Céline Alvarez, ancienne professeure des écoles, a marqué le paysage éducatif français avec une approche novatrice de l'enseignement en maternelle. Son expérience, basée sur l'action, la motivation et l'amour de l'apprentissage, a suscité un vif intérêt et de nombreux débats. Cette approche, enrichie par les sciences cognitives et la linguistique, a permis à ses élèves d'atteindre des niveaux surprenants en lecture et en mathématiques, parfois dès l'âge de trois ou quatre ans.
Une expérience pionnière en zone d'éducation prioritaire
En 2011, Céline Alvarez a pris en charge une classe de maternelle dans une zone d'éducation prioritaire (ZEP). Dès le début, elle a constaté que le niveau des enfants était inférieur à la moyenne de leur âge. Forte d'une formation en linguistique et d'une volonté de transformer le système éducatif de l'intérieur, elle a mis en place une expérimentation inspirée de la pédagogie Montessori, tout en l'enrichissant avec les apports des sciences cognitives.
Le Ministère de l'Éducation Nationale lui a donné carte blanche pour mener cette expérimentation à Gennevilliers. L'objectif principal était de créer un environnement d'apprentissage scientifiquement fondé, capable de solliciter de manière optimale les mécanismes d'apprentissage et d'épanouissement de l'enfant.
Les fondements de la méthode Alvarez
La méthode de Céline Alvarez repose sur plusieurs principes clés, visant à optimiser l'apprentissage et le développement de l'enfant :
- Autonomie et motivation: Les enfants sont libres de choisir leurs activités, ce qui suscite une motivation profonde et un engagement accru. Car franchement : les enfants arrivent en maternelle à l’âge de 3 ans. Avant cela, ils ont appris à marcher seuls, à jouer au ballon, à tenir leur cuillère… et tout un langage ! Seuls ! Mais pour les 3 années suivantes, on va leur demander d’apprendre à compter jusqu’à… 30.. Mais un enfant qui commence à compter, vous avez dû vous en rendre compte, a rarement envie de s’arrêter !
- Respect des mécanismes d'apprentissage: Chaque activité proposée prend en compte les quatre paramètres essentiels à l'apprentissage : l'attention, l'engagement, le retour d'information immédiat et la consolidation. En effet pour apprendre, 4 paramètres sont indispensables: l’attention : il faut être attentif. L’engagement : il faut avoir la motivation .Un retour d’information immédiat : il faut que l’enfant sache de suite s’il s’est trompé. La consolidation : il faut répéter pour permettre au savoir de s’automatiser.
- Matériel sensoriel: L'utilisation de matériel sensoriel est privilégiée, car il est scientifiquement prouvé que les enfants apprennent en manipulant et en touchant. Tout le matériel est sensoriel, car il est scientifiquement prouvé que les enfants apprennent en touchant, en manipulant. Les enfants sont ainsi attentifs et engagés, et le matériel permet un retour d’informations immédiat,il leur montre leurs erreurs. Cela fixe ainsi une difficulté intéressante pour l’enfant qui va répéter l’activité, essayant de se perfectionner.
- Interactions sociales: Les échanges entre les enfants de différents niveaux d'âge (petite, moyenne et grande section) sont encouragés, favorisant un enseignement horizontal et une émulation constante. Les interactions sociales sont extrêmement importantes dans l’apprentissage : ainsi les 3 niveaux d’âge étaient mélangés dans la classe ( Petite Section , Moyenne Section , Grande Section). C’est alors un enseignement horizontal qui se met en place , et non plus vertical dans lequel l’enseignant transmet la leçon aux élèves qui ne font qu’écouter : le savoir se partage dès lors entre les enfants, des plus grands aux plus petits certes mais également des plus petits aux plus grands. Et la conséquence directe de ce mélange des niveaux d’âge est l’absence de compétition et de comparaison dans la classe, au profit d’une émulation constante qui enrichit la vie de la classe.
