La question de la criminalité juvénile est un sujet complexe et multidimensionnel. La connaissance de la délinquance a fait des progrès considérables depuis 50 ans et particulièrement depuis le début des années quatre-vingts. Non seulement les techniques statistiques ont progressé, mais de nouveaux outils ont été constitués ou améliorés, notamment les enquêtes de délinquance auto-déclarée. Cet article vise à explorer les différents facteurs qui contribuent à la délinquance, en mettant l'accent sur les motivations des jeunes, les opportunités qui se présentent à eux, et les réactions de la société face à leurs actes.
L'Évolution de la Compréhension de la Délinquance
La connaissance de la délinquance a fait des progrès considérables depuis le début des années quatre-vingts grâce aux enquêtes de délinquance auto-déclarée. La connaissance de la délinquance a fait des progrès considérables depuis 50 ans et particulièrement depuis le début des années quatre-vingts. Non seulement les techniques statistiques ont progressé, les chiffres officiels font l’objet de traitements approfondis (certes encore trop rares), mais surtout de nouveaux outils ont été constitués ou améliorés. Je pense notamment aux enquêtes de délinquance autodéclarée, en coupe synchronique ou avec suivi de cohortes. Elles permettent de vérifier, au niveau individuel, l’importance des facteurs de la délinquance, et de les hiérarchiser.
Les Enquêtes de Délinquance Auto-Déclarée
Les « délinquance autodéclarée » sont utiles pour savoir quelle proportion de jeunes a commis au moins un délit et lequel (avec ou sans violence etc.), si le nombre de ces actes a changé dans le temps, s’il existe des variations suivant le milieu socioéconomique, le sexe, l’origine ethnique, à quel moment du cycle de vie les comportements apparaissent et à quel moment ils sont le plus fréquent. Le principe de base repose sur l’invitation faite à un échantillon d’un segment de la population de déclarer, avec des garanties d’anonymat, les infractions dont ils sont les auteurs. Et, effectivement, les taux de personnes auteurs d’une ou plusieurs infractions qu’on obtient par cette méthode est tout à fait spectaculaire.
La méthodologie a été régulièrement testée et améliorée pour répondre aux critiques qui étaient faites *. Des échelles sur la propension à mentir des répondants ont été utilisées (1 % ont une forte propension à le faire d’après [5]), que les pairs ont été pris comme informateurs pour corroborer les déclarations (80 % des déclarations sont alors validées [6] ; voir aussi [7]). On a découvert que la dissimulation est un moins grand problème que l’exagération lorsque la période de référence porte sur plusieurs années [8]. Pour s’assurer de la cohérence des réponses, la même question est placée plusieurs fois dans le questionnaire ou, à quelques semaines d’intervalle, le même questionnaire est passé : dans ces cas, les réponses concordent largement bien que jamais totalement [9]. Les réponses des jeunes ont même été comparées individu par individu aux statistiques officielles de police et justice [10]. Marcello Aebi [3] a réalisé à la fin des années quatre-vingt dix en Suisse une comparaison de ce type. Au bout du compte, les enquêtes de délinquance autodéclarée font maintenant partie de la « boîte à outil » des universitaires et sont considérées comme fiables par les criminologues les plus respectés, tant en coupe synchronique que pour des études longitudinales.
En 1999, nous avons réalisé une étude de délinquance autodéclarée à partir du protocole de l’ISRD, qui fait partie des outils les plus sophistiqués. Entre avril et mai, 2.288 jeunes de 13 à 19 ans ont été interviewés. Il s’agit d’un sondage aléatoire au sein de chaque établissement avec un taux de sondage de 5 %, respect de l’anonymat du répondant et volontariat. Les jeunes ont été enquêtés pour savoir s’ils étaient élèves et scolarisés dans les établissements scolaires publics ou privés sous contrat, collèges, lycées d’enseignement général et technologique, lycées professionnels ou polyvalents, classes de segpa et cippa, situés dans le périmètre d’étude. Les élèves en difficulté dans ces deux derniers types de structure ont été échantillonnés au même taux.
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La Motivation comme Moteur de la Délinquance
La délinquance, comme nombre de comportement, repose sur la motivation. Les acteurs ne deviennent pas délinquants malgré eux : il faut qu’ils aient l’intention d’agir et qu’ils y investissent une somme d’efforts. Il est très important de percevoir que, sans nier le poids des origines et histoires personnelles et sociales, nous avons toujours en face de nous des acteurs dotés de capacités d’analyse. Ne pas le voir nous conduirait également à avoir une vision statique des comportements, et donc à ignorer que les jeunes peuvent être des délinquants et, plus tard, sortir de la délinquance. Il ne faut pas ignorer les possibilités de s’amender pour ceux qui ont volontairement commis des actes délinquants. Je propose une lecture de l’exécution des délits qui fait une place centrale à la construction des motivations prise comme le processus qui fait naître l’effort pour atteindre un objectif et le relance jusqu’à ce qu’il soit atteint [13].
