Matoub Lounès, de son nom complet Lounès Matoub, est un chanteur, auteur-compositeur et poète kabyle, figure emblématique de la revendication identitaire amazigh. Son assassinat en 1998 a fait de lui un martyr pour les nationalistes et militants kabyles.
Une Naissance en Temps de Guerre et un Éveil Musical Précoce
Matoub Lounès est né le 24 janvier 1956 à Taourirt Moussa, en Kabylie (Algérie), en pleine guerre d'Algérie. Fils d'un père parti en France dès 1946 pour subvenir aux besoins de sa famille, il est élevé par sa grand-mère et sa mère Aldjia, pour qui il éprouve un profond attachement. C'est en écoutant sa mère fredonner des chants traditionnels qu'il découvre sa vocation musicale.
Dès l'âge de 9 ans, il fabrique sa première guitare à partir d'un bidon d'huile de moteur vide et de fils de pêche. Il réussit à jouer un air populaire de l'époque, "A madame servi latay (Madame, sers-moi le thé)".
Un Parcours Scolaire Marqué par la Rébellion et la Conscience Identitaire
En 1961, il entre à l'école de son village. Enfant bavard et turbulent, il préfère l'école buissonnière à la salle de classe. Malgré cela, il garde un bon souvenir des pères blancs qui l'apprécient et le respectent. Il est notamment marqué par un livre sur Jugurtha, roi berbère enchaîné et emmené de force à Rome. Cet épisode éveille en lui un profond sentiment d'injustice et une prise de conscience identitaire. "Pourquoi ce roi berbère, dont nous sommes les descendants, avait-il pu ainsi être humilié ? J'ai ressenti à ce moment un profond sentiment d'injustice, une blessure presque personnelle. Ces émotions, ces interrogations je les dois, il faut le souligner, aux père blancs. Aujourd'hui, je suis persuadé qu'ils ont joué un rôle actif dans ma prise de conscience identitaire. Non seulement la mienne, mais aussi celle de nombreux enfants de ma génération, ceux qui ont eu la possibilité de suivre leur enseignement. C'est sans doute grâce à eux que j'ai pris conscience de la profondeur de mes racines kabyles."
Après l'indépendance de l'Algérie, Matoub vit comme une trahison l'arabisation de l'enseignement. Il rejette catégoriquement la langue arabe, considérant que le meilleur enseignement lui vient de sa mère et de sa grand-mère, à travers les berceuses, contes, poèmes et chansons kabyles.
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Un Apprentissage Musical Autodidacte et un Style Unique
Matoub apprend la musique par lui-même. "Je n'ai jamais étudié ni la musique ni l'harmonie. Même lors des galas, je n'ai ni partition, ni pupitre, rien. J'ai toujours travaillé à l'oreille et j'ai acquis cette oreille musicale en écoutant les anciens, en assistant aux veillées funèbres, là où les chants sont absolument superbes, de véritables chœurs liturgiques. […] Et même si je n'ai aucune notion de musique au sens académique du terme, je sais parfaitement quand quelqu'un joue ou chante faux, ou quand mon mandole est désaccordé. C'est, chez moi, une question d'instinct. Même en matière de musique, je suis anticonformiste, rebelle au carcan des règles et des lois. Et puisque cela fonctionne ainsi, pourquoi se poser des questions ?"
En 1972, son père lui offre un mandole, un cadeau précieux. Après l'avoir perdu au poker et racheté une guitare, il commence à chanter lors de fêtes et de mariages.
L'Exil en France et l'Émergence d'un Chanteur Engagé
En 1978, Matoub s'installe en France. Son répertoire se politise en 1980 avec les événements du Printemps berbère (Tafsut Imazighen). En signe de solidarité avec les manifestants kabyles, il monte sur la scène de l'Olympia habillé en treillis militaire, considérant que la Kabylie était en "guerre". Il fera salle comble plusieurs jours durant. Contraint de suivre les événements depuis la France mais ne pouvant rester insensible aux événements en Kabylie, il manifeste devant l'ambassade d'Algérie à Paris avec quelques militants kabyles. La manifestation tourne court: Lounès est embarqué par la police et est enfermé dans une cellule minuscule en compagnie de ses camarades. Dès lors, il pose le problème de la revendication amazigh, de la démocratie, des droits de l'homme et de la liberté d'expression.
En 1981, sa chanson "Yeḥzen Lwad Aεisi (Oued Aissi en deuil)" retrace les événements du Printemps berbère et devient un hymne pour la jeunesse kabyle. Il sera interdit d'antenne et ne passera jamais dans les médias algériens.