Des résultats surprenants
L'expérimentation a duré deux ans. Au début de la première année, les enfants étaient évalués et se situaient en dessous du niveau moyen dans plusieurs domaines. Cependant, à la fin de la première année, ils avaient non seulement rattrapé la norme, mais l'avaient même dépassée de plusieurs mois, voire de plusieurs années pour certains. Les compétences des enfants ont été testées avant l’expérimentation, au bout d’une et de deux années. • A la fin de l’année 1, tous les enfants allaient plus vite que la norme, sauf un enfant qui avait été beaucoup absent. • A la fin de l’année 2, tous les enfants en grande section étaient lecteurs et 90% des moyennes sections étaient entrés dans la lecture. Les élèves sont entrés avec enthousiasme dans la lecture, surprenant leurs parents, et lisant mieux que leurs grands-frères ; leur compréhension mathématique en fin de grande section a dû être testée avec des échelles des CE2, sur lesquelles ils étaient en général positionnés au maximum.
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Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France et spécialiste du cerveau, a été impressionné par les compétences des enfants de la classe de Céline Alvarez. Il a notamment souligné leur capacité à se contrôler, leur enthousiasme et leurs progrès en lecture et en calcul. Quand je suis allé rendre visite à votre classe, j’ai été stupéfait des compétences des enfants. Il faut rappeler que vous meniez votre expérimentation dans une zone d’éducation prioritaire, dans une école ayant une diversité sociale importante. La première chose qui m’a frappé, c’est que ces enfants savaient se contrôler, il n’y avait pas de chahut : chacun allait chercher son activité avec beaucoup d’enthousiasme. Surtout, certains enfants commençaient à savoir lire et calculer, même avec des opérations à quatre chiffres ! Ils étaient très lents, cela leur a bien pris cinq minutes pour faire une addition. Mais c’était justement parce qu’ils prêtaient attention au sens de chacune des étapes. Ils avaient compris le principe des nombres à plusieurs chiffres, que l’on appelle la notation positionnelle : dans 222, le même chiffre 2 peut valoir 2, 20, ou 200 selon sa position. Ceux qui lisaient mettaient en œuvre les principes de l’alphabet et de la conversion des graphèmes en phonèmes. Mais c’étaient des enfants de maternelle ! Ils n’étaient pas censés en savoir autant !
Les "Lois naturelles de l'enfant" et l'alliance avec les neurosciences
Céline Alvarez a consigné son expérience et ses réflexions dans un livre intitulé "Les Lois naturelles de l'enfant", qui a connu un immense succès. Dans cet ouvrage, elle met en avant l'importance de s'appuyer sur les connaissances scientifiques, notamment les neurosciences, pour repenser la pédagogie.
Elle a collaboré avec Stanislas Dehaene pour étudier l'impact de son approche sur le cerveau des enfants. Les résultats préliminaires ont montré que les réseaux de la lecture étaient normaux chez les enfants ayant appris à lire précocement grâce à sa méthode. Nous avons alors vu que les réseaux de la lecture étaient strictement normaux et déjà en place. Il serait incorrect de dire que nous avons validé expérimentalement la méthode qui était utilisée dans votre classe, encore moins de dire que nous avons étudié des cerveaux d’enfants Montessori… Nous n’avons à aucun moment comparé de façon « randomisée » une classe qui aurait eu la méthode « Céline Alvarez » et une classe qui ne l’aurait pas eue. Nous avons simplement étudié un groupe d’enfants qui, grâce à vous, était entré plus tôt que la moyenne dans la lecture, et nous en avons conclu que cela ne posait pas de difficultés particulières.
Céline Alvarez cherchait à avoir une approche scientifique, physiologique de l’éducation. Je voulais tester une démarche pédagogique adaptée au fonctionnement humain.
Une critique du système éducatif traditionnel
La démarche de Céline Alvarez s'inscrit en rupture avec le système éducatif traditionnel, qu'elle juge peu adapté aux besoins et au fonctionnement de l'enfant. Elle critique notamment le manque d'autonomie, la faible prise en compte des mécanismes d'apprentissage et le caractère souvent inadapté des activités proposées.
