Boris Vian, né le 10 mars 1920 à Ville d'Avray (Seine et Oise, aujourd'hui Hauts-de-Seine), est une figure emblématique de la culture française du XXe siècle. Écrivain, poète, musicien de jazz, trompettiste, ingénieur, critique et bien d'autres choses encore, Vian a marqué son époque par son inventivité, son humour noir et son engagement. Son œuvre, bien que diverse, est traversée par des thèmes récurrents tels que l'absurdité de la guerre, la critique de la société et la célébration de l'amour et de la liberté.
Une Famille et une Jeunesse Marquées
Boris Vian est le deuxième fils d'Yvonne Ravenez et Paul Vian. Le couple, très uni malgré une différence d'âge de huit ans, avait déjà eu un fils, Lélio, en 1918. Alain et Ninon suivront en 1921 et 1924. Paul Vian avait hérité de la fortune de son père, Henri, bronzier d'art installé à l'Hôtel Salé à Paris, aujourd'hui le musée Picasso.
Jusqu'en 1939, la famille Vian passait toutes les vacances d'été dans sa maison de Landemer, dans le Cotentin (Manche). Cette demeure fut détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, et il n'en reste aujourd'hui que quelques ruines. Boris Vian resta attaché toute sa vie à la région de la Hague, où il aimait revenir se ressourcer une fois adulte.
De 1926 à 1931, Boris Vian effectue ses petites classes au lycée de Sèvres (Hauts-de-Seine). Élève doué, il écrit et lit dès l'âge de cinq ans sous l'œil d'un précepteur. En 1929, le krach boursier ruine Paul Vian, qui avait placé ses économies en bourse. Pour faire vivre sa famille, il décide avec son épouse de louer leur grande maison et de s'installer dans une plus petite maison sur le domaine où vivait auparavant le couple de gardiens.
En 1931, la famille Menuhin, composée du père, de la mère et des trois enfants, dont le célèbre enfant prodige et violoniste Yehudi Menuhin, se présente comme locataire. Rapidement, les deux familles se lient d'une amitié indéfectible, et les enfants établissent des connivences entre jeux et musique.
Lire aussi: Valérie Darmon : Journaliste et Bien-être
La même année, Boris Vian fait sa première communion, bien que sa famille, anticléricale, semble paradoxalement attachée à certaines traditions. Il entre ensuite au Lycée Hoche à Versailles.
Les Premières Épreuves
Entre 1932 et 1936, le jeune Boris montre des signes graves d'un début de rhumatisme cardiaque. En 1935, victime de la fièvre typhoïde, il passe néanmoins avec succès son baccalauréat classique (allemand, latin, grec) mais avec dispense. Un autre Boris Vian apparaît sans doute à cette époque, entre un père fatigué et déçu de la vie puisqu'il va devoir se mettre à travailler, une maman très inquiète de la santé de son fils, et l'adolescence et ses émotions qui, parallèlement, pointent leur nez.
De 1936 à 1937, admis au lycée Condorcet à Paris, il obtient son baccalauréat de philosophie, avec option mathématiques. Les trois frères, suivis de quelques amis, fondent leur premier orchestre de jazz. De 1936 à 1939, les Vian organisent de nombreuses surprises-parties chez eux, à Ville d'Avray.
La Passion du Jazz et les Années de Guerre
En 1939, un concert de Duke Ellington au Palais de Chaillot est un moment mémorable pour le jeune trompettiste et marque le début d'une aventure qui l'accompagnera toute sa vie, L'Écume des Jours en étant le témoignage le plus important. L'aîné des frères Vian est mobilisé en septembre 1939. Boris Vian effectue sa rentrée à l'École Centrale des arts et manufactures, dont l'enseignement pluridisciplinaire ne pouvait que lui convenir.
Parti l'été 1940 d'Angoulême à bicyclette, Boris Vian retrouve ses parents à Capbreton (Landes). Lors de surprises-parties, les frères Vian rencontrent Michelle Léglise et Jacques Loustalot, surnommé plus tard « Le Major » et personnage très présent dans l'œuvre de Boris Vian.
Lire aussi: Catherine Fruchon-Toussaint : Une carrière discrète
En 1942, Michelle donne naissance à un premier enfant nommé Patrick. En charge d'une famille maintenant, Boris Vian se doit de gagner rapidement sa vie et, obtenant son diplôme d'ingénieur, il entre, sans réel enthousiasme, à l'Association française de normalisation (Afnor). Il y restera jusqu'en février 1946.
