L'histoire des maternités en Nouvelle-Calédonie est riche et intimement liée à l'évolution de son système de santé. Des établissements modestes aux pôles modernes, chaque lieu a marqué la vie de nombreux Calédoniens. Cet article explore l'histoire de ces maternités, de la clinique Magnin aux hôpitaux de Gaston-Bourret et Magenta, jusqu'à l'intégration des services au Médipôle.
La maternité de l'hôpital Gaston-Bourret : Un héritage rustique
Situé à l'entrée de Nouméa, l'ancien hôpital militaire, puis colonial, le CHT Gaston-Bourret, a abrité une maternité pendant de nombreuses années. Avant son déménagement à l'hôpital de Magenta en 1984, de nombreux Calédoniens sont nés derrière ses murs. Françoise, qui a donné naissance à deux enfants en 1976 et 1977, décrit la maternité de l'hôpital Gaston-Bourret comme "rustique". "C’était rustique. Il y avait l’essentiel, mais ce n’était pas très confortable. Ça ressemblait encore à un hôpital militaire", se souvient-elle. Rose*, aide-soignante au sein du CHT, y a accouché en 1980, 1981 et 1984. Elle raconte : "On venait pour accoucher, pas pour être à l’hôtel".
Sur le plan médical, les moyens étaient très différents de ceux d'aujourd'hui. Josée Laborie, sage-femme dans l'établissement de 1980 à 1984, explique : "Il n'y avait pas de gynécologues. Il y avait des médecins militaires et cette spécialité n'existait pas chez eux. Quand il fallait faire une césarienne, on faisait appel à un chirurgien qui n'était pas spécialisé en obstétrique." Malgré ces conditions, elle garde le souvenir d'une équipe soudée.
L'hôpital de Magenta : Un tournant vers le confort et la modernité
En 1983, le CHT rachète la clinique privée de Magenta. Françoise y accouche en 1980 et décrit son séjour comme "un luxe du point de vue des chambres comme de la nourriture". "C’était neuf. C’était beau. On était choyé. C’était l’esprit d’une clinique privée." Une fois acquise par le CHT, la structure devient l'hôpital de Magenta.
Certaines patientes vivent le fameux déménagement du CHT Gaston-Bourret à l'hôpital de Magenta, dont Rose. En mars 1984, quelques jours seulement après avoir accouché dans le premier établissement, elle fait sa valise avec le reste du service. Direction l'hôpital de Magenta. Le trajet se fait en taxi pour certaines mamans, en ambulance pour d'autres. Rose raconte : "Je suis montée à bord d’un taxi avec mon bébé. Il n'y avait de pas siège adapté, pas de coque. Je l'avais dans les bras. Les mamans qui avaient des bébés prématurés en couveuse, ont fait le trajet en ambulance. On était tous escorté par les motards de la police."
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Patients et personnels découvrent des locaux plus grands, plus confortables et plus accueillants. Avec davantage de salles d’accouchement et de matériel. "Au rez-de-chaussée, il y avait ces salles, la maternité et les grossesses à risque, décrit Rose qui y a travaillé à Magenta de 1984 jusque dans les années 90. Au premier étage, on trouvait la gynécologie. Au deuxième, la pédiatrie." Josée Laborie précise que toutes les chambres avaient leurs commodités. Rose souligne que l’humain était au centre de l’hôpital, beaucoup plus respecté. "Il n’y avait plus ces vestiges de l’histoire coloniale. Avec le service d'urgences pédiatriques, on a gagné en qualité, en moyens humains et en compétences".
Les Événements et leurs conséquences
En 1984, Anne-Marie Mestre arrive à l'hôpital de Magenta en tant que gynécologue-obstétricien. Elle se souvient des Événements : "quand on était appelé au milieu de la nuit, il fallait passer les barrages de policiers. Parfois on passait la nuit à l'hôpital compte tenu du sous-effectif qui prévalait à l'époque." Rose ajoute : "Avant les Evenements, les accouchements de brousse se faisaient dans les dispensaires à la Foa ou à Bourail par exemple avec l’intervention du médecin et des infirmières. Mais ces personnes ont été rapatriées. Après les Evenements, on a donc vu les mamans affluer à l’hôpital".
