L'avortement au Sénégal est une question complexe, profondément enracinée dans des considérations juridiques, sociales, religieuses et de santé publique. Bien que souvent cité en exemple en matière de reconnaissance des droits des femmes, le Sénégal reste l'un des pays les plus répressifs en Afrique en termes de législation sur l'avortement. Cet article vise à fournir un aperçu détaillé de la situation des cliniques d'avortement privées à Dakar, en tenant compte du cadre juridique, des enjeux sociaux et des perspectives des différents acteurs impliqués.
Cadre juridique et situation de l'avortement au Sénégal
Le Code pénal sénégalais, adopté en 1962, criminalise l'avortement (art. 305), le considérant comme un délit passible d'amende et de peine d'emprisonnement pour les femmes qui y ont recours ainsi que pour celles et ceux qui le leur ont procuré. La loi sur la santé de la reproduction, votée en 2005, confirme cette interdiction, ne laissant pour seule option aux femmes que l'avortement thérapeutique, strictement encadré par le code de déontologie médicale. L'article 35 du Code de déontologie médicale du Sénégal prévoit une unique exception : « Il ne peut être procédé à un avortement thérapeutique que si cette intervention est le seul moyen susceptible de sauvegarder la vie de la mère. De plus, cette exception très limitée, est accompagnée de conditions procédurales extrêmement onéreuses : trois médecins différents (un médecin prescripteur et deux médecins contrôleurs) doivent attester que la vie de la mère ne peut être sauvée qu’au moyen d’une telle intervention. L’un des médecins consultants doit être désigné sur la liste des experts près le Tribunal. Un protocole de la décision prise doit ensuite être adressé sous pli recommandé au président de l’Ordre des médecins’’.
Ces restrictions rendent presqu’impossible l’obtention d’une autorisation pour une Ivg. Ces restrictions, pour décourager les abus dans le recours à l’avortement médicalisé, peuvent avoir des conséquences désastreuses comme le révèlent certains témoignages. Rien que pour le certificat médical, il faut débourser 10 000 francs, dans un pays où le salaire moyen est de 50 000 francs.
En dépit de cette législation restrictive, le Sénégal a ratifié en 2003 le Protocole de Maputo, qui autorise l'avortement médicalisé « en cas d'agression sexuelle, de viol, d'inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé morale et physique de la mère, ou la vie de la mère ou du fœtus » (art. 14c). Cependant, cette disposition n'est pas encore pleinement intégrée dans la législation nationale.
Les conséquences de cette interdiction sont graves :
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- Sur le plan sanitaire, l'avortement constitue la cinquième cause de mortalité maternelle au Sénégal, avec plus de 63 % des avortements pratiqués dans des conditions à risque.
- Sur le plan judiciaire, infanticide et avortement représentent la première cause de détention des femmes (38 %).
Cliniques privées d'avortement à Dakar : une réalité clandestine
Dans ce contexte de prohibition, les cliniques privées d'avortement à Dakar opèrent dans la clandestinité. Elles offrent des services aux femmes qui ont les moyens financiers de s'offrir un avortement médicalisé dans des conditions relativement sûres. Cependant, ces services restent inaccessibles à la majorité des femmes, en particulier celles issues des milieux défavorisés.
Un gynécologue exerçant dans un quartier résidentiel de Dakar a confié pratiquer environ une quarantaine d'IVG par an, facturant l'acte entre 150 000 et 250 000 francs CFA (de 230 à 380 euros environ). Il dénonce l'hypocrisie des autorités, soulignant que des filles d'hommes politiques ou de religieux ont recours à ses services, tandis que les plus pauvres sont contraintes de se tourner vers des solutions dangereuses.
Les femmes les plus modestes se rendent souvent au marché de Keur Serigne Bi, où elles peuvent se procurer du Cytotec, un antiulcéreux détourné de son usage initial pour provoquer des contractions et induire un avortement. D'autres méthodes dangereuses, telles que l'utilisation de plantes, d'eau de Javel, de produits chimiques ou de fil de fer, sont également utilisées, entraînant des complications graves, voire la mort.
