Introduction
Clotilde Champeyrache est une figure dont le travail et les réflexions s'inscrivent au cœur des enjeux contemporains de sécurité nationale et de lutte contre le crime organisé. Son expertise se situe à l'intersection de plusieurs domaines cruciaux, incluant la gestion de crise, l'impact du crime organisé sur l'État, la société, l'économie et les institutions. Cet article explore son approche et ses analyses sur ces questions complexes.
La Sécurité Nationale Face au Crime Organisé
Champeyrache souligne que la sécurité nationale englobe la gestion des crises qui impactent l'État, la société, l'économie et les institutions, notamment les effets du crime organisé. Le crime organisé, par son refus des interdits législatifs, remet en cause les fondements mêmes de nos sociétés. Les règles communes, légitimes et reconnues, qui fondent l'appartenance à un groupe, sont compromises lorsque les organisations criminelles s'attaquent à l'ordre public, produisent et commercialisent des biens et services prohibés, et s'approprient indûment la richesse d'autrui.
Perturbations Économiques et Flux Financiers Illicites
De manière tangible, les organisations criminelles perturbent nos économies en réinjectant l'argent sale dans l'économie légale. Ces flux illicites questionnent nos systèmes de comptabilité nationale. Face à un constat récurrent d'inégalité entre "emplois" et "ressources" en fin d'exercice, Eurostat a demandé aux États membres de l'UE d'intégrer au calcul du PIB le trafic de stupéfiants, la prostitution forcée et la contrebande d'alcool et de tabac.
L'utilisation de l'argent blanchi dans l'économie légale pose des questions de sécurité nationale. L'afflux de cash peut déstabiliser le système financier. L'investissement dans l'immobilier favorise des bulles financières et sécurise potentiellement le patrimoine criminel. Lorsqu'ils investissent dans le secteur du BTP, les criminels le font pour capter les marchés publics et détournent ainsi l'argent public à leur profit.
Corruption et Influence Criminelle
L'argent sale permet également de corrompre. La menace doit alors être évaluée en fonction des professions concernées et de la récurrence du processus. Les organisations criminelles peuvent corrompre pour des raisons logistiques (dockers, douaniers, comptables) ou pour échapper à la répression (forces de l'ordre, justice).
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Tous les groupes criminels ne se ressemblent pas. Il existe des hiérarchies criminelles et des modèles de "réussite" criminelle.
Les Mafias : L'Élite du Crime Organisé
Les mafias, telles que définies à l'article 416 bis du Code pénal italien, constituent l'élite du crime organisé. Elles sont fort heureusement rares : Cosa Nostra sicilienne, Camorra napolitaine, 'Ndrangheta calabraise, yakuzas japonais et Triades chinoises peuvent prétendre à cette appellation. Ces organisations exploitent la force du lien associatif pour produire "de l'assujettissement et de l'omerta". Elles pratiquent simultanément plusieurs activités illégales mais, surtout, elles sont présentes dès leur naissance dans la sphère légale.
Leur but est de conditionner la sphère légale d'un point de vue économique, politique, social et culturel. Pour ce faire, elles disposent d'entreprises légales déclarées qui servent de couverture, d'instrument de blanchiment, et assurent un contrôle du territoire via le recrutement de main d'œuvre et la distribution de revenus, créant ainsi une forme de légitimité sociale autour de l'organisation criminelle.
D'un point de vue politique, les mafias pratiquent le "vote d'échange" : les chefs mafieux contrôlent des paquets de voix qu'ils proposent aux candidats aux élections locales. Il s'agit d'une criminalité qui conditionne le quotidien des populations vivant sur les territoires contrôlés. À Naples, l'autre nom de la camorra est 'o sistema, le système, et une partie de la musique néo-mélodique fait l'éloge des mafieux en cavale et de l' "honorable société".
Les mafias développent une souveraineté alternative sur leur territoire, souveraineté parasite de celle de l'État et en connexion directe avec les activités illégales. Parce qu'elles visent la quête du pouvoir, elles échappent à la définition trop restrictive faite par la Convention des Nations Unies sur le Crime organisé transnational, dite Convention de Palerme, qui limite le but des groupes criminels à la quête d'un avantage financier ou matériel.
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La Mondialisation de la 'Ndrangheta
La 'Ndrangheta pose une menace très sérieuse aux États de tous les continents. Elle ne se contente pas d'accompagner les trafics mondialisés dans lesquels elle est impliquée, notamment le trafic de cocaïne. Elle s'implante aussi à l'étranger pour recréer des territoires de contrôle mafieux où déployer l'ensemble des activités mafieuses : activités illégales et conditionnement territorial, infiltration de la sphère économique légale, et manipulation de la sphère politique. L'enquête Aemilia de 2015 a établi que l'Emilie-Romagne, au nord de l'Italie, était désormais une terre de mafia passée sous la houlette de familles mafieuses calabraises.