Le Dr Catherine Charlier, gynécologue-obstétricien, se remémore cette ambiance "beaucoup plus intime qu'au Médipôle". "On connaissait les personnes qui travaillaient. L'atmosphère était plus conviviale", indique celle qui a exercé dans les murs dès les années 90.
Souvenirs et émotions
Les patients ou familles, qui sont passés par la clinique de Magenta dans les années 2000 et au-delà, se souviennent de cette chaleur humaine. Sylvana, qui y a accueilli sa petite sœur en 2015, s’amuse : "On n'avait pas l’impression de rentrer dans un hôpital. À part cette fameuse odeur. Toujours la même dans les hôpitaux". Marie-Anne, une de ses sœurs, complète : "on voyait toujours les mêmes têtes", ce qui rendait l'établissement familier.
Alizé Goxe, qui a perdu sa fille aînée en 2014, témoigne : "Je n'ai pas de souvenirs avec ma première fille. C'est à l'hôpital que je l'ai rencontrée et que je lui ai dit aurevoir. Tous mes souvenirs avec elle sont liés à ce lieu." Elle ajoute : "Face au deuil périnatal, il y aurait eu beaucoup de choses à faire à l'hôpital. Mais je n'en veux pas aux équipes. Ça a évolué depuis." Alizé Goxe, elle-même née dans cette structure de Magenta, choisit d'y donner naissance à sa deuxième fille en 2015. "Lors du suivi de ma deuxième grossesse, j'ai été traitée comme une reine."
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Quand Alizé Goxe apprend que l'hôpital de Magenta va fermer ses portes, ça lui fait "drôle". Rose estime que "cet hôpital, c’est un peu de ma vie. Là-bas, on a vu naître et mourir." Les soignants ressentent également beaucoup de nostalgie.
Réaffectation des locaux
Les locaux du CHT Gaston-Bourret et de l'hôpital de Magenta, si chers à de nombreux Calédoniens, ne sont pas appelés à rester vides. Les premiers accueillent déjà certaines directions du gouvernement. Quant aux seconds, ils seront réinvestis, en partie cette année, par le CHT qui en reste le propriétaire. Deux structures ont déménagé en janvier dernier, sur le site de l'hôpital de Magenta, vers l'ancien service d'hémodialyse. Il s'agit de l'hôpital de jour des enfants, qui se situait près du collège de Mariotti, et accueille les enfants de 3 à 12 ans. On y trouve aussi le Centre médico-psychologique, qui était installé à la Vallée-du-Tir. C'est un centre de consultation qui prend en charge les enfants de 0 à 13 ans. Hélèna Le Guyon, cadre supérieure de santé au Centre hospitalier spécialisé (CHS), explique : "Ca faisait plusieurs années qu'on cherchait un lieu adapté qui corresponde aux normes pour accueillir les enfants en bas âge. En pédopsychyatrie, il y a de gros besoins chez les adolescents."
La polyclinique de l'Anse-Vata : Un cadre idyllique et une ambiance familiale
De 1947 à septembre 2018, la polyclinique de l’Anse-Vata a vu le jour de nombreux Calédoniens. Patientes et équipes soignantes se souviennent de l'emplacement enviable. Valérie Varizat a choisi d'accoucher à la polyclinique en 2007 pour le cadre et la proximité par rapport à son domicile. "Je suis allée là pour le cadre et la proximité par rapport à notre domicile, raconte-t-elle. Nous avions vue sur le lagon." Il n'était pas rare de voir des femmes enceintes, en plein travail, marcher le long de la plage. Des familles s'asseyaient sur une natte dans le jardin pour observer l'eau. Ce qui conférait à l'endroit "une authenticité", "un charme" au dire des patients.
Si les techniques et méthodes utilisées à la polyclinique étaient modernes, les locaux étaient moins. Ils étaient vieillissants depuis des années déjà. Les bâtiments avaient été construits durant la Seconde Guerre mondiale. Le Dr Jean-Michel Piacenza, gynécologue-obstétricien qui a œuvré là de 2002 à la fermeture en 2018, souligne que "la modernité ne répond pas à toutes les attentes". Ce qui plaisait, c'était surtout le côté familial de cette polyclinique. Michel Varizat, l'époux de Valérie, relève : "On a été très bien pris en charge. Il y avait une bonne ambiance et une certaine proximité entre les patients et les équipes. On n'était pas un numéro".