Les Années de Plomb : Attentats, Enlèvements et Exil
Lors des émeutes d'octobre 1988, alors qu'il accompagne en voiture deux étudiants pour distribuer des tracts appelant au calme, il est intercepté par des gendarmes qui ouvrent le feu. Matoub est grièvement blessé, criblé de cinq balles de kalachnikov. Il en réchappe miraculeusement, mais au prix de nombreuses interventions chirurgicales et d'un handicap à vie.
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En août 1990, il est blessé par arme blanche dans l'enceinte de la gendarmerie d'At Douala.
Le 25 septembre 1994, il est enlevé par un groupe d'une vingtaine de terroristes armés du GIA (Groupe Islamique Armé). Séquestré pendant 15 jours, il est jugé par un "tribunal islamique" et condamné à mort. "J'avais été jugé, condamné à mort. Les jours qui avaient suivi mon procès, on continuait de me reprocher mes chansons et mon engagement, on me traitait de mécréant, d'ennemi de Dieu. À plusieurs reprises, on avait mentionné mon passage sur Arte où, au cours d'une émission spéciale consacrée à l'Algérie, j'avais déclaré que je n'étais ni arabe ni obligé d'être musulman. Avaient-ils vu l'émission ? Sans doute pas, mais mes propos leur avaient été rapportés et cette seule phrase suffisait à me faire condamner à mort." Grâce à une gigantesque mobilisation du peuple kabyle, il est libéré le 10 octobre. L'annonce de sa libération est accueillie par des claxons, des youyous et des cris de joie partout en Kabylie et est saluée partout dans le monde.
Après ces événements, Matoub se réfugie en France où il écrit son autobiographie "Rebelle", donne de nombreux concerts et sort plusieurs albums. Cependant, il ne peut se résoudre à l'exil et effectue de nombreux aller-retour entre la France et l'Algérie. "Il faut que j'y retourne. J'ai mon combat à mener. […] Je préfère mourir pour mes idées que mourir de lassitude et de vieillesse dans mon lit."
Un Artiste Engagé pour la Laïcité, la Démocratie et les Droits de l'Homme
Lounès Matoub s'est toujours battu contre deux fronts : le pouvoir corrompu, qui mène une politique d'arabisation et divise le peuple algérien, et les islamistes, qu'il accuse d'assassiner des intellectuels et de vouloir imposer la charia. Ses chansons révèlent son engagement pour la laïcité, la démocratie, les droits de l'homme et la liberté d'expression. Il s'oppose à la politique d'arabisation de l'Algérie et se fait le porte-parole des laissés-pour-compte et des femmes.
Il voyait dans le Mouvement culturel berbère (MCB) un cadre rassembleur. En effet, le 12 juin 1980, date d'une marche historique, il a été désigné pour remettre un rapport à l'APN (Assemblée Populaire Nationale).
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L'Assassinat et l'Héritage d'un Martyr
Le 25 juin 1998, Matoub Lounès est assassiné sur la route entre Tizi-Ouzou et At Douala, en Kabylie. Sa Mercedes tombe dans une embuscade. Il est atteint par cinq balles, puis achevé à bout portant. Son épouse et ses deux belles-sœurs, qui l'accompagnaient, sont grièvement blessées. La nouvelle de sa mort provoque une immense vague de colère en Kabylie. Ses funérailles rassemblent des centaines de milliers de personnes venues lui rendre hommage.
Officiellement, cet assassinat est attribué au GIA, mais sa famille et l'ensemble des Kabyles accusent le pouvoir algérien. Nadia Matoub, sa veuve, affirme avoir été menacée et forcée de lire un texte accusant le GIA lors d'une conférence de presse.
Dans son dernier album, "Lettre ouverte aux…", sorti quelques jours après sa mort, il s'en prend au pouvoir en place. La chanson "Tabratt i l'ḥekam", une parodie de l'hymne national algérien, lui aura finalement coûté la vie.
Malgré sa disparition tragique, Matoub Lounès reste une figure emblématique de la culture kabyle et un symbole de lutte pour la liberté et la justice. Ses chansons continuent d'être fredonnées par des millions d'Algériens, berbères ou non. Il a réussi un exploit : aujourd’hui, berbères ou pas, des millions d’algériens fredonnent ses chansons et ses paroles. Il transmet également l’héritage berbère, ses mythes et contes, ses auteurs, ses artistes, ses mélodies, ses figures politiques, largement occultés dans les livres d’histoire en Algérie. Dans ses textes, il défend la laïcité, les idéaux de la République Algérienne tels qu’ils ont été défendus lors de l’indépendance du pays.
Discographie Sélective
- Ay Izem (1978)
- L'ironie du sort (1989)
- Lettre ouverte aux… (1998)
- Tabratt i lḥukem (1998)
- Ilḥeq-d zzher (1998)
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