Introduction
La question de l'avortement aux États-Unis est profondément enracinée dans des considérations morales, éthiques et religieuses. Au cœur de ce débat se trouve la position des chrétiens, en particulier celle des évangéliques, dont l'influence politique et sociale est considérable. Cet article explore en profondeur la complexité de cette position, son impact sur la législation et la société américaine, et les perspectives d'avenir.
L'ascension de l'évangélisme et son influence politique
Les « évangéliques », avec environ 665 millions de fidèles dans le monde, représentent une force religieuse importante. Aux États-Unis, cette frange du christianisme protestant dispose de puissants relais et a investi la scène politique pour influencer les décisions en matière de droits humains. Un exemple frappant de cette influence est l'annulation par la Cour suprême américaine de l'arrêt Roe vs. Wade de 1973, qui garantissait le droit à l'avortement dans le pays.
L'alliance entre la droite chrétienne et des personnalités politiques, parfois surprenantes, a permis de forger des coalitions puissantes. Le choix de Mike Pence comme colistier de Donald Trump symbolise cette alliance de circonstance, où des valeurs morales et religieuses rencontrent des ambitions politiques. Pence, se définissant comme « Chrétien, conservateur, et républicain, dans cet ordre », a toujours défendu une Amérique rurale et croyante, et a soutenu des lois limitant l'accès à l'avortement en tant que gouverneur de l'Indiana.
La diversité de l'évangélisme et les théories du complot
Il est important de noter que l'évangélisme américain n'a pas d'autorité centrale comme le pape pour les catholiques. Il repose sur une nébuleuse d'influenceurs, de pasteurs et de théologiens, divisée en plusieurs courants, tels que les baptistes et les presbytériens. Ce qui unit ces chapelles, c'est l'importance accordée à la conversion à l'âge adulte, vécue comme une « renaissance ».
Cependant, cette diversité n'empêche pas certaines dérives. Des études montrent qu'une partie de l'électorat évangélique adhère à des théories du complot et se montre méfiante vis-à-vis de ses adversaires politiques. Certains pasteurs n'hésitent pas à relayer des messages politiques enflammés sur les réseaux sociaux, déformant parfois les Écritures pour les adapter à leurs convictions.
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L'agenda évangélique politique
L'agenda de l'évangélisme politique peut être résumé comme suit : restreindre le droit des femmes et des minorités, influencer les contenus éducatifs et remettre en question la séparation entre l'Église et l'État. L'influence de l'évangélisme se manifeste notamment dans le secteur de l'éducation publique, où des commissions noyautées par des évangéliques décident du contenu des livres d'histoire, adaptés ensuite à l'ensemble du pays.
La Cour suprême, devenue très conservatrice sous le mandat de Trump, est également un enjeu majeur pour les évangéliques. Ils espèrent que la Cour statuera en faveur du financement public des écoles religieuses et de l'interdiction de l'avortement, un totem évangélique par excellence.
La restriction du droit à l'avortement : un combat acharné
La lutte contre l'avortement est un combat de longue haleine pour les évangéliques. L'annulation de l'arrêt Roe vs. Wade en juin 2022 a marqué une victoire importante pour ce mouvement, permettant aux États de légiférer pour restreindre, voire interdire, le droit à l'IVG.
Dans les faits, le droit à l'avortement est déjà quasiment réduit à néant dans plusieurs États du Sud, comme au Texas, où les cliniques ont pratiquement toutes fermé sous la pression religieuse. Des lois interdisant d'avorter au-delà de six semaines ont été adoptées, et les citoyens sont encouragés à dénoncer les personnes facilitant un avortement illégal.
Face à ces restrictions, les femmes souhaitant avorter doivent se déplacer dans d'autres États, comme l'Oklahoma ou le Kansas, où les cliniques sont débordées. Cependant, la démographie pourrait jouer en faveur du droit à l'avortement, car les jeunes évangéliques sont moins nombreux à soutenir la cause « pro-vie ».
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La "Bible Belt" : un bastion de l'opposition à l'avortement
La plupart des États ayant instauré des mesures limitant fortement l'accès à l'avortement sont situés dans la "Bible Belt", une région où la religion est très présente et utilisée pour justifier l'opposition à ce droit des femmes. Dans ces États, une forte proportion de la population croit en Dieu avec une certitude absolue et prie quotidiennement.
Les Protestants évangéliques blancs sont le groupe religieux le moins susceptible de soutenir l'avortement légal dans cette région. La Cour suprême, avec la nomination de trois juges opposés à l'avortement par Donald Trump, a basculé dans le camp conservateur, renforçant ainsi la possibilité de supprimer tout accès à l'avortement dans ces États.
