Dès les premiers instants de la vie, les chemins de la chanson et du langage s'entremêlent intimement. La voix, matière première de cet échange, en devient le support privilégié. À travers elle, le corps et l'intimité de celui qui s'exprime sont constamment sollicités. La voix, cette empreinte éphémère et invisible de nous-mêmes, cette vibration sonore qui emplit l'espace, est une émanation de notre être. Comme le souligne Guy Rosolato, le corps est présent dans la chair de la voix, dans son grain même. Par son timbre unique, notre voix devient une matière sonore qui nous rend reconnaissables et singuliers. Elle est le fruit d'une combinaison complexe de facteurs physiologiques, socioculturels et psychologiques, une véritable signature, une image de soi. L'émission sonore, un automatisme comparable à la marche, se développe progressivement au cours des premières années de la vie. L'enfant apprend à coordonner le souffle avec l'activation des cordes vocales, ainsi qu'avec les éléments de résonance et d'articulation.
La voix : un miroir acoustique en constante interaction
La particularité de la voix réside dans sa capacité à être à la fois émise et entendue, envoyée et reçue par le sujet lui-même, même lorsqu'il s'adresse à autrui. On peut la comparer à un "miroir acoustique" toujours en fonction. Cependant, il est possible de modifier le son de sa voix, de jouer avec elle pour raconter des histoires, imiter des personnages, ou même tromper son interlocuteur. Ce jeu peut être plus ou moins conscient. La voix, même lorsqu'elle est encore inarticulée, est d'abord adressée à autrui. Elle sert de support au langage, véhicule le discours et l'attention que l'on souhaite transmettre.
Le corps, source et instrument de la voix
La voix prend sa source dans le corps. Le souffle, issu de l'air que nous respirons, est essentiel à la production du son. La qualité de notre voix dépend donc de cet acte réflexe qu'est la respiration. Lorsque l'air remplit les poumons, le diaphragme s'abaisse et les abdominaux se relâchent. Cette respiration, dont l'amplitude varie, est influencée par notre état tonique, lui-même déterminé par nos tensions et relâchements, notre posture, notre condition physique, notre humeur et nos émotions. Il est possible d'agir sur l'amplitude de cet acte réflexe et de choisir les parties du corps qui seront mobilisées, en privilégiant la respiration thoracique ou abdominale.
Les cordes vocales, également appelées plis vocaux, sont deux replis muqueux situés au niveau du larynx, derrière la pomme d'Adam. Ces plis forment une demi-bouche orientée horizontalement d'avant en arrière. L'émission d'un son nécessite la fermeture des cordes vocales, la pression de l'air provoquant alors une succession d'ouvertures et de fermetures extrêmement rapides. La vitesse de ces mouvements détermine la hauteur du son, un mécanisme similaire à celui des lèvres d'un trompettiste sur son embouchure. Les plis vocaux, à l'instar des lèvres, sont des muscles que l'on peut durcir, ramollir, épaissir, amincir, serrer plus ou moins fort, ou même laisser légèrement distants, par exemple pour chuchoter.
Les résonateurs et les articulateurs, quant à eux, sont constitués des lèvres, des mâchoires, de la langue, du voile du palais, ainsi que des cavités buccales, postérieures et nasales. Les mouvements de ces organes permettent l'articulation des sons du langage.
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L'évolution de la voix de l'enfant : un parcours fascinant
La voix de l'enfant présente certaines particularités. L'organe phonatoire du nouveau-né se caractérise par un larynx situé haut dans la gorge, réduisant ainsi le volume du pharynx. De plus, le bébé ne bouge pratiquement pas la langue avant l'âge de six semaines environ et respire exclusivement par le nez. Vers l'âge de trois ou quatre mois, la base de la langue et le pharynx amorcent leur descente, permettant ainsi la respiration par la bouche et l'exploration de nouvelles sensations. C'est le début du babillage et des lallations.
Le larynx, siège de l'appareil vocal, est donc initialement situé très haut et commence à descendre dès la grossesse. L'établissement d'une bonne coordination pneumo-vocale prend un certain temps. Au début, le nourrisson émet des sons en inspirant, et tout mouvement entraîne une production sonore. Vers l'âge de trois ou quatre ans, la voix se stabilise autour du son fondamental, la note autour de laquelle se situe notre hauteur de voix parlée. À dix ans, la hauteur de la voix a baissé d'une octave par rapport à la naissance. La mue, plus spectaculaire chez les garçons (où la voix descend d'une octave supplémentaire) et plus progressive chez les filles (où elle commence avec les règles et fait descendre la voix d'une tierce), modifie à nouveau la hauteur de la voix.
Notre voix évolue et s'approfondit tout au long de notre vie. Elle devient plus maîtrisée, c'est-à-dire que le geste vocal est plus efficace. Il est possible de travailler sa voix à tout âge, mais elle devient également plus fragile pour des raisons physiologiques (le ligament recouvrant les cordes vocales se rigidifie progressivement, à un rythme variable selon les individus). Le forçage vocal peut apparaître dès l'âge de deux ou trois ans.
L'attachement à la chanson : un héritage des premières sensations
Pour comprendre notre attachement à la chanson, il est intéressant de se pencher sur les premières sensations de la vie intra-utérine, comme le propose Philippe Grimbert dans son ouvrage "La Psychanalyse de la chanson". Le fœtus perçoit la voix de sa mère et de son entourage, déformée par le canal auditif, mais aussi par transmission osseuse pour ce qui concerne la voix maternelle. L'intonation, cet aspect mélodique de la voix parlée, est la manière dont chacun module sa voix en termes de hauteur, d'accents et de rythme. C'est ce que l'on appelle également la prosodie. Le terme "intonation" évoque le mot "ton", qui en musique désigne la gamme et le mode d'un morceau ou d'une chanson. On retrouve également une proximité avec le mot "tonus", qui décrit un état de tension musculaire du corps. L'intonation révèle ainsi le lien indissociable entre la voix et le corps.