Selon cette perspective, entre 13 et 19 ans, après avoir pris en considération le résultat de leurs infractions passées, les délinquants potentiels décident quels sont les comportements qui sont les plus profitables et ceux qui doivent être abandonnés. Cette lecture de la délinquance des jeunes combine trois blocs de facteurs. Il convient ainsi de distinguer la formation de l’intention, la réalisation de l’action, et la réaction au délit après sa commission. Le modèle est donc à la fois simple et complexe. Simple, parce qu’on attend que les jeunes qui se placent au croisement des trois facteurs soient les plus actifs (ils peuvent agir, ils ont l’intention de le faire, la réaction est faible).
Les Facteurs Clés de la Délinquance
Le premier facteur de la délinquance est celui qui permet l’action : la réalisation d’un acte dépend de l’existence de la matérialité d’une cible, de son accessibilité (qui se décompose en son existence, son exposition et sa vulnérabilité). On ne peut voler que les objets qui existent ; pour agresser quelqu’un, il faut disposer d’une proie (ou pour qu’il y ait une bagarre de groupe, il faut qu’existe un autre groupe) ; pour taguer, il faut une surface (un mur de taille suffisante, etc.). Ce qui nous intéresse ici est que, pour réaliser de très nombreux actes, il faut de très nombreuses cibles. En effet, la délinquance pose un problème politique et social en raison de la fréquence des comportements et non pas de l’existence en soi du comportement.
L'Importance de l'Emploi du Temps et de la Supervision Parentale
La production des motivations il n’en va pas de même pour que de nombreux individus réussissent à trouver de nombreuses cibles. L’emploi du temps des adolescents est ici crucial : où passent-ils leur temps ? S’ils traînent souvent dans la rue avec une bande de copains, cela leur offre toute latitude pour commettre quelques délits. Voilà pourquoi la supervision parentale est tellement importante. De plus, il est avéré que la bonne entente familiale ne peut pas remplacer la veille des parents. La dimension relationnelle dans la fonction de parent doit être soulignée par opposition au statut de parent : pour l’enfant, ce qui fait sens, c’est probablement la relation nouée de personne à personne.
L'Anticipation de la Réussite et l'Apprentissage par les Petits Délits
La réaction en situation est rare (nous la distinguons de la réaction a posteriori, traitée plus bas). Les témoins ne manquent pas, mais ils s’abstiennent d’agir le plus généralement. Le tiers protecteur s’efface : pourquoi prendre des risques pour un inconnu se dit-on. Tout le monde le sait, et le délinquant potentiel l’anticipe. Avant d’être commis, un délit fait l’objet d’anticipations. Et, ce qui motive énormément est de savoir qu’on va réussir . C’est pourquoi les filles se battent beaucoup moins : on ne les laisse pas apprendre comment faire et elles sont moins puissantes physiquement. Celles qui se livrent « à la baston » y vont dans un groupe de garçons, et s’en prennent à d’autres filles : on n’est jamais trop prudente. Les vols simples sont la règle, et constituent le premier pas d’un itinéraire qui débouche sur des actes plus sérieux. Pourquoi vais-je voler en supermarché avant 11 ans ? Parce que j’estime que la réussite est au bout de l’acte. Je le fais parce que ça va marcher. Alors, plus la société rend le vol facile, plus il y a de voleurs, et particulièrement chez les adolescents qui sont en phase d’expérimentation et d’apprentissage.
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Si vous voulez motiver votre équipe pour atteindre un objectif, la première chose à faire est de les convaincre que, ensemble, vous allez y arriver. Le jeune ne va passer à l’étape suivante que lorsqu’il aura acquis un peu de pratique, les connaissances et les gestes de base, les « fondamentaux ». D’où l’intérêt d’une pratique répétée des petits délits : c’est l’échauffement. Il commencera à estimer qu’il peut réussir : lors il va essayer le cambriolage ou le vol de voiture. Nous savons que, à 13 ans, les adolescents pensent que voler dans un magasin est grave (même si cela ne va pas durer). Mais, c’est tellement facile. Les valeurs sont surpassées par les cibles qui s’offrent. Parfois, c’est l’inverse : la difficulté attire. Le caïd doit montrer qu’il peut réaliser l’infaisable. Il y a toujours des personnalités : certains grimpent en haut du Mont Blanc par la face nord, d’autres tentent un vol de voiture à 12 ans. Ces personnes ont une influence sur les autres : elles sont des modèles. Mais, leur nombre est limité.
L'Intention et les Facteurs Internes
Le deuxième facteur qui permet qu’un acte soit réalisé est l’intention. Elle comprend le degré auquel la personne a l’intention de commettre un acte, l’évaluation interne que fait l’individu de l’acceptabilité du comportement, et les bénéfices attendus. On ne réalise pas les actes malgré soi dans la très grande majorité des cas. Il peut cependant exister des actions sous contrainte, par exemple d’un caïd dans une bande. On a donc toujours affaire à l’intention d’un individu (ou de plusieurs) de dégrader, de voler, d’agresser. On observe des régularités sociales : les jeunes ont, par exemple, des préférences qui changent entre 13 et 19 ans. Etant donnée la facilité avec laquelle on peut commettre un petit délit, il ne faut pas beaucoup de motivation intérieure pour s’y lancer. Il en faut plus pour les infractions graves, et les clivages sociaux reprennent alors de l’importance. Plusieurs éléments les fabriquent.
