Charles Dumont, né le 26 mars 1929 à Cahors et décédé dans la nuit du 17 au 18 novembre 2024 à Paris, fut un auteur-compositeur-interprète français dont la carrière riche et variée a marqué la chanson française. Son nom est indissociable d'Édith Piaf, pour qui il a composé certains de ses plus grands succès, mais son talent s'est également exprimé à travers des collaborations prestigieuses et une carrière solo prolifique.
Jeunesse et Premiers Pas Musicaux
Fils d'un militant communiste travaillant chez Latécoère à Toulouse, Charles Dumont grandit dans le quartier de la Côte Pavée. Ses études à Toulouse ne sont pas couronnées de succès. Dès l'âge de 15 ans, il fonde son premier orchestre de jazz, révélant une passion précoce pour la musique. L'écoute des enregistrements de Louis Armstrong le passionne pour le jazz et la trompette. Il monte ensuite à Paris, avec le rêve de faire carrière dans la musique.
Cependant, un problème de santé le contraint à abandonner la trompette et à s'éloigner de la musique. Désillusionné, il traverse une période de peine profonde. Sa rencontre avec un claviériste, qui lui donne des cours, lui permet de rebondir et de devenir à son tour claviériste.
L'Ascension et la Rencontre Décisive avec Édith Piaf
Pendant les années 50, Charles Dumont gagne sa vie grâce à de petits boulots. Il fait ensuite la rencontre de Michel Vaucaire et de Francis Carco, ce qui lui permet d'ouvrir plusieurs portes de collaborations. Au début des années 60, Charles Dumont commence à composer des titres pour différents chanteurs, sans dévoiler son vrai nom.
C'est en 1956 que sortent du piano de Charles Dumont, alors musicien méconnu de 27 ans, les notes de ce qui deviendra une des chansons françaises les plus connues au monde : Non, je ne regrette rien. Il développe alors une collaboration fidèle avec le parolier Michel Vaucaire. Ensemble, ils écrivent en 1956 Non, je ne regrette rien enregistré en novembre 1960 par Édith Piaf puis Mon Dieu en 1960 qui résonne comme un testament indicible. Mais la chanteuse n’est pas convaincue. « Piaf m’avait déjà viré trois fois, je ne voulais plus la revoir », racontait Charles Dumont à l’AFP en 2018. « Mais Michel Vaucaire, qui a écrit les paroles, m’a convaincu de retenter le coup en 1960. Quand elle a appris que je serais là, elle a hurlé, exigeant que le rendez-vous soit annulé. »
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Le 5 octobre 1960, Michel Vaucaire et Charles Dumont obtiennent une audience inespérée au domicile parisien d'Edith Piaf, au 67, boulevard Lannes. Ils se présentent avec un titre qu'ils ont taillé sur mesure pour elle quatre ans plus tôt. Piaf l'a déjà rejeté à trois reprises car elle le trouve autocaricatural. Après avoir longuement poireauté, les deux hommes sont finalement reçus. Dumont tente une dernière fois sa chance en interprétant au piano Non, je ne regrette rien. Coup de théâtre. Cette fois, l’oiseau brisé entend la chanson qui portera son retour à la scène.
« On s’est quand même présentés à son domicile. Elle nous a laissés entrer. J’ai joué le morceau au piano. Et… on ne s’est plus quittés », relatait-il. « A ce moment-là, elle était au plus mal et ce titre lui a apporté la résurrection. » Non, je ne regrette rien est, depuis, devenu un inoubliable standard de la Môme, connu dans le monde entier. Ce sera à partir du 29 décembre 1960 à l’Olympia, avec de la morphine pour soulager les douleurs. Et Piaf offrira dans son récital d’autres chansons du tandem Vaucaire-Dumont, comme Mon Dieu ou Les Flonflons du bal.
Une Collaboration Fructueuse avec Piaf et d'Autres Artistes
Débute alors une collaboration de plusieurs années, jusqu’à la mort de Piaf, en 1963, qui donnera naissance à plus de 30 morceaux, dont Mon dieu, Les Flonflons du bal ou Les Amants. S'ensuit une large contribution au répertoire de la chanteuse : une trentaine de titres, des Flonflons du Bal à Mon Dieu en passant par Les Amants que Piaf et Dumont écrivent et chantent conjointement en 1962. En 1963, il compose pour elle Je m'en remet à toi, sur des paroles de Jacques Brel ; La chanteuse décédera avant d'avoir pu l'enregistrer. Charles Dumont l'enregistre en 1964.