Heureusement, pour compenser, Boris intègre l'orchestre de jazz amateur de son camarade polytechnicien Claude Abadie, avec lequel il participera à de nombreux tournois et concerts. Il y rencontrera un autre ingénieur, Claude Léon, batteur de l'orchestre, qui restera un complice toute sa vie. Boris Vian, Le Major et Michelle poursuivent leurs aventures de jeunesse autant que possible entre séances de cinéma, joutes oratoires et jeux divers.
En 1944, Michelle et Boris, à Ville d'Avray lors de la Libération de Paris, accueillent les premiers G.I., et n'auront de cesse de fréquenter les bals organisés pour les soldats américains. Boris achève son deuxième roman, Vercoquin et le plancton, qu'il fait lire à son entourage et notamment à son voisin Jean Rostand, qui le transmet à Raymond Queneau.
Un drame survient : Paul Vian est assassiné par des cambrioleurs qui se sont introduits dans la maison de Ville d'Avray. Son épouse, sa belle-sœur et la jeune sœur de Boris assistent au drame. Celui-ci entraînera l'abandon de ce lieu magique pour les quatre enfants Vian, qui perdent un père aussi érudit qu'excentrique.
L'Éclosion Littéraire et Musicale
En 1945, Boris Vian exulte : son roman Vercoquin et le plancton est accepté par les éditions Gallimard. Il publie ses premières chroniques dans Les Amis des Arts et se lance dans l'écriture de nouvelles.
Lire aussi: L'engagement de Cassandre Mallay : un portrait
En 1946, abandonnant l'Afnor, Boris Vian prend ses nouvelles fonctions à l'Office du papier et carton, où il retrouve son ami Claude Léon. Il y terminera l'écriture de L'Écume des jours et y rédigera entièrement L'Automne à Pékin. L'orchestre Abadie-Vian remporte le Grand Prix au 9e Tournoi des amateurs, Salle Pleyel à Paris. Boris Vian signe sa première publication dans la revue Jazz Hot. Il fait la connaissance de Simone de Beauvoir puis de Jean-Paul Sartre, qui l'invitent à rejoindre l'équipe des Temps Modernes.
En 1947, Vercoquin et le plancton sort en librairie, tandis qu'une plainte est déposée contre le premier roman signé Vernon Sullivan. Boris Vian prépare le faux "original" américain I Shall Spit on Your Graves. L'Écume des jours sort en librairie, dans une relative indifférence, tandis que Vian termine sa première pièce de théâtre, L'Équarrissage pour tous. Trompette au Tabou, Boris anime, avec ses frères, la nouvelle cave de jazz de la rue Dauphine.
En 1948, Michelle et Boris perdent leur ami cher, le Major, qui est tombé par la fenêtre pendant une surprise-partie. Son premier recueil de poèmes, Barnum's Digest, avec des illustrations signées Jean Boullet, est publié, puis suivent deux traductions, par Boris et Michelle Vian, de romans de Raymond Chandler dans la "Série Noire" de Gallimard. Le couple accueille sa petite fille née en avril, Carole. La première de l'adaptation scénique de J'irai cracher sur vos tombes a lieu au Théâtre Verlaine à Paris. Boris Vian diversifie encore ses activités en donnant des conférences publiques : « Approche discrète de l’objet », « Utilité d’une littérature érotique », ainsi que « 50 ans de jazz », qu’il présentera à plusieurs reprises à Paris et en province. Le troisième roman signé Vernon Sullivan, Et on tuera tous les affreux, parait aux éditions du Scorpion. Vian réalise l'un de ses rêves en accueillant Duke Ellington à Paris. Il fréquente le nouveau lieu à la mode : le Club Saint-Germain, et noue des liens solides avec, entre autres, Miles Davis, Charlie Parker, Don Byas ou Dizzy Gillespie parmi tous les musiciens noirs américains venus se faire connaître dans les nombreux temples parisiens dédiés au jazz. Vian s'attaque à un nouveau roman intitulé au départ Le Ciel crevé puis L'Herbe rouge.
Controverses et Crises
En 1949, Boris Vian plaide pour Jean Cocteau au cours de l'émission radiophonique "Procès des pontifes". Son recueil de poèmes, Cantilènes en gelée, illustré par Christiane Alanore, est publié. Vian a la satisfaction de voir tout de même sortir son recueil de nouvelles, Les Fourmis, aux éditions du Scorpion, car Gallimard n'en veut pas. J'irai cracher sur vos tombes est interdit par arrêté ministériel. La période de Saint-Germain-des-Prés s'achève, et Boris Vian entre dans une période de crise conjugale et financière.