Raymond Carré, anesthésiste-réanimateur qui a travaillé à la polyclinique de 1994 à 2018, raconte : "Les relations étaient très humaines et très chaleureuses. Tout le monde se connaissait. On formait une petite famille. Une humanité rare." Sandra Foucher, sage-femme, se souvient : "Il y avait de la joie". Le Dr Jean-Michel Piacenza précise que "c'était un des rares endroits où il y avait une telle mixité sociale. Des femmes des îles accouchaient dans cette structure". Valérie Galzin, sage-femme, puis cadre de la polyclinique entre 1998 et 2018, cite à titre d'exemple : "Dans les années 90, il nous est arrivé de donner à des familles des placentas et des cordons car on savait que c'était important pour les Polynésiens".
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L'activité de la maternité n'a cessé de progresser avec le temps. En 1998, on comptait 230 accouchements contre 900 en 2018. Françoise se remémore : "Quand ma fille a accouché en 2018, il y avait un ballon et une baignoire", des équipements que l'on trouvait dans la fameuse salle bleue. Valérie Galzin souligne : "On a toujours eu la volonté de mettre en place de nouvelles activités et d'améliorer la qualité des soins".
Lors du passage du cyclone Erica en 2003, équipes et patients sont transférés à la clinique de la Baie-des-Citrons. Valérie Galzin raconte : "On a fait beaucoup de sorties, on a commandé des ambulances. Un médecin a évacué des patients avec son 4X4". Autre événement : l'alerte tsunami en 2011. "La police nous a demandé d'évacuer les lieux, glisse-t-elle. Le personnel était en tenue sur le parking. On se disait 'Mon dieu, qu'est-ce-qu'on fait? Est-ce qu'on part ou pas?' On a regardé arriver la vague…qui faisait 10 centimètres C'était assez incroyable."
Lors du déménagement, les cœurs étaient lourds. Le Dr Piacenza, qui a également vu naître ses enfants dans ces murs, confie : "La projection vers une autre structure nous a aidé à digérer". Avec la démolition en cours,"c'est une mémoire qui est en train de disparaître". Selon lui, le passé médical du site devrait être mis en avant dans le projet qui se dressera en lieu et place de la polyclinique.
Un espace mémoriel
Un espace mémoriel dédié à la présence américaine abritera ce lieu. Julien Fondère, responsable de la subdivision opérationnelle de la construction pour la ville de Nouméa, explique : "On va retracer toute l'histoire du lieu. On n'a pas encore défini le contenu des supports, mais on a déjà de la matière." Un parc de loisirs verra également le jour. Les travaux devraient se terminer fin 2024.
La clinique Magnin : Chaleur humaine et traditions familiales
Fondée en 1938 par le docteur Raymond Magnin, la clinique du même nom a accueilli de nombreuses parturientes. Marie Raflin, qui a accouché seule en 2004, se souvient du "patio et de ses fleurs" à l’entrée de l’établissement. L’accouchement s'est avéré un peu compliqué mais l’équipe était "très bienveillante". "J’ai eu le droit d’appeler mon mari, raconte-t-elle. Ils m’ont gardée plus longtemps parce que j’étais seule. Ils se sont occupés de Tom toute la semaine. Mes amis ont pu venir me rendre visite n’importe quand."
Sahorie Ben Larbi n'oublie pas le savoir-faire de la sage-femme qui a pris soin d'elle lors de son accouchement en 2013. "Pendant l’accouchement, j’ai réussi à rigoler pendant les poussées. C’était une expérience extraordinaire", se souvient-elle. Les locaux étaient "petits et vieux", mais "chaleureux comme à la maison".
Claire Celma, sage-femme de 1989 à 2018, se souvient : "On travaillait en confiance, avec les patients comme avec les gynécologues. Il y avait des liens forts avec les uns comme avec les autres". Marie Hugon, sage-femme à la clinique Magnin de 1993 à 2017, indique : "Nous étions très proches. On se voyait en permanence. On travaillait en groupe". Le Dr Christophe Duron, gynécologue-obstétricien, précise : "On était dispo 24 heures / 24 pour les patientes. On accouchait celles qu'on avait suivies. C'était agréable pour elles comme pour nous. Ça n'existe plus, aujourd'hui."