Enjeux sociaux et religieux
L'avortement est un sujet de débat passionné au Sénégal, où les normes sociales et religieuses jouent un rôle prépondérant. Le référentiel islamique s'est imposé comme un cadre incontournable dans les discussions sur l'avortement. Les courants religieux conservateurs s'opposent fermement à toute modification de la loi, malgré les nombreux drames liés aux grossesses non désirées.
L'ONG islamique Jamra, qui revendique 14 000 sympathisants à travers le pays, est l'un des principaux opposants à la légalisation de l'avortement. Son vice-président, Mame Mactar Guèye, estime que l'islam et la loi actuelle autorisent déjà l'avortement en cas de danger pour la vie de la femme et met en garde contre le risque de dérives si la loi était modifiée.
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Cependant, certains islamologues adoptent une position plus nuancée. Imam Moussé Fall, traducteur en arabe au ministère des affaires étrangères, assure que les écoles juridiques islamiques ne sont pas unanimes sur le délai au-delà duquel un avortement est considéré comme un crime. Il estime qu'une femme violée a le droit d'avorter dans un délai de 120 jours, car, en islam, le préjudice annule l'interdit.
Mobilisation des acteurs et perspectives de réforme
Face à cette situation, des organisations de la société civile, des professionnels de la santé et des défenseurs des droits humains se mobilisent pour faire évoluer la législation et améliorer l'accès à l'avortement sécurisé.
En 2013, un projet de réforme de la législation sur l'avortement médicalisé a été initié par le ministère de la Santé. Une « task force pour l'avortement médicalisé » a été créée, regroupant des représentants des professions de la santé et des médias, des acteurs religieux, des organisations internationales et des organisations de la cause des femmes. Cette task force a pour mission de réfléchir à la libéralisation de la loi en tenant compte de l'ensemble des débats que soulève l'avortement.
Les militantes de la cause des femmes, issues des élites intellectuelles et laïques, ont recentré leur plaidoyer autour de la norme islamique et ont élargi leurs usages du droit pour en faire un outil utile pour les femmes. Elles tentent de négocier une réforme qui reste acceptable au regard des normes sociales en vigueur.
Cependant, la question de l'avortement reste un sujet sensible, qui divise la société sénégalaise et tétanise le monde politique. Malgré l'instauration de la parité en politique en 2012, la bataille législative pour harmoniser la loi sur l'avortement n'a jamais abouti. Certains parlementaires craignent de s'engager publiquement en faveur de la réforme, sous la pression des religieux qui les menacent parfois de représailles.
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Initiatives et actions sur le terrain
En parallèle des efforts de plaidoyer et de réforme législative, plusieurs initiatives sont mises en œuvre sur le terrain pour améliorer l'accès à l'information et aux services d'avortement sécurisé.
Des organisations comme Médecins du Monde interviennent sur le terrain pour offrir des soins complets en matière de santé sexuelle et reproductive, y compris l'avortement sécurisé dans le cadre de la loi. Elles travaillent en collaboration avec les acteurs locaux pour renforcer les capacités des professionnels de la santé et sensibiliser les communautés aux risques de l'avortement clandestin.
Des plateformes digitales, telles que Women Help Women et Safe2choose, fournissent des informations fiables sur l'avortement médicamenteux autogéré et orientent les femmes vers des professionnels de santé sur le terrain. Elles proposent également un accompagnement personnalisé et une assistance juridique aux femmes qui en ont besoin.
Une mission de marketing social a été lancée pour accroître la disponibilité et l'accessibilité du Combipack, un médicament pré-qualifié par l'OMS pour l'avortement médicalisé. Ce programme vise à former les sages-femmes et les pharmaciens à la dispensation de ce médicament et à sensibiliser le public aux risques de l'avortement clandestin.
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