En 1950, L'Équarrissage pour tous est joué pour la première fois au théâtre des Noctambules à Paris, deuxième essai d'écriture théâtrale de Boris Vian. Le procès de J'irai cracher sur vos tombes et Les morts ont tous la même peau aboutit à une condamnation pour outrage aux mœurs par la voie du livre. Boris Vian termine la composition du Manuel de Saint-Germain-des-Prés, guide commandé par les éditions Toutain d'un quartier qui n'est déjà plus. Boris Vian rencontre Ursula Kübler au cours d'un cocktail chez Gallimard. Ursula est une jeune danseuse suisse dans les Ballets de Roland Petit. Son père, Arnold Kübler, est écrivain, dessinateur et journaliste. Zürichoise, elle ignore tout du nom et des déboires de l'écrivain. L'Équarrissage pour tous, L'Herbe rouge et Elles se rendent pas compte, quatrième et dernier ouvrage signé Vernon Sullivan, sont publiés.
Les Dernières Années
En 1951, à cause de sa maladie de cœur toujours présente, Boris Vian cesse définitivement de jouer de la trompette, peu à peu délaissée. Il termine la rédaction de L'Arrache-cœur, qui sera son dernier roman. Refusé également par Gallimard, il s'intitulait à l'origine Les fillettes de la reine. Boris Vian et Ursula Kübler décident de s'installer ensemble dans un minuscule studio au 8, boulevard de Clichy à Paris. Le Club des Savanturiers est créé, réunissant des fanatiques de science-fiction dont Raymond Queneau, Pierre Kast, France Roche, dans le but de promouvoir le genre en France. Boris Vian publiera les traductions d'auteurs s.-f.
En 1952, il débute une longue collaboration à la revue Constellation, qui lui permet également de gagner quelque argent. Il cherche de nouvelles collaborations et se rapproche du monde de la scène : création de Cinémassacre à la Rose Rouge, sur une mise en scène d'Yves Robert. Le spectacle rencontre un grand succès et sera repris en 1954 aux Trois Baudets. Sous l'influence d'Ursula, Boris Vian s'essaie encore à un nouveau genre : la comédie musicale. Grand moment dans la vie du jeune auteur : il est nommé "Équarrisseur de 1ère classe" par le Collège de Pataphysique. Michelle et Boris Vian divorcent, aux torts de ce dernier. La garde des enfants revient à Michelle ; les grands-parents Léglise sont très présents pour Patrick et Carole.
En 1953, L'Arrache-cœur est mis en librairie, mais passe totalement inaperçu. Boris Vian en est affecté même s'il ne le montre que peu, et travaille dans de nouvelles directions. Il est élevé au rang de Satrape et Promoteur Insigne de l’Ordre de la Grande Gidouille du Collège de "Pataphysique, ce qui lui donne un nouveau souffle et une sorte de nouvelle famille. Le Chevalier de neige, spectacle musical adapté des romans de la Table Ronde, est représenté avec grand succès au Festival de Normandie à Caen. La partie composition musicale est assurée par le jeune Georges Delerue qui restera toujours très proche de Vian. L'annonce de l'amnistie annulant le verdict touchant les œuvres de Vernon Sullivan est une bonne nouvelle. Parallèlement, un projet d'adaptation cinématographique de J'irai cracher sur vos tombes s'annonce, ce qui n'est pas pour déplaire à Vian qui souhaite même y travailler activement tant pour l'adaptation que peut-être pour la production. Boris et Ursula emménagent dans un « vrai » appartement, Cité Véron à Montmartre. Jacques et Janine Prévert loueront l’appartement voisin quelques mois plus tard. Ils se connaissent déjà et cette perspective enchante le couple.
En 1954, il écrit de nombreuses petites pièces de théâtre et poursuit l'écriture de scénarios. Le mariage avec Ursula Kübler a lieu à la mairie du XVIIIe à Paris. Plusieurs dizaines de convives sont ensuite réunis sur la terrasse de la Cité Véron. Si le début de l'année marque l'écriture de la célèbre chanson Le Déserteur, dont la musique est signée par Boris Vian et Harold B. Berg, il s'ensuit l'écriture de plus d'une centaine de textes.
En 1955, il poursuit une très importante production de chansons. Son premier tour de chant a lieu aux Trois Baudets.