L'Influence de la Famille et de l'École
Autrement dit, l’insertion dans la famille et celle dans l’école sont des éléments clés de l’orientation des comportements. Prenons, les difficultés scolaires. Ce peut-être l’entrée dans une filière de « sélection par l’échec », ou les mauvais résultats scolaires. Ceci est plus souvent le cas pour les fils du bas de l’échelle sociale. Même les filles se lancent plus souvent dans la bagarre lorsqu’elles sont issues des milieux qui valorisent la force. Voilà l’occasion de rappeler qu’une source importante de frustration est due à la trajectoire scolaire des enfants. Dans les sociétés industrielles, et à plus forte raison post-industrielles, la voie de la réussite est assimilée (à juste titre) à la réussite scolaire. L’absentéisme est un des facteurs les mieux corrélés avec la délinquance : on trouve entre trois fois et huit fois plus de délits chez les élèves absents au moins cinq jours par rapport à ceux qui ne le sont jamais. On comprend que l’existence d’une « culture de la rue » est alors un élément qui doit favoriser les vocations délinquantes : c’est dans ce milieu, plus que chez les enseignants ou les parents, que les gratifications vont être trouvées. Il reste que la frustration ressentie ne joue pas mécaniquement puisqu’elle est essentiellement masculine. On voit que, pour comprendre comment fonctionne la frustration, il faut se pencher sur les caractéristiques de la personne.
La motivation vient aussi des relations avec les parents : si elles sont mauvaises, l’autorité des parents a tendance à s’affaisser : « on va leur montrer ». Le jeune est son propre maître, fait ce qu’il veut : il dénie à ses ascendants le droit de juger et disqualifie les remarques « il est dépassé le vieux ». La séparation ou le divorce fragilisent l’enfant : le divorce a un effet qui concerne davantage les familles de cadres ou professions intermédiaires. L’apprentissage des conduites depuis l’enfance dans la famille fabrique les intentions : les filles sont élevées avec une proscription plus intense de l’usage de la force (relayée plus tard par une meilleure détection des bagarres par la police) et s’en abstiennent nettement plus souvent. Les professions intermédiaires sont certainement le milieu socio-économique qui proscrit le plus l’usage de la violence physique : l’affirmation de soi passe essentiellement par un rapport médiat aux choses et aux autres. Le rapport immédiat et physique, la culture virile, se trouve davantage dans les couches populaires, ouvriers mais aussi artisans et commerçants.
Les Valeurs et la Perception de la Gravité des Actes
Les valeurs constituent également une source intérieure de motivation. Le fait que la société relativise la gravité et laisse chacun se faire juge de ses actes fragilise les interdictions : cela renvoie au phénomène de subjectivation des normes dans les sociétés individualistes. Les bonnes raisons ne manquent pas pour commettre un délit. Les valeurs portées par les individus jouent également un rôle. Les comportements humains sont affectés d’une valeur par ceux qui les mettent en œuvre, par ceux qui les constatent ou les subissent. Ce n’est pas à dire que l’explication de l’augmentation de leur nombre repose d’abord ou exclusivement sur un affaissement de la morale, mais qu’il y a un rapport entre le jugement que quelqu’un porte sur une action et le fait qu’il l’entreprenne. Les valeurs sont liées à la production des motivations parce qu’elles renvoient à la compréhension que les acteurs ont des tâches à accomplir.
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Dans l’enquête, il apparaît que l’estimation de la gravité des différents délits par les jeunes est liée à leur réalisation effective. D’abord, on constate que les actes les plus fréquents sont ceux qui sont les moins graves aux yeux des jeunes. Les enfants qui croient que ce n’est pas grave d’agresser le réalisent plus souvent. Par ailleurs, une des motivations tient à l’hostilité vis-à-vis des représentants de l’autorité et notamment de la police. Mons l’autorité est reconnue, moins les normes affichées sont respectées : la perception des autorités est, toutes choses égales par ailleurs, un prédicteur de la délinquance des adolescents. Cela est particulièrement vrai pour les jeunes d’origine étrangère.
Le Rôle des Médias
Il faut enfin faire une place au rôle des médias, généralement sous estimé dans nos sociétés, en dépit de leur omniprésence. Il est nécessaire de se tourner vers les résultats les plus indiscutables, les « hard facts ». Retenons ce que nous disent les synthèses des études sur le sujet, les méta-analyses (système de quantification des centaines d’études sélectionnées en fonction de leur validité scientifique) et les études longitudinales qui permettent de répondre à la question des causalités. D’après la recension d’Anderson et Bushman dans Science [14], il existe plus de 3.500 qui montrent une corrélation entre consommation d’images violentes et comportements agressifs, elle sont de 4 types : longitudinal (moyenne des corrélations : r=.18), sondages ou « cross sectional » (r=.19), expérimentation in vivo (psychologie sociale) (r=.20), expérience de laboratoire (r=.25). Citons en de…
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