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Abbé Pierre : Une vie de dévouement et une ombre portée par les accusations

L'abbé Pierre, figure emblématique de la lutte contre la pauvreté en France, a marqué le XXe siècle par son engagement indéfectible envers les plus démunis. Né Henri Grouès le 5 août 1912 à Lyon, il décède le 22 janvier 2007 à Paris, laissant derrière lui un héritage complexe, aujourd'hui assombri par des accusations d'agressions sexuelles.

Jeunesse et vocation religieuse

Henri Grouès voit le jour au sein d'une famille bourgeoise et catholique de Lyon. Cinquième d'une fratrie de huit enfants, il grandit dans un environnement où la ferveur religieuse est omniprésente. Son père, industriel de la soie, l'initie dès son plus jeune âge à la charité. À l'âge de 15 ans, un pèlerinage à Assise, en Italie, est une révélation. Il est persuadé de sa vocation religieuse. Après des études chez les jésuites, il rejoint les Capucins en 1931, renonçant à son héritage. Il y restera sept ans, priant toutes les nuits de minuit à deux heures du matin. Il prend alors le nom de frère Philippe. Sa santé fragile l'oblige à quitter la vie religieuse cloîtrée. Le 24 août 1938, il est ordonné prêtre.

Engagement dans la Résistance

Durant la Seconde Guerre mondiale, l'abbé Pierre s'engage activement dans la Résistance. À partir de 1942, il aide les juifs persécutés, leur fournissant de faux papiers et les aidant à fuir vers la Suisse. Au lendemain de la rafle du Vel'd'Hiv, Henri Grouès vient en aide aux juifs rescapés. Il les protège, fabrique de faux papiers avant de leur faire passer la frontière suisse. Il participe à la création de maquis, notamment dans le Vercors, permettant à de nombreux jeunes d'échapper au STO (Service du travail obligatoire). Agissant dans la clandestinité, Henri Grouès est contraint de prendre de multiples identités, parmi lesquelles celle de l’abbé Pierre, qu’il conservera le reste de sa vie. Traqué par la Gestapo, il doit fuir la France, se réfugiant d'abord en Espagne, puis à Alger où il rencontre le général De Gaulle en 1943. L’année suivante, il retrouve le territoire français et devient aumônier dans la Marine. Considéré comme l’un des grands représentants de la Résistance, on le pousse à entrer en politique.

Carrière politique et fondation d'Emmaüs

Après la guerre, l'abbé Pierre est élu député MRP (Mouvement Républicain Populaire) de Meurthe-et-Moselle en 1945. Il siège à l'Assemblée nationale jusqu'en 1951. La politique est, pour lui, synonyme de défense du bien commun. Il ne cessera jamais de s'en faire l'avocat et d'y trouver des alliés pour l'immense croisade contre la pauvreté qu'il va mener. En 1949, il fonde le mouvement Emmaüs, une communauté destinée à accueillir et à aider les personnes sans-abri et les plus démunies. En 1949, il fonde la première communauté Emmaüs à Neuilly-Plaisance. Cette communauté est la préfiguration du mouvement Emmaüs qui lutte contre l’exclusion, présent aujourd’hui dans trente-six pays du monde. L'abbé Pierre recueille dans son auberge de Neuilly-Plaisance un homme désespéré et au bord du suicide, Georges Legay. Celui-ci lui demande son aide mais l’abbé Pierre ne possède rien. Aussi lui propose-t-il plutôt de consacrer sa vie à aider les autres plutôt que de la détruire. L’homme sera le premier compagnon d’Emmaüs. Ensemble, ils organiseront le mouvement. Rapidement, plusieurs compagnons y prendront part et auront l’idée de récupérer des objets usés pour les revendre.

L'appel de 1954 et l'insurrection de la bonté

L'hiver 1954 est particulièrement rigoureux, et le nombre de personnes sans-abri qui meurent de froid est alarmant. Scandalisé par cette situation, l'abbé Pierre lance un appel à la radio, le 1er février 1954, qui va bouleverser la France entière. Henri Grouès, plus connu sous le nom de l'abbé Pierre, lance un cri d'alarme contre la misère, sur Radio Luxembourg (RTL). Cet appel à "l’insurrection de bonté" intervient juste après le décès d’une femme, morte de froid dans la rue. Cette année-là, l’hiver est particulièrement rigoureux et s’apprête à faire d’autres victimes. Le fondateur d’Emmaüs incite tous les Français à recueillir les sans-logis chez eux, à donner des couvertures, de la nourriture et du temps afin de sauver la vie de dizaine de milliers de personnes. L’appel est entendu et la France assiste à l’un des plus grands élans de générosité de son histoire. En quelques mois, Emmaüs se développa dans la France entière. Le mouvement aboutira au vote d’une loi interdisant l’expulsion des locataires en hiver. Afin d’obtenir des fonds pour le mouvement Emmaüs, l’abbé Pierre participe au jeu "Quitte ou double". L'appel est entendu et la France assiste à un élan de générosité sans précédent. Des dons affluent de toutes parts, et de nombreuses initiatives sont mises en place pour aider les sans-abri. L’écho de l’appel, salué par le Vatican, fut international. L’abbé Pierre se rendit en 1955 aux États-Unis et au Canada, conseilla le roi du Maroc sur le problème des bidonvilles ; en 1956 en Allemagne ; en 1957 en Hollande et au Portugal ; en 1958 en Autriche, en Inde (où il rencontra le Pandit Nehru et le disciple de Gandhi Vinoba Bhave), en Suède et en Belgique ; en 1959 au Liban et en Amérique du Sud ; en 1960 au Gabon auprès du Dr Schweitzer… Dans nombre de ces pays, des groupes Emmaüs se créèrent. Il noua des contacts étroits avec les dirigeants indiens et les disciples de Gandhi ; une grande amitié avec Dom Hélder Câmara, alors évêque auxiliaire de Rio, et Mgr Georges Mercier, évêque de Laghouat (Sahara) - les deux partageant son combat pour les plus déshérités. En 1993, l'abbé Pierre réenregistre son appel de 1954.