Les Églises et la lutte contre l'avortement
L'Église évangélique est l'une des instances majeures dans la lutte contre l'avortement. Elle finance des films et soutient des organisations militant contre l'IVG. L'Église catholique a également exprimé sa satisfaction suite à l'annulation de l'arrêt Roe vs. Wade, considérant qu'il s'agit d'un « jour historique dans la vie de notre pays ».
Cependant, l'influence des Églises sur les questions de société ne correspond pas à la volonté majoritaire de la population. Selon des sondages, une minorité d'Américains souhaitaient que l'on revienne sur l'arrêt Roe vs Wade.
La séparation de l'Église et de l'État : un principe remis en question
Aux États-Unis, le principe de la séparation de l'Église et de l'État n'a jamais constitué un obstacle majeur à la participation active et visible des organisations à caractère religieux dans la sphère politique. Cependant, avec l'ascension de la Droite religieuse, religion et politique constituent un cocktail explosif.
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Les organisations religieuses ont infiltré le parti républicain, atteignant un degré d'influence politique et idéologique sans précédent. Les groupes anti-avortement (pro-life) forment la constellation la plus puissante et la plus combative de cette nébuleuse.
Les stratégies des groupes anti-avortement
Les groupes anti-avortement ont adopté différentes stratégies pour faire avancer leur cause. Ils se sont mobilisés en tant que mouvement social et contestataire, organisant des marches de protestations, des campagnes de courriers et des pétitions. Ils ont également agi en tant que groupe d'intérêt conventionnel (lobby), exerçant une pression sur les hommes politiques et disposant d'alliés solides au Congrès.
Ces groupes s'inspirent des stratégies qui ont contribué au succès du mouvement des droits civiques des années soixante. Ils mettent en avant des arguments à caractère moral ou religieux, tout en utilisant des outils politiques pour influencer les décisions.
L'inscription de la question de l'avortement à l'ordre du jour
La notion d'inscription à l'ordre du jour désigne la construction des problèmes sociaux qui sont - ou devraient être - pris en charge par l'État. Dans le cas du mouvement anti-avortement, la mobilisation des groupes à caractère religieux joue un rôle de premier plan dans le maintien de cette question à l'ordre du jour législatif et judiciaire et au cœur du débat politique.
Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, l'IVG est devenue un enjeu politique aux États-Unis. Les médecins, soucieux de mettre fin à la concurrence des praticiens irréguliers, ont réussi à faire interdire cette pratique dans tous les États. Plus tard, le mouvement féministe a introduit une dimension explicitement politique dans le débat sur l'avortement, en demandant un avortement libre et gratuit pour toutes les femmes.
L'arrêt Roe v. Wade et ses conséquences
L'arrêt Roe v. Wade de 1973 a reconnu un droit à l'avortement quasi absolu durant le premier trimestre de la grossesse. Cependant, loin de mettre fin à la politisation du débat sur l'avortement, cet arrêt lui a donné une nouvelle impulsion. Les termes du débat ont été dictés par les adversaires du droit à l'avortement, et la conjoncture a évolué en faveur des groupes ultraconservateurs à caractère religieux.
L'Église catholique américaine a déclenché la première croisade contre la décision de la Cour suprême de 1973, appelant à la création d'une organisation pro-life dans chaque circonscription électorale. Les leaders de la Nouvelle Droite, Évangéliques et Fondamentalistes, ont décidé de défendre les causes conservatrices et d'apporter un soutien politique et financier aux candidats qui soutiennent leurs positions sur l'interdiction de l'avortement.
Les limites de la voie législative et la stratégie judiciaire
Malgré l'inscription de la question de l'avortement à l'ordre du jour législatif à intervalle régulier, le bilan est mitigé. De nombreux amendements à la Constitution et projets de loi visant à interdire l'avortement ont été introduits, mais aucune mesure de ce type n'a été adoptée. Le seul succès notable est l'adoption de l'amendement Hyde en 1976, interdisant l'utilisation des fonds publics destinés au programme Medicaid pour le financement de l'avortement.
Face à l'échec de la voie législative, les adversaires du droit à l'avortement se sont appuyés sur deux stratégies liées au pouvoir présidentiel. La première visait à restreindre le droit à l'avortement par des mesures budgétaires et réglementaires. La seconde consistait à utiliser le pouvoir de nomination pour placer dans les tribunaux fédéraux, et tout particulièrement à la Cour suprême, des juges ultraconservateurs et hostiles à l'IVG.
La nomination de nombreux juges aux tribunaux fédéraux par les présidents Reagan et Bush a ouvert la voie aux lobbies anti-avortement pour intensifier leur mobilisation sur le terrain judiciaire. Les cliniques pratiquant l'avortement ont été soumises à un véritable harcèlement légal sous forme de multiples procès intentés par les organisations pro-life.
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