L'histoire de Christiane Taubira, ancienne ministre de la Justice, a récemment refait surface dans le débat public, notamment à travers le documentaire « Il suffit d’écouter les femmes ». Ce film, réalisé avec le concours de l’INA à l’occasion des 50 ans de la loi Veil, donne la parole à 79 femmes âgées de 70 à 99 ans qui ont avorté à une époque où c’était interdit. Son témoignage poignant sur son avortement clandestin, survenu il y a 54 ans en Guyane lorsqu'elle était adolescente, met en lumière les réalités sombres et les conséquences souvent tragiques de l'avortement illégal.
Un premier rapport sexuel et ses conséquences immédiates
« Ce qui est impitoyable, c’est que c’est le premier coup. Pas le temps de savourer le plaisir », se remémore Christiane Taubira, qui est présentée comme toutes les autres femmes par son prénom et son âge au moment de cette grossesse non désirée. Elle décrit un sentiment de punition immédiate, comparant cette expérience aux enseignements qu'elle recevait à l'école confessionnelle : « Premier péché, première sanction ! »
Elle se souvient de la prise de conscience de sa grossesse : « Lorsque ça m’arrive, je m’en rends compte, parce que je n’ai pas mes règles. » Elle en parle alors à son copain. « Je n’ai pas souvenir de notre conversation, mais on décide qu’il n’est pas possible de garder cet enfant », explique-t-elle. C’est le jeune homme qui va l’aider à avorter, en lui conseillant les services d’une de celles qu’on nommait « faiseuse d’anges » à l’époque. Il lui annonce alors qu’il « connaît quelqu’un qui pourra me débarrasser de… cette chose, cet embryon ».
L'expérience traumatisante de l'avortement clandestin
Christiane Taubira décrit son expérience avec la « faiseuse d’anges » : « Le jour dit je vais chez cette dame. Je n’ai aucun souvenir de ce qu’elle m’a fait. Je me souviens de son visage fermé, je me souviens de son silence. Je me souviens d’une espèce de force, je me souviens d’une pénombre, mais je ne me souviens même pas de souffrances physiques. » Cette absence de détails précis souligne le traumatisme psychologique profond qu'elle a subi.
Cependant, les conséquences physiques de cet avortement clandestin ont été graves. Après cette opération à Cayenne, Christiane Taubira s’envole pour la Martinique, à 2 000 km, pour ses études. C’est là qu’elle va subir les conséquences sanitaires de son IVG : « Je fais une infection carabinée, une poussée de fièvre. Pendant plusieurs jours, on était persuadés que je ne survivrais pas. » Elle est hospitalisée en urgence. « Le médecin me demande : Qui vous a fait ça ? J’entends des mots comme charcutage, charcuterie, je ne sais pas. Je comprends que c’est violent, mais pas un millième de seconde ne me vient l’idée de trahir la dame. »
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« Il suffit d’écouter les femmes » : un documentaire nécessaire
Le témoignage de Christiane Taubira s’inscrit dans un contexte plus large de reconnaissance de la souffrance des femmes ayant subi des avortements clandestins avant la loi Veil. Le documentaire « Il suffit d’écouter les femmes » donne la parole à ces femmes, dont la doyenne a 99 ans et travaillait dans une maison d’accouchement pendant la Seconde Guerre mondiale, où les femmes aisées de Tours venaient avorter. La benjamine a, elle, 70 ans et a avorté lorsqu'elle était lycéenne, avec l'aide de son compagnon. L'écrivaine et prix Nobel de littérature Annie Ernaux, qui a raconté son expérience traumatisante dans les années 1960 dans "L'événement", se livre aussi.
L'INA diffusera ces témoignages à partir du 21 janvier sur entretiens.ina.fr dans sa collection d'"entretiens patrimoniaux". Avec un "sentiment d'urgence" avant que cette parole ne s'estompe, Isabelle Foucrier, productrice à l'Ina et coordinatrice du projet, a cherché à recueillir "le concret, le quotidien, le vécu ordinaire, pré-militant, de la clandestinité" des avortements avant la loi Veil, explique-t-elle. Un comité scientifique a appuyé le projet. Pour son président Laurent Vallet, l'Ina "a plus que jamais vocation à construire la mémoire d'aujourd'hui et de demain".
Ces témoignages poignants révèlent les violences physiques et psychologiques subies par ces femmes, ainsi que l'impossibilité de parler de leur expérience sous peine de se retrouver en prison. Ils soulignent l'importance de ne pas oublier le passé et de continuer à défendre le droit à l'avortement.
La loi Veil et l'évolution du droit à l'avortement en France
Le 17 janvier 1975, la loi Veil sur l'avortement était promulguée, marquant un tournant majeur pour les droits des femmes en France. Avant cette date, des milliers de femmes ont recouru à un avortement clandestin, souvent dans des conditions dangereuses et traumatisantes.
« Aucune femme ne recourt de gaîté de cœur à l’avortement », c’est en ces termes que Simone Veil, alors ministre de la Santé, défendait son projet de loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse le 26 novembre 1974, dans une Assemblée nationale essentiellement masculine. Quelques semaines plus tard, son texte était finalement promulgué.
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Depuis, la France a continué à progresser en matière de droits reproductifs. En mars, elle est devenue le premier pays au monde à inscrire dans sa Constitution la « liberté garantie » d’accès à l’IVG.
Les conséquences de l'avortement clandestin : des témoignages poignants
Les témoignages recueillis par l’INA révèlent les souffrances endurées par les femmes ayant subi un avortement clandestin. Marie-France, qui a avorté en 1967, témoigne de la honte terrible qu'elle a ressentie : "La honte, c'était comme un carcan pour moi. Ça voulait dire que j'ai fauté, que je suis une putain, que je suis la dernière des dernières. Tomber enceinte, c'était la pire des choses qui pouvait m'arriver. De toute façon, je me suis dit : je ne m'en relèverai jamais. C'était soit ça se termine - je ne suis plus enceinte -, soit je me tue."
Le documentaire met également en lumière les méthodes barbares utilisées pour pratiquer les avortements clandestins. Dans les années 1960, 800 000 femmes, chaque année, subissaient un avortement clandestin, selon un chiffre énoncé dans ce documentaire. Il fallait alors trouver un médecin ou une faiseuse d’ange, payer, et accepter des méthodes d’avortement risquées. "Les femmes des 30 Glorieuses avortent rarement avec une aiguille à tricoter. En réalité, de la queue de persil au scoubidou, en passant par la poire à lavement, elles ont recours à un bricolage insensé pour arriver à leur fin", explique Ana Girardot.
En 1968, la grand-mère de la comédienne, Clotilde Vautier, alors déjà mère de deux enfants, décède après un avortement. Son mari, Antonio Otero, raconte ce chagrin qui ne l’a plus jamais quitté.
L'importance de témoigner pour ne pas oublier
Ces témoignages poignants soulignent l'importance de témoigner pour ne pas oublier le passé et les souffrances endurées par les femmes ayant subi un avortement clandestin. Ils rappellent également que le droit à l'avortement est un droit fondamental qui doit être protégé et défendu.
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Comme le souligne Simone Veil, "Aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes."
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