Claire Celma se souvient : "Il y avait des larmes le jour du départ. Ça nous faisait un pincement au cœur à tous". Claire Celma poursuit : "On en a vu plusieurs arriver. Des mamans qui ont accouché sont revenues en tant que grand-mères". Judy, qui a vu le jour à la clinique Magnin, y met au monde sa fille Madysson en 2015. "Le bâtiment était un peu vétuste, mais le personnel était gentil et à l’écoute, raconte Judy. Les sage-femmes passaient de temps en temps, mais on avait notre intimité. On était dans notre cocon à toutes les deux."
Claire Celma relate : "C’était un cap et toute une réorganisation en termes de personnel". Marie Hugon précise : "De 600 bébés en 1996, on est passé à 1 000 en 2005". Joëlle Ugolini, aide-soignante, a connu l'époque où les sœurs missionnaires vivaient à la clinique. Marie Hugon se remémore : "En 1994, on avait introduit le fait qu'on ne baigne plus les bébés à la naissance. Il y avait des réticences, alors qu'aujourd'hui, on ne se pose plus la question. Avant 2000, on a initié tout le monde au peau à peau avec le nouveau-né : les aide-soignants, mais aussi les puéricultrices. Il a aussi fallu rappeler aux mamans que l'on fait dormir le bébé sur le dos sans couverture."
Judy se sent "très malheureuse". Le Dr Duron estime que "la clinique Magnin a vu naître tant de Calédoniens. C'est une partie du patrimoine calédonien qui disparaît. Ça fait mal au coeur".
Un Ehpad en perspective
Aurélie Magnin, une des associées de ce projet, indique : "L'idée est de rester dans la continuité de ce qu'a fait la famille Magnin dans la santé. Il y a eu des naissances de bébés à la clinique, pourquoi ne pas créer un Ephad?" La résidence sera dotée de 100 lits. Les travaux de la résidence devraient aboutir fin 2023.
La clinique Tollinchi
Certains Calédoniens ont vu le jour à la clinique Tollinchi, ouverte par Paul et Guillaume Tollinchi. Evelyne Vitse y a accouché en 1966 avec l'aide du docteur Paul Tollinchi. Elle se souvient d'une "belle clinique et de personnes charmantes". Le Dr Duron précise qu'à sa fermeture, "le gros du matériel a été rachetée par la clinique Magnin".
L'Hôpital Américain de Paris : Un modèle de prestige et de discrétion
Bien que situé en France métropolitaine, l'Hôpital Américain de Paris offre un contraste intéressant avec les maternités calédoniennes. Fondé au début du XXe siècle pour les ressortissants américains, il est réputé pour sa clientèle aisée et influente, son service exceptionnel et sa discrétion. Des personnalités comme Picasso, Joséphine Baker, Jacques Chirac et Angelina Jolie y ont été soignées. L'hôpital se distingue par ses chambres privatives avec service de chambre, coffre-fort, pédicure, esthéticienne et coiffeur. Il est le seul établissement civil hospitalier accrédité par la Joint Commission en dehors du territoire américain.
La maternité du Médipôle : Un pôle mère-enfant moderne
Aujourd'hui, six bébés naissent en moyenne chaque jour au Médipôle. L’histoire de la maternité du CHT s’inscrit au cœur même du développement de l’hôpital, jusqu’à son intégration actuelle dans le pôle mère-enfant, aux côtés de la seule unité de néonatologie du territoire. En 1970, un nouveau pavillon de maternité est inauguré. Ce bâtiment de deux niveaux dispose d’un service de gynécologie et d’obstétrique et peut accueillir 61 mamans sur le point d’accoucher. En 1982, dix sages-femmes accompagnent l’arrivée des petits Calédoniens. En 1983, la maternité du CHT investit les locaux de la clinique de Magenta, créée en 1976, placée en cessation de paiement puis rachetée par la CAFAT en 1977. Le service de pédiatrie passe alors de 14 à 60 lits. Avant 1983, les accouchements étaient réalisés par des infirmières appelées « sages-femmes assimilées ». La plupart des sages-femmes viennent alors de métropole, le métier étant encore peu connu et développé sur le territoire. L’hôpital voit naître « Un toit pour mes parents », une structure d’accueil financée par le Lions Club International. Début 2003, Nina, premier bébé calédonien né d’un embryon congelé, voit le jour à Magenta.
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