignent, et se singularisent. L’exposition s'inspire du parcours du personnage de la petite taupe pour mettre en scène une enquête scientifique. Des éléments nouveaux apparaissent tels que des connaissances scientifiques sur les animaux et l’observation des selles mise en relation avec l’alimentation et la digestion.
Analyse didactique en français
En didactique du français, l’album peut être appréhendé comme un objet iconique et textuel porté par un support spécifique, formant une totalité insécable qui élabore une fiction. La narration se construit par l’interaction de deux sources d’information : l’une textuelle et l’autre iconographique. Dans cet album, trois instances narratives s’entremêlent. Au narrateur visuel se confronte un double narrateur verbal. Celui qui raconte l’histoire en adoptant un point de vue externe : « Comme tous les soirs, la petite taupe sortit de terre son museau pointu, juste pour voir si le soleil avait disparu. Et voici ce qui arriva. » Auquel se joint une autre instance narrative prenant un point de vue omniscient qui commente certains éléments iconographiques, exprime les sentiments de la petite taupe et ajoute des informations sonores : « (C’était rond et marron, aussi long qu’une saucisse, et le plus horrible fut que ça lui tomba exactement sur la tête, sploutsch !). » Cette dernière instance narrative renforce l’interaction texte-image et amplifie la fiction d’effets humoristiques à travers des onomatopées très expressives en adoptant parfois un ton familier. L’intrication de ces instances narratives construit l’expérience esthétique de lecture de cet album entre narration, dialogues, images, ressentiments et sonorités…
Ainsi, cet album narre avec beaucoup d’humour l’histoire d’une vengeance : la petite taupe en sortant de son trou reçoit en pleine tête une crotte toute fraiche. Coiffée de celle-ci, elle s’engage dans une enquête auprès d’autres animaux à la recherche de celui qui a osé commettre le délit immonde : lui faire sur la tête. Lorsqu’elle retrouve le coupable, elle se venge en commettant le même méfait. Sa petite taille n’aura raison d’elle, elle n’abandonne pas, ne craint personne, et sa vengeance bien que dérisoire « (Et pling ! une minuscule cacahuète noire atterrit entre les oreilles du cabot) » est à la hauteur de ce qu’elle a subi, du moins à ses yeux : « Voilà justice était faite !
L’album au format rectangulaire, à l’italienne, invite à la lecture partagée et au récit de randonnée. La petite taupe, très en colère de sa mésaventure, debout sur le monticule à côté du trou qu’elle vient de creuser, main sur la taille, bouche béante exprime un profond dégout : « Mais c’est dégoutant ! rouspéta la petite taupe. Qui a osé faire sur ma tête ? » Sur un ton des plus enjoués, la voici à la recherche du criminel. Malgré sa petite taille, elle ne craint aucun animal ni les gros oiseaux bien plus grands qu’elle, ni le cheval, ni le lièvre, ni la chèvre, ni la vache, ni le cochon ne l’intimident. Interpelant chacun, elle leur adresse la même phrase inquisitoire : « Est-ce toi qui m’as fait sur la tête ? ». Chaque animal se défend et donne la preuve attendue, laissant la petite taupe interloquée, trouvant parfois les petites crottes bien gracieuses (celles de la chèvre), ou au contraire rassurée de ne pas avoir subi les assauts de la vache : « Diable pensa-t-elle, c’est une chance que cette chose-là ne me soit pas tombée sur la tête ! ». L’humour relève tant de la situation que des réflexions de la petite taupe. Le comique de situation repose en grande partie sur la détermination de celle-ci et la ténacité des animaux à se défendre d’avoir commis un tel geste ignoble. Cela est souligné par les croquis épurés sur fond blanc et les couleurs sombres des images. Les plans des doubles pages sont à hauteur du personnage de la petite taupe et placent les autres animaux rencontrés soit hors champ soit prenant tout l’espace de la page (le lièvre). Seules les deux mouches, fines détectives et résolvant l’énigme, entrent dans le champ de l’espace de la petite taupe. Ces plans montrent la démesure de l’action de la petite taupe, mais aussi son courage, sa détermination à aller jusqu’au bout. On peut alors considérer que le récit laisse place à une forme revisitée de la fable, aux personnages nommés par leur catégorie animale, aux caractéristiques fécales bien identifiées, aux relations de dominations, de conflits sociaux et de guerres de territoires. La morale, s’il devait y en avoir une, ne revient qu’au lecteur, à la lecture à laquelle il s’adonne. Toutefois la petite taupe, malgré sa petite taille, ne s’est pas laissée faire : « Les plus à craindre sont souvent les plus petits » (La Fontaine, 1971). Les lectures partagées en classe de maternelle ne peuvent qu’inviter les élèves à découvrir et à anticiper le parcours de ce personnage atypique jusqu’à la rencontre avec Jean-Henri, le chien du boucher.