« Ma mère m’a mis au monde mais Edith Piaf m’a mis dans le monde », disait le chanteur et pianiste né à Cahors le 26 mars 1929. « Sans elle, je n’aurais jamais fait tout ce que j’ai fait, ni comme compositeur ni comme chanteur », assurait-il lors d’un entretien à l’AFP en 2015. « Je ne crois pas au libre arbitre. Sans la chance, un artiste ne fait rien. Pour moi, cette chance s’appelle Edith Piaf. Quand je la rencontre, je suis un jeune père de famille de 31 ans. J’ai une petite notoriété de compositeur, mais je m’en sors difficilement, c’est ma femme qui fait bouillir la marmite…Je me bats, je suis un jeune homme en colère ! Un jour où j’en ai particulièrement marre, je compose sur mon piano une musique très guerrière, une espèce de marche militaire. Et je propose à Michel Vaucaire, le mari de Cora, d’écrire des paroles. Deux jours plus tard, il revient avec “Non, je ne regrette rien”. Je suis très déçu, je ne trouve pas ça terrible… Mais il insiste : “C’est une chanson pour Edith Piaf !” J’explose : “Ah non, pas Piaf !”, Edith m’a déjà éconduit trois fois en me recevant comme un marchand de tapis. Je viens lui proposer une chanson qui a reçu un prix, et chaque fois, elle me répond que cela ne l’intéresse pas ! Quand Michel m’annonce qu’on a rendez-vous chez elle le 5 octobre à 17 heures, au 67, boulevard Lannes, à Paris, il lui faut toute sa force de persuasion pour me convaincre. A notre arrivée, Danielle Bonel, sa femme de confiance, nous annonce qu’Edith est souffrante. Elle a essayé de nous prévenir mais ni Michel ni moi n’avons reçu les messages… A ce moment-là, on entend Edith : “Fais-les entrer puisqu’ils sont là !” Nous attendons un moment dans le salon. Edith arrive, vêtue d’un peignoir bleu roi et de mules roses. Elle a son regard d’acier extraordinaire, mais marche à pas comptés. A 45 ans, c’est une femme usée, malade. Elle embrasse Michel et m’adresse un petit signe de tête pas très accueillant et me lance : “Faites-moi rapidement écouter votre truc, je suis très fatiguée.” Je me mets au piano et j’interprète avec rage “Non, je ne regrette rien”. Puis elle me demande de la lui jouer une deuxième fois… Et là, elle me dit en me regardant bien : “C’est vous qui avez écrit ça ? Alors, ne vous inquiétez plus, jeune homme. Cette chanson fera le tour du monde ! Je vais la chanter !” A cet instant, le miracle se produit, ma vie bascule… Je tombe amoureux de cette femme ! Pendant un an et demi, je ne quitte plus Edith. Je l’aime d’une amitié violente, non sexuelle. On croit que nous sommes amants mais je laisse dire. J’arrive chez Edith vers 17 heures, quand elle se lève. On prend le thé et on discute des heures sur son canapé qui a fait toutes les guerres… Je m’en vais le matin, après qu’on a refait le monde et parlé musique. Elle a une véritable cour autour d’elle, mais je la sens très seule. A son contact, je me métamorphose. Je suis une larve, je deviens papillon. Comme si elle me donnait vie une deuxième fois ! Je lui écris des dizaines de chansons, et elle m’oblige à interpréter sur scène avec elle “Les amants”…Elle me révèle à moi-même. Elle me donne la foi. Avec elle, j’entre d’une certaine façon en religion. Je comprends que mon métier est un art auquel il faut tout donner. Les bagnoles, les filles, l’argent n’ont pas d’importance. Je vis dans la lumière d’Edith Piaf. Et chaque fois qu’un projecteur s’allume sur moi, j’essaie d’être digne de tout ce que m’a donné cette femme hors normes.