En 1957, Boris Vian monte en grade chez Philips et devient employé à plein temps en tant que directeur artistique adjoint pour le jazz et les variétés. La première à Nancy de la version lyrique du Chevalier de neige, dont la musique est retravaillée par son ami Georges Delerue, rencontre un beau succès critique et public, ce qui donne du baume au cœur à Boris Vian. Il écrit cet été-là sa dernière pièce de théâtre, Les Bâtisseurs d'empire. À l'occasion d'une nouvelle crise d'œdème de Boris Vian, Ursula Kübler interrompt sa carrière et reste auprès de lui. L'un et l'autre savent que le temps est compté. Tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, Boris Vian et Henri Salvador passent de nombreuses séances à créer des chansons et s'amusent beaucoup ensemble.
En 1959, la publication des Bâtisseurs d'empire par le Collège de Pataphysique procure une réelle satisfaction à Boris Vian, tandis qu'il reprend sa collaboration à la revue Constellation. Eddie Barclay, ami de longue date, propose à Boris Vian un poste de directeur artistique au sein de sa maison de disques. Épuisé, Boris Vian ne semble pas vouloir donner suite. Une émission radiophonique avec Henri Salvador sur le Collège de Pataphysique révèle de source sûre comment déguster des huîtres. L'acclamation solennelle de Sa Magnificence le Baron Mollet a lieu sur la Terrasse des Trois Satrapes, Cité Véron. Les trois Satrapes sont Jacques Prévert, son chien Ergé et Boris Vian. La terrasse est celle qui surplombe le Moulin rouge et où logent les deux familles d'artistes.
Une Fin Prématurée et un Héritage Durable
Dans la matinée du 23 juin 1959, Boris Vian, contrarié, assiste à la projection privée du film de Michel Gast, J'irai cracher sur vos tombes, réalisé en grande partie contre son gré ; après dix minutes de projection, il tombe en syncope dans son fauteuil, victime d’un œdème et d’une crise cardiaque. Il décède le jour même, à l'âge de 39 ans.
Boris Vian laisse derrière lui une œuvre très variée, sombre et inimitable, où s'exprime le caractère désespéré de l'existence humaine. Son roman le plus célèbre, L'Écume des jours, est redécouvert après sa mort et devient un classique de la littérature française, enseigné dans les écoles. Ses chansons, telles que "Le Déserteur" et "La Complainte du progrès", résonnent encore aujourd'hui.
Boris Vian était un homme aux multiples talents, un touche-à-tout génial qui a marqué son époque par son originalité, son humour et sa créativité. Son œuvre continue d'inspirer et de fasciner les lecteurs et les auditeurs du monde entier. Son amour du jazz, sa fascination pour les États-Unis et son engagement pour la liberté d'expression font de lui une figure incontournable de la culture française du XXe siècle.
L'Influence de la Musique Classique
Bien qu'il soit surtout connu pour sa passion pour le jazz, Boris Vian a été influencé par la musique classique dès son enfance. Élevé dans un milieu familial où l'on cultivait le grand répertoire, il compta Yehudi Menuhin comme camarade de jeu. Son grand-père paternel, Henri Vian, bronzier d'art réputé, avait sa loge à l'Opéra de Paris. Son père Paul fréquentait lui aussi les grandes institutions musicales de la capitale. Les prénoms des enfants Vian témoignent de cette influence musicale : Lélio (Berlioz), Alain (Grisélidis de Massenet), et Boris (Boris Godounov de Moussorgski).
Cependant, le krach boursier de 1929 et l'arrivée des Menuhin comme locataires ont contribué à éloigner Boris Vian de la musique classique. Il développa une détestation de Mozart et préféra se tourner vers le jazz, trouvant dans cette musique une forme d'expression plus personnelle et plus en phase avec son époque.
L'Écriture sous le Pseudonyme de Vernon Sullivan
Boris Vian a également écrit sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, notamment J'irai cracher sur vos tombes, un roman noir qui fit scandale au moment de sa publication. Ce texte, qui traite du racisme, de la violence et de la sexualité, est très éloigné des autres œuvres de Vian et témoigne de sa fascination pour les États-Unis et de sa volonté de dénoncer les inégalités dont sont victimes les Noirs américains. Sous ce pseudonyme, il publiera trois autres romans : Les morts ont tous la même peau, Et on tuera tous les affreux et Elles ne se rendent pas compte.
tags: #date #de #naissance #Boris #Vian