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Céline Alvarez nous énonce au début de sa conférence des chiffres venant du Rapport 2012 du Haut Conseil de l’Education : 25 % des élèves de CM2 sortent avec des acquis fragiles et insuffisants en lecture, mathématiques et écriture…et s’y ajoutent 15 % qui en sortiront chaque année sans les acquis de base en lecture, mathématiques et écriture. Soit 40 % , c’est à dire environ 300 000 élèves qui sortent du CM2 avec de graves lacunes qui les empêcheront de suivre une scolarité normale au collège. Pourtant les sciences cognitives nous donnent toutes les informations nécessaires pour comprendre la façon dont apprend l’être humain.
De plus, nous savons également que les inégalités sont déterminantes et arrivent entre 0 et 6 ans : ainsi, la place de l’école maternelle est centrale dans la prévention de l’échec scolaire. Et pourtant, celle-ci sollicite très peu ces 4 paramètres d’apprentissages : en effet, nous pouvons constater que sur une matinée de 3 heures en maternelle, seulement 30 à 45 minutes sont des moments dédiés à un apprentissage direct guidé par l’enseignant . De plus cette activité n’est pas choisie par l’enfant lui-même mais par l’enseignant , donc il n’y aura aucune motivation personnelle de l’enfant. Ainsi en découle cette conséquence : peu d’attention, peu d’engagement et le signal d’erreurs que reçoit l’enfant sera extrêmement pauvre car l’enseignant - avec 30 enfants dans sa classe - ne peut donner un signal d’informations immédiat . Et comme la tâche est imposée à l’enfant, celui-ci n’aura qu’une seule et unique envie : s’en libérer pour aller dans les coins jeux de la classe ( imitation, construction,…). Il n’y aura alors ni répétitions ni consolidation.
C’est de ce constat qu’est né le projet de cette classe d’ expérimentation : il est plus qu’urgent que l’école maternelle se réorganise de l’intérieur, selon ces 4 principes. Ce qui pour Céline Alvarez serait déjà une vraie révolution car si ces mécanismes de base étaient respectés, les enfants s’épanouiraient certes au niveau scolaire…mais ce sont également d’autres compétences telles que la confiance en soi , l’estime de soi , la capacité d’entraide, de coopération qui se développeraient.
Un projet non reconduit et une diffusion à plus grande échelle
Malgré les résultats positifs de son expérimentation, le projet de Céline Alvarez n'a pas été étendu par l'Éducation Nationale. Après trois ans, le « couperet » est tombé juste avant l’été 2014 : le projet piloté par Céline Alvarez, d’autant plus inédit qu’il avait vu le jour dans la ville de naissance des premières zones d’éducation prioritaire (Gennevilliers), ne sera pas étendu. Depuis, Céline Alvarez s’est fixé un cap : actualiser l’héritage pédagogique de Maria Montessori pour faire collaborer l’école et la recherche, la pédagogie et la connaissance objective du fonctionnement de l’être humain.
Elle a alors décidé de diffuser ses idées et sa méthode à plus grande échelle, notamment à travers des conférences, des formations et des ouvrages. Son but est simple : elle veut mettre en lumière le coeur caché de l'être humain en dessinant les contours d'un cadre pédagogique humain, naturel et universel.
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Un engouement et des critiques
La démarche de Céline Alvarez a suscité un vif engouement auprès de nombreux parents et enseignants, qui se reconnaissent dans sa vision d'une école plus humaine et plus respectueuse de l'enfant. Parmi les nombreuses vidéos mises en ligne sur le site de Céline Alvarez, une est particulièrement frappante : celle des parents de Gennevilliers. Ils racontent, les yeux pétillants, leurs enfants transformés. Des enfants qui dévorent les livres, aident à la maison et trépignent de ne pas aller à l'école le week-end.
Cependant, son approche a également fait l'objet de critiques, notamment de la part de certains professionnels de l'éducation, qui remettent en question la validité scientifique de ses conclusions et mettent en garde contre une vision trop idéalisée de l'enfant. D’ailleurs, l’engouement est en demi-teinte dans le corps enseignant français. Nombre d’entre eux ont fini par être agacés des leçons d’amour et de révolution de l’essayiste conférencière qui n’a passé que trois années dans l’éducation nationale, et dans des conditions favorables : l’expérimentation de Gennevilliers a été financée par l’association Agir pour l’école, satellite de l’Institut Montaigne, think thank libéral, via l’achat de 10 000 euros de matériel pédagogique.
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