Camille Claudel, sculptrice de grand talent, a marqué l'histoire de l'art par son expressivité intense et sa volonté de se démarquer. Parmi ses œuvres les plus emblématiques, La Petite Châtelaine se distingue comme un portrait d'enfant d'une force et d'une émotion saisissantes. Cet article propose une analyse approfondie de cette œuvre, en explorant son contexte de création, ses particularités techniques, sa réception critique et sa signification dans le parcours artistique de Camille Claudel.
Contexte de création et genèse de l'œuvre
La genèse de La Petite Châtelaine se situe durant l'été 1892, lors d'un séjour de Camille Claudel et Auguste Rodin au château de l'Islette, près d'Azay-le-Rideau, en Touraine. Rodin y travaillait à son monument à Balzac, tandis que Camille Claudel, selon certaines sources, se reposait d'une grossesse interrompue. C'est dans ce cadre paisible que Camille Claudel réalisa le portrait de Marguerite Boyer, la petite-fille des propriétaires du château, alors âgée de six ans.
Entre 1890 et 1893, Claudel séjourne plusieurs fois au château de L’Islette près d’Azay-le-Rideau. Il semble qu’elle s’y reposa notamment d’une grossesse interrompue tandis que Rodin y travaillait à son Balzac.
L'œuvre connut plusieurs titres : Jeanne enfant, La petite de l'Islette, Petite folle, L'inspirée, Contemplation, Portrait d'une petite châtelaine, et enfin Petite Fille. La première version en plâtre, achevée en 1893, fut exposée au Salon de la Libre Esthétique à Bruxelles en 1894 sous le titre La Contemplation, puis la même année à Paris au Salon de la Société nationale des beaux-arts sous le nom de Portrait d’une petite Châtelaine.
Description et particularités techniques
La Petite Châtelaine s'inscrit dans la continuité des visages d’enfants et d’adolescents explorée par Camille Claudel tout au long de sa carrière. Pour ce buste, Camille reprend la découpe du « buste à l’italienne » qu’elle affectionne. Si la composition générale rappelle ici celle des bustes reliquaires de la Renaissance et renoue avec le néoflorentianisme des années de formation de Camille Claudel auprès d'Alfred Boucher et de Dubois, c’est-à-dire avant la rencontre avec Auguste Rodin, le travail virtuose de la matière - cheveux tout à jour, corps évidé pour devenir un piège à lumière, polissage à l’os de mouton - est un vrai défi technique qui met l’œuvre en perpétuel danger.
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Le buste de la Petite Châtelaine que Claude Debussy affectionnait tout particulièrement, fut imaginé, dans ses premières études, en 1892, en Touraine, au château de l’Islette près d’Azay-le-Rideau où Rodin et Camille Claudel séjournent à plusieurs reprises. La jeune femme y exécute ce portrait devenu célèbre de la petite-fille de la propriétaire du château. Dans une attitude docile, presque figée, le visage levé, elle scrute de sa petite hauteur l’artiste à l’œuvre. Les joues pleines, la bouche entrouverte et le regard innocent mais d’une extraordinaire ferveur procurent au doux visage toute sa juvénilité.
Entre 1895 et 1896, Camille Claudel exécute quatre versions en marbre dont les nuances résident principalement dans le traitement de la chevelure, en natte droite ou arrondie, épaisse ou défaite mais dont les mèches conservent encore la trace de ses entrelacs.
Ce portrait d'enfant est l'une des plus belles oeuvres de l'artiste où elle prouve son talent dans la taille du marbre, notamment dans le travail de la chevelure qui laisse filtrer la lumière.
Interprétations et réception critique
Les critiques de l’époque insistent sur la nouvelle dimension que prend l’œuvre de Camille Claudel avec ce buste. La petite fille est représentée le regard inquiet et interrogatif, ce qui la distingue des portraits d’enfants traditionnels et anecdotiques présentés chaque année au Salon. Ce regard renvoie à un questionnement universel qui fait de ce buste bien plus qu’un portrait fidèle.
Pour l’exposition de sa sculpture à Bruxelles et à Paris, Camille reçoit d’excellents commentaires de la part des critiques Roger Marx et Gustave Geffroy. Puis, Mathias Morhardt, premier biographe de l’artiste, analyse longuement La Petite Châtelaine dans un article de fonds paru en 1898 : « Il y a […] dans la disproportion même de cette tête déjà trop puissante, déjà trop vivante, déjà trop ouverte sur les mystères éternels et les épaules délicatement puériles qu’elle découvre, quelque chose d’indéfinissable qui communique une angoisse profonde […] Le buste de Jeanne enfant […] prouve que Mlle Camille Claudel est désormais un maître […] ce modèle lui est particulier. Il est plus lucide et plus clair que n’importe quelle signature. Il est despotique et passionné […] Il s’attache enfin et surtout à traduire et à évoquer le sens dramatique des formes […] La jeune artiste […] a l’inestimable privilège de discerner dans le passant même vulgaire ce qu’il contient de grandeur, de pittoresque et de beauté » . Il explique également le titre de Jeanne enfant : si Camille n’a pas songé à Jeanne d’Arc en réalisant sa sculpture, elle lui a néanmoins donné des traits agités par une fièvre mystique, et a finalement réalisé le portrait le plus juste jamais créé de la sainte.
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La Petite Châtelaine : une œuvre marquante dans le parcours de Camille Claudel
La Petite Châtelaine marque une étape importante dans l'affirmation de l'identité artistique de Camille Claudel. Elle affirme là ce qui lui semble être le bénéfice premier de cette évolution : « tu vois, ce n’est plus du tout du Rodin », s’inscrivant dès lors dans une obsession d’indépendance farouche qui sera le moteur essentiel de la vingtaine d’années qui lui reste à accomplir de sa vie d’artiste.
Ces caractéristiques essentielles sont l’expression d’une volonté farouche qu’affirme l’artiste de se singulariser par rapport à Auguste Rodin dont elle se sépare alors. C’est dans ces années de recherches frénétiques que Claudel signe ses plus belles œuvres.
Postérité et éditions
Portée par le succès rencontré par La Petite Châtelaine, Camille en fait une édition en plâtre. Aujourd’hui, seuls deux de ces plâtres sont localisés : celui de la famille Claudel, et celui de la collection du peintre norvégien Fritz Thaulow . L