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Un engagement constant contre la misère

Après l'appel de 1954, l'abbé Pierre continue son combat contre la misère et l'injustice. Tantôt dans l’ombre, tantôt sous les projecteurs, il alimente sans cesse sa popularité et vit lui-même dans un confort très limité. Il voyage beaucoup, notamment pour Emmaüs, et rencontre plusieurs grandes personnalités, telles qu’Eisenhower, Mohammed V ou encore Nehru. En France, étant donné sa notoriété, nombreux sont les hommes politiques qui redoutent son franc-parler et son courage. Il intervient sur de nombreux sujets de société, défendant les droits des sans-papiers, les mal-logés et les exclus. À partir de l’hiver 1984, il reprend de plus belle la lutte contre la misère. Malgré sa santé fragile, il est de tous les combats contre la faim et le froid, agissant pour la sauvegarde ou le rétablissement de la dignité humaine. En plus de ses nombreuses actions (jeûne pour les "déboutés du droit d’asile" en 1991, défense des harkis, rencontre du Dalaï Lama), l’abbé Pierre prend le temps de se retirer pour écrire : Testament (1994) et Mémoire d’un croyant (1997). En 1980, l’abbé Pierre obtient le titre d’Officier de la Légion d’honneur, en matière de droit de l’homme. En février 2004, une voix familière s’élève de la place du Trocadéro, à Paris, pour appeler à la solidarité. Cinquante ans après son premier appel, l’abbé Pierre, malgré la vieillesse et la fatigue, est toujours là pour défendre les millions de démunis. Six mille personnes assistent à son discours. Quelques mois plus tard, Jacques Chirac lui remet le plus haut insigne de la Légion d’honneur, celui de Grand Croix de l’Ordre de la Légion d’honneur. En 1984, Emmaüs célébra le 30e anniversaire de l’appel de 1954. Cette même année, l’abbé fut reçu à Matignon dans le cadre du second plan pauvreté-précarité, et participa au lancement des Banques alimentaires, en coopération avec le Secours catholique, l’Entraide protestante et l’Armée du Salut. En 1985, il soutint Coluche dans son combat caritatif ; en remerciement, le comique offrit à Emmaüs le reliquat de la première année d’opérations des Restaurants du Cœur. De 1990 à 1994, il ne cessa de focaliser l’attention des médias, prenant des positions très avant-gardistes sur la question des « sans » (sans-papiers, sans-logis…) et épaulant le mouvement Droit au Logement (DAL) naissant.

Controverses et fin de vie

La fin de vie de l'abbé Pierre est marquée par des controverses. En 1996, apportant toujours son opinion dans les domaines politique et culturel, il soutient le livre à tendance négationniste de son ami Roger Garaudy. La foudre des médias et de l’autorité ecclésiastique s’abat aussitôt sur lui. Il est aussi expulsé du comité d’honneur de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA).

À 94 ans, l’abbé Pierre s’éteint à Paris le 22 janvier 2007, des suites d’une infection pulmonaire. Ses obsèques donnèrent lieu à un vaste hommage national. Il laisse dans son sillage une vie de combats sans répit contre la pauvreté et l’injustice.

Accusations posthumes d'agressions sexuelles

En 2024, des accusations d'agressions sexuelles sont portées contre l'abbé Pierre par plusieurs femmes. Ces accusations jettent une ombre sur l'héritage du fondateur d'Emmaüs et suscitent une vive émotion en France. Dans un rapport publié le mercredi 17 juillet 2024 par Emmaüs International, plusieurs femmes accusent l’abbé Pierre d’agressions sexuelles. Deux mois plus tard, le cabinet indépendant Egaé dévoile un nouveau rapport contenant 17 nouveaux témoignages. Des femmes y accusent l’abbé Pierre de contacts « non sollicités sur les seins », de « contacts sexuels répétés sur une personne vulnérable », d’« actes répétés de pénétration sexuelle », mais aussi de « contacts sexuels sur une enfant ». Des accusations qui esquissent le portrait d’un potentiel agresseur en série. En janvier 2025, le même cabinet Egaé publie son troisième et dernier rapport. Celui-ci fait état de neuf nouveaux témoignages, dont un viol sur mineur, ainsi que d’un véritable mode opératoire mis en place par l’abbé Pierre.

La Fondation pour le Logement (ex-fondation Abbé Pierre) a dévoilé un nouveau logo pour effacer le visage de l'Abbé Pierre. Emmaüs prend ses distances avec l’abbé Pierre en le retirant de son logo. Lyon : la ville de naissance de l’abbé Pierre débaptise une place à son nom.

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