Philippe Grimbert souligne que l'intonation est la mélodie inscrite dans la parole. Après la naissance, le nourrisson écoute les paroles qui lui sont adressées s'inscrire sur cette mélodie dont il a le souvenir, voire la nostalgie. Cela renforce l'idée que la chanson, cette ritournelle agréable qui nous accompagne à chaque instant de notre vie, est bien plus qu'un simple épiphénomène culturel. Elle représente au contraire une nécessité intime pour l'être parlant, ce qui explique son statut privilégié parmi les arts populaires. La chanson est un art populaire auquel les humains restent indéfectiblement attachés. Chacun de nous conserve en mémoire des chansons qui ont marqué des époques et des événements de notre vie. Il n'est pas nécessaire d'avoir suivi une formation musicale pour fredonner une chansonnette, bercer son enfant ou participer à des rondes dans la cour de récréation. Les chansons entendues à la radio, les berceuses retrouvées à la naissance d'un enfant, les jeux chantés avec les amis, sont autant d'apprentissages réalisés "d'oreille", sans aucune connaissance musicale préalable.
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Les premiers échanges vocaux : du réflexe à la communication
Chez le nourrisson, les premiers cris et bruits vocaux sont l'expression d'une excitation, d'un plaisir ou d'une douleur, et surtout un signe de vie. Son état corporel s'exprime à travers la voix, sans nécessairement être adressé à son entourage. L'adulte répond à ce corps qui "parle" par des soins et des mots. Il est frappant de constater à quel point les personnes qui s'occupent de très jeunes enfants sont capables de reconnaître dans les pleurs ou les babillages d'un nourrisson son degré de fatigue, d'énervement ou de détente. À travers ses cris et ses vocalises, le tout-petit est parfaitement compris dans ses besoins.
Si, dans un premier temps, les émissions vocales sont réflexes, l'enfant, grâce au miroir sonore et à l'expérience vibratoire et kinesthésique, va exercer ses capacités vocales pour lui-même. En entendant le retour de sa projection sonore dans l'espace, il met en place le contrôle audio-phonatoire. La voix participe donc très tôt à la construction du schéma corporel. Progressivement, à travers ses lallations, le bébé joue avec sa voix, son larynx, son pharynx, sa bouche, sa salive, sa langue, son air, et coordonne les différents éléments impliqués dans l'acte vocal. Il acquiert la capacité de répéter ce qu'il s'entend produire, un travail similaire à celui d'un chanteur. Il va privilégier les sons et les intonations de son entourage, qui y verront déjà les premiers mots : mama, baba, sont interprétés par l'adulte comme la volonté de l'enfant de dire maman ou papa.
Le "parler bébé" : une mélodie instinctive
Parallèlement, on observe que l'adulte, dès les premiers instants de la vie de l'enfant, chante plus qu'il ne parle lorsqu'il s'adresse à lui. Instinctivement, pour le plaisir de communiquer, attirer son attention, le rassurer ou le bercer, l'adulte modifie le ton de sa voix lorsqu'il s'adresse au nouveau-né. Diatkine souligne cette "curieuse activité ludique qu'est le langage des adultes autour d'un bébé. Chacun sait qu'il ne comprend pas ce qu'on lui dit et pourtant on lui parle avec la plus grande sincérité… C'est le langage pour rien, à la cantonade, que l'enfant va s'approprier en le mêlant à ses propres jeux de langage". Le babil de l'enfant a tendance à imiter la mélodie de la langue des adultes, et en retour, la mélodie de la parole de l'adulte s'adapte au babil du bébé.
Dans le "parler bébé", l'intonation est légèrement exagérée, avec des accents, une rythmicité, des changements d'intensité parfois dramatiques, des répétitions, des crescendos et des staccatos pour maintenir l'attention, et à l'inverse, des decrescendos et des ritardandos pour calmer. Décrire les caractéristiques de ce "parler bébé" avec des termes musicaux souligne à quel point l'adulte, instinctivement, accorde autant d'importance au ton de la voix qu'aux mots. On mesure aujourd'hui l'importance de ces communications préverbales entre la mère (ou son substitut) et l'enfant. Marie-France Castarède, dans son livre "La voix et ses sortilèges", explique qu'"au-delà des mots, la mère dit à l'enfant qu'elle est bien avec lui et qu'elle prend plaisir avec lui à l'échange. L'enfant, lui, incorpore les sonorités verbales du langage de la mère. En les reproduisant tout seul, il pourra recréer quelque chose de la mère. En vocalisant avec elle, il va découvrir le plaisir de la fusion et la séparation dans leurs voix qui s'accordent à l'unisson et se séparent (base de la construction et du plaisir musical). La voix du bébé, en interaction avec la voix de la mère, s'enrichit de tout un poids émotionnel. La mère, plus que d'enseigner la langue, tente de communiquer. À travers la communication infra verbale qui passe aussi par les regards, les mimiques, les gestes, les postures, l'enfant accède à la parole. Pour parvenir au langage, l'enfant doit être accueilli dans sa manière à lui de se dire et de communiquer, qui n'a rien à voir avec la langue parlée autour de lui."
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