À l'étranger, des pays comme la Suisse et l'Allemagne montrent également des signes inquiétants de capacités de conditionnement exercées par la 'Ndrangheta. Certains États sont plus armés que d'autres dans la lutte contre le crime ; les trajectoires historiques jouent évidemment un rôle dans l'élaboration de dispositifs élaborés. L'Italie dispose logiquement du meilleur arsenal antimafia qui soit et reste malgré tout affectée par la présence mafieuse. Par ailleurs, il faut aussi tenir compte de l'application effective du droit : les Pays-Bas ont longtemps été connus pour la faiblesse des sanctions pénales en cas d'implication dans le trafic de stupéfiants.
Nécessité d'une Approche Globale et Coordonnée
Les États doivent pouvoir frapper les organisations criminelles en tant qu'entité cohérente et non pas seulement comme des agrégats d'individus. Il faut également disposer d'outils pour traquer les flux financiers illégaux mais aussi pour confisquer les patrimoines criminels. Or les enquêtes patrimoniales permettant de telles confiscations demandent du temps et des moyens. La lutte contre le crime reste donc un investissement majeur dont les enjeux globaux ne sont pas toujours compris à leur juste valeur, car on continue trop souvent de penser les mondes légal et illégal comme deux mondes séparés par une frontière relativement étanche. Il n'en est rien. Les deux mondes interagissent et le monde illégal exerce un impact sur la sphère légale.
Par ailleurs, les États doivent aussi impérativement apprendre à ne pas se limiter à une vision purement économique de la question. Les organisations criminelles ne se contentent pas toutes de la seule quête du profit. Elles peuvent aussi chercher - et parfois réussir dans le cas des mafias - à exercer un pouvoir territorial. Or cette dimension de quête du pouvoir n'est globalement pas bien intégrée par les États. Il est aussi à noter que nombre d'organisations criminelles sont désormais poly-activités : une lutte trop en silos ne permet pas de comprendre le fonctionnement d'ensemble des organisations et risque de produire des résultats en demi-teinte qui affecteront l'organisation criminelle seulement de manière partielle.
Enfin, il importe de comprendre que nos économies sont extrêmement fragiles face à la menace criminelle. Le marché trop idéalisé a montré qu'il n'est pas capable d'expulser de lui-même les agents illégaux. Pire même, certains acteurs voient dans la complicité avec le monde illégal une opportunité économique comme une autre.
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Le Cas des Pays-Bas et de la Belgique : Vers des "Narco-États" ?
Certains commentateurs estiment que les Pays-Bas et la Belgique seraient en passe de devenir des "narco-États" en raison des agissements de la "Mocro Maffia". Un narco-Etat est un Etat sous perfusion d'argent sale en provenance du trafic de stupéfiants et où les institutions sont conditionnées par les trafiquants de drogue.
À l'heure actuelle, en Belgique et aux Pays-Bas, on peut dire que l'économie est largement irriguée par l'argent de la drogue en raison des arrivages massifs, principalement de cocaïne, venant alimenter le marché européen. Pour autant, il est exagéré de considérer que les structures politiques sont infiltrées par le crime.
Le fait que la "Mocro Maffia" soit passée à une violence tournée vers l'extérieur, qu'elle menace des personnalités politiques ou princières, montre qu'il y a une tentative d'intimidation, d'instauration d'un rapport de force. Si l'État était déjà dans un rapport de complicité ou de soumission, ces épisodes seraient largement inutiles. La réaction des États avec, par exemple, la création accélérée d'un Commissariat national aux drogues en Belgique, montre aussi que Belgique et Pays-Bas intègrent la menace.
En revanche, leur réaction est tardive. La "Mocro Maffia" prospère depuis une vingtaine d'années aux Pays-Bas. Partie de la rue et du petit trafic de cannabis, elle s'est fait une place dans le trafic de cocaïne. Cette montée en gamme résulte d'une sous-estimation de la menace, d'une forme a minima de naïveté par rapport aux trafics. Le credo libéral axé sur une tradition de "nation marchande" a souvent fait passer au second plan les questions de sécurité au profit de l'efficacité économique : dans les ports d'Anvers et de Rotterdam, on ne contrôle qu'autour de 2% des marchandises. L'argument est que la quête de compétitivité s'accorde mal avec les ralentissements qu'impliquent les contrôles douaniers sur conteneurs.
La Situation en France : Émulation et Adaptation des Méthodes Mafieuses
Le problème des hiérarchies criminelles, c'est que les organisations les plus puissantes deviennent un modèle à imiter. Ceci est renforcé par le fait que les organisations criminelles de tous ordres, loin de fonctionner de manière oligopolistique, coopèrent énormément et cogèrent nombre de trafics. Cela se traduit par des effets d'apprentissage venant renforcer l'effet d'émulation.
On va alors se retrouver avec de "petites" organisations criminelles qui vont, à défaut d'être des organisations mafieuses, adopter la méthode mafieuse et donc essayer de créer des conditions d'assujettissement et d'omerta sur leur territoire d'implantation. C'est cette stratégie que l'on retrouve à Nîmes mais qui peut aussi être observée dans les halls d'immeubles de certaines cités ou bien dernièrement dans un quartier de Valence.
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