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Activités possibles en classe de maternelle
- Exploration du vocabulaire: L'album est riche en vocabulaire descriptif, notamment pour décrire les différentes crottes ("pâtés laiteux", "gros crottins", "petits haricots tout ronds", etc.). Les enseignants peuvent organiser des activités pour enrichir le vocabulaire des enfants et les encourager à utiliser ces mots pour décrire d'autres objets ou situations.
- Compréhension de l'histoire: La répétition de la question de la taupe doit être associée à l’évolution de son enquête, même si celle-ci ne renvoie pas à un ordre de rencontre significatif avec les autres animaux. Le statut des personnages est également intéressant à interroger avec des élèves. Puisque comme nous l’avons vu, la petite taupe et le chien sont personnalisés, la première par ses habits et le second par son prénom. Ce n’est pas le cas des autres animaux. Ils ont de fait un statut différent dans l’histoire.
- Expression orale: Encourager les enfants à raconter l'histoire avec leurs propres mots, en mettant l'accent sur les émotions de la petite taupe et les réactions des autres animaux.
- Créativité: Proposer aux enfants de dessiner leur propre version de la scène où la petite taupe reçoit la crotte sur la tête, ou d'imaginer d'autres animaux que la taupe pourrait rencontrer dans sa quête.
- Jeux de rôle: Les enfants peuvent jouer les différents personnages de l'histoire et rejouer les scènes clés.
Analyse didactique en sciences
En didactique des sciences, les liens entre récits et sciences ont été interrogés dans différents lieux sur différents supports et de manières contrastées. Il ne s’agit pas ici de reprendre ces questionnements, mais plutôt de partir du fait qu’un récit littéraire peut être considéré comme support de contenus référables à des domaines et/ou des questionnements scientifiques. C. Bruguière et al. (2007) ont par exemple travaillé sur les fonctions d’un récit dans la construction de connaissances scientifiques en s’appuyant sur la lecture d’un album de jeunesse en cycle 2. La lecture de l’album, "De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête", se prête parfaitement à une analyse en didactique des sciences. En effet, l’aventure vécue par la petite taupe, personnage principal, permet d’aborder toute une série de notions et de démarches scientifiques. Certes, ce positionnement prend sens dans la mesure où nous prenons en compte que cet album est pensé pour un jeune public.
Tout d’abord, les crottes sont un des indices de présence important lors de l’étude sur le terrain (avec les empreintes, les poils, les plumes, etc.). Elles sont étudiées, entre autres, dans le cadre de recherches en écoéthologie. Leur forme, leur contenu ou encore leur taille, par exemple, en sont des caractéristiques importantes. Les scientifiques peuvent donc établir des inventaires concernant la faune de certains sites à partir de leurs observations des fèces. Elles informent également par exemple sur le régime alimentaire des animaux ainsi que sur leurs variations, sur les zones de passages, etc. Dans l’album, la petite taupe se retrouve donc dans la situation du scientifique : à partir d’une crotte, elle doit déterminer quel est l’animal absent concerné. Dans le récit, la description et l’analyse de l’échantillon vont être réalisées à partir d’un travail de comparaison entre cette crotte et d’autres. Et c’est cette comparaison qui structure ce que nous pouvons nommer une démarche scientifique en jeu dans la mesure où celle-ci permet d’affiner la description (les caractéristiques portées par cette crotte et par les autres).