Tout au long de ses quelque soixante ans de carrière, Charles Dumont a également collaboré avec Dalida ou Tino Rossi et s’était reconverti en « crooner » à la fin des années 1960, délaissant ses chansons contestataires. Jusqu'aux années 1960, il compose, parfois sous des pseudonymes, pour Dalida, Gloria Lasso, Luis Mariano ou Tino Rossi. Il avait alors enchaîné les albums dans lesquels le thème de l’amour était central. Le disque Une femme lui avait valu en 1973 le prix de l’Académie Charles-Cros.
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Charles Dumont a aussi travaillé avec Barbra Streisand. Cette même année il rencontre la chanteuse américaine Barbra Streisand qui reprend Le Mur et en fait un tube sous le titre I've Been Here. « C’est le destin qui m’a donné un coup de pied aux fesses. Un éditeur m’a conseillé de lui proposer une de mes compositions. Je suis allé à New York. Je l’ai jouée sur un piano dans sa loge de Broadway (…). Elle m’a dit : “Ça me plaît beaucoup. Je ferai le disque. Au revoir, jeune homme.” » Le Mur, chanté en français sur la face A, et sa version anglaise titrée I’ve Been Here, sur la face B, figurent sur le 8e album de la star, Je m’appelle Barbra, paru en 1966.
Carrière Solo et Reconnaissance
À la fin des années 60, avec la disparition d’Édith Piaf, Charles Dumont se lance dans une carrière en solo. Après la disparition d’Edith Piaf en 1963, le musicien se lance dans une carrière en solo et livre œuvres pour la télévision et le cinéma, dont les bandes originales de Les Aventures de Michel Vaillant en 1967, Trafic en 1971, ainsi que Parade en 1974. Charles Dumont démarre dans les années 1970 une carrière plus personnelle et interprète lui-même ses compositions où l'amour et les femmes tiennent une place de choix : ses titres Une chanson (1976) et Les amours impossibles (1978) furent disques d'or.
Il dévoile également plusieurs nouveaux opus, dont des albums live. Il enregistre également plusieurs albums, comme Une chanson (1976), Les Amours impossibles (1978) ou bien Les chansons d’amour (1981). Le compositeur, qui peine à se remettre de la mort d’Edith Piaf, livre également les opus Souviens-toi…
Les 28 et 29 mars 2004, Charles Dumont a fêté ses 50 ans de carrière au Bataclan à Paris. En 2010 Charles Dumont fait partie de la Tournée Âge tendre et Têtes de bois saison 5, au côté notamment de Michèle Torr, Sheila, Hervé Vilard, Georgette Lemaire, Alain Turban… Charles Dumont rencontre en 2005 l'arrangeur et producteur jean Lahcene et Lionel Ducos avec lesquels il a fait l Olympia en 2006 puis trois albums : "Passionnément", "Je t'invite" et "Les Incontournables" sortis chez Socadisc. Lionel Ducos réalisera un vidéo-clip de l'extrait de l'album "Je t'invite". En 2010, il fait partie de la tournée Âge tendre et têtes de bois (cinquième saison), au côté notamment de Michèle Torr, Sheila, Hervé Vilard, Georgette Lemaire et Alain Turban. En 2018, il travaille avec l'orchestre philharmonique de Besançon dirigé par Pascal Vuillemin à la préparation de deux concerts au Grand Kursaal de Besançon les 22 et 23 septembre 2018. Il programme parallèlement un concert à Bobino.
Sa dernière apparition sur scène remonte à 2019 au Théâtre de la tour Eiffel. En 2019, il donne le récital La Tour Eiffel en musique - Chantez !, au salon Gustave Eiffel de la tour Eiffel, les 3 et 4 octobre, à l'occasion de la sortie de son dernier album L'Âme sœur, accompagné par le musicien et arrangeur Frédéric Andrews. « Quand vous revenez devant un public, qui vient vous voir comme il venait il y a vingt, trente ou quarante ans et vous fait le même accueil, alors il vous redonne vos 20 ans », disait-il.
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Héritage et Hommages
Charles Dumont laisse derrière lui un riche héritage musical, marqué par des mélodies inoubliables et des collaborations exceptionnelles. Son talent de compositeur et d'interprète a contribué à façonner le paysage de la chanson française.
Sur X, la ministre de la culture, Rachida Dati, a salué la mémoire d’« un monstre sacré de la chanson française ».
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