La première est liée aux mots de vocabulaire employés (pâtés laiteux, gros crottins, petits haricots tout ronds, petits berlingots couleur chocolat, bouse verdâtre, petit tas brun et mou, minuscule cacahuète). Ces descriptions sont systématiquement situées dans les parenthèses. Celles-ci deviennent le lieu de la description quand le texte hors parenthèses est celui du dialogue entre les personnages. Lorsque nous travaillons en sciences avec les plus jeunes, la question du langage est essentielle. La mise en mot est un passage nécessaire pour avancer dans les démarches référables aux sciences. En effet, dans les situations scolaires, les contenus de savoirs mobilisés par les élèves peuvent être étudiés par le biais de leurs conduites langagières en articulation avec des éléments de démarches scientifiques en œuvre.
La seconde manière de décrire les crottes dans l’album est la mobilisation d’onomatopées (splatschh ; pouf, pouf, pouf, pouf, pouf ; ratatatata ; clang-di-clang-di-clang ; ssplaoutsch ; vlouf ; pling). Cette stratégie d’écriture complète les descriptions précédentes et se trouve également entre les parenthèses. Elles donnent des informations importantes sur la consistance des objets scientifiques que sont les crottes et cela avec d’autres éléments que le lexique. Cette liste d’onomatopées permet, aux plus jeunes, de construire d’une autre manière le travail sur la comparaison des échantillons en jeu. À côté de cette double description, l’illustration permet au lecteur d’asseoir son observation. Une autre dimension nous parait importante à travailler ici : l’absence. En effet, il y a ce qui est dit et montré et ce qui ne l’est pas. Si les crottes le sont, le régime alimentaire des animaux concernés n’est pas abordé. Cet élément est important lorsqu’il s’agit d’étudier les fèces d’un point de vue scientifique. Quoi qu’il en soit, nous pouvons considérer qu’il s’agit ici d’une enquête scientifique partant d’un questionnement, mobilisant observation, description, prise d’indice, afin d’arriver à établir une conclusion. La résolution doit beaucoup à l’intervention d’experts : ici les mouches. En donnant le nom de l’espèce concernée à la petite taupe, celle-ci peut dès lors identifier l’individu responsable : chien du boucher, Jean-Henri. C’est le seul animal portant un prénom. Pour parler des autres animaux, l’auteur choisit de parler de « la taupe », de « la vache », du « cochon ». Et c’est de cette manière que le personnage principal s’adresse à eux. Cela renvoie au fait que chacun peut finalement être le représentant d’une catégorie. Seuls la petite taupe (reconnaissable par la crotte qu’elle porte sur la tête) et le chien (ayant un prénom) sont finalement véritablement individualisés. La dernière partie du récit, considérée comme le temps de la vengeance, fait d’ailleurs entrer ces deux personnages dans une relation décalée de la dimension scientifique précédemment décrite. Dès lors, les éléments de cadrages se distinguent dans la mesure où le chien est nommé et la petite taupe porte des vêtements (bas de pantalon bien repérable lorsque la taupe rentre sous terre) et des chaussures, absents ou moins visibles dans les autres parties de l’album.
Activités possibles en classe de maternelle
- Observation et description: Organiser une sortie en nature pour observer les excréments d'animaux et les décrire en utilisant un vocabulaire précis.
- Comparaison: Comparer les excréments de différents animaux et identifier leurs caractéristiques distinctives.
- Démarche scientifique: Mettre en place une expérience pour étudier la décomposition des excréments et leur rôle dans l'écosystème.
- Alimentation et digestion: Discuter de l'alimentation des animaux et de la façon dont leur corps transforme la nourriture en excréments. Les savoirs scientifiques sur l’alimentation, la digestion et l’observation des fèces sont incontournables pour comprendre les bases de l’enquête du personnage principal : sur quels éléments la petite taupe fonde-t-elle son analyse des crottes pour retrouver le coupable ? Mais aussi pour comprendre le choix des onomatopées et les informations qu’elles apportent sur les crottes.
- Les onomatopées: Parallèlement, les onomatopées, comme nous l’avons indiqué, sont des indices descriptifs des matières fécales observées, mais elles contribuent aussi à dédramatiser la situation par l’effet d’humour qu’elles produisent. En interrogeant leur rôle, on amène les élèves à affiner leur expérience esthétique de la réception du texte et de l’image. Autrement dit, le découpage que nous faisons éclaire des approches possibles qui ont tout intérêt à se croiser en classe et ailleurs. Si la langue est adaptée à un public spécifique, le rôle des onomatopées reste à expliciter avec des enfants, d’autant qu’elles sont porteuses du caractère humoristique de l’histoire.
Lectures complémentaires et alternatives
Ces lectures que nous proposons se distinguent des approches psychanalytiques souvent avancées au sujet de cet album. La thématique est alors perçue comme pouvant aider le tout jeune enfant à dédramatiser l’apprentissage du pot et accepter la séparation d’avec ses selles. D’un point de vue didactique, cette lecture ne nous semble pas pertinente.
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Il existe de nombreux autres albums jeunesse qui abordent le thème des excréments de manière ludique et éducative. Parmi ceux-ci, on peut citer :
- "La Grande peur de Popote la petite crotte" de Olivier Dutto et Matthieu Maudet
- "Crotte ou graine ?" de Lee Yoon-Sun et Soboki
- "Le roi des cacas" de Géraldine Collet et Hervé Le Goff
- "1, 2, 3 crottes !" de Mélusine Allirol
- "Mission crotte !" de Till the Cat et Agnès Ernoult
- "Super bousier" de Véronique Cauchy et Olivier Rublon
- "Le bousier" de Cécile Miraglio, Cécile, Juliette & Joséphine Miraglio et Pascal Lestrade
- "Sa majesté et les scarabées bousiers" de Amalia Low
- "Demoiselle Scarabée cherche un fiancé" de Gilles Bizouerne et Alain Crozon
- "Sisyphe le bousier" de Elisabeth Ludes et Mona Leu-Leu
- "KKB scarabée, parfumeur à Paris" de Nathalie Infante
- "Crottes et leurs utilités" de Véronique Barrau et Alexandre Géraudie
- "Prout ! Caca prout !" de Sandrine Lamour et Marianne Barcilon
- "La puante histoire des toilettes : ce livre déborde de découvertes dégoûtantes !" de Katie Nelson, Olivia Meikle et Ella Kasperowicz
- "La libellule qui pète et la mouche qui pue" de Peggy Nille
- "La vie secrète du pipi et du caca" de Mariona Tolosa Sisteré
- "Pourquoi je fais caca ?" de Kirsty Holmes
- "Le caca" de Philippe Jalbert
- "Au revoir, petite crotte ! : le grand voyage des aliments" de Floor Bal et Emanuel Wiemans
- "Par ici la sortie ! : le petit livre des grosses envies" de Valentine et Lili Scratchy
- "Où va notre caca ? : découvre ce qui se passe après avoir tiré la chasse !" de Jo Lindley
- "Où va le caca ?" de Katie Daynes et Dan Taylor
- "Les aventures de monsieur Caca Plouf" de Bruno Dequier
- "Mais où il va mon caca ? : tous les mystères des toilettes enfin dévoilés…" de Mike Goldsmith et Richard Watson
- "La fabuleuse histoire de caca à la fraise" de Julie Jaumot
- "Crotte de linotte et autre caca de koala" de Pascale Petit et Loreleï Trèfle
- "L'incroyable petite histoire du renard, du caca et de la fourmi" de Edouard Manceau
- "Oh, une crotte !" de Daisy Bird et Marianna Coppo
- "Un zigzag sur les fesses" de Jonny Leighton et Mike Byrne
- "Le cochon qui voulait dire non" de Carine Paquin et Laurence Dechassey
- "À qui est ce derrière ?" de Martine Perrin
- "À qui est ce derrière ?" de Saleina Thorsten
- "Croc-fesses : péril au fond des toilettes" de Lapin éditions
- "Comme tout le monde" de Guido Van Genechten
- "Popotins d'animaux" de Thekla Luitz
- "Livre de fesses" de Thierry Magnier et Jean-Marc Fiess
- "Drôles de queues !" de Biosphoto
- "Le plus joli derrière" de Brigitte Minne et Marjolein Pottie
- "Montre tes fesses" de Stéphane Frattini
- "Les derrières" de Jacques Boisnard
- "La journée des pets et des rots" de Renée Robitaille et Éloïse Brodeur
- "Coco Caca rico !" de Steve Smallman et Florence Weiser
Ces albums peuvent être utilisés en complément de "De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête" pour explorer le thème des excréments sous différents angles et enrichir les activités en classe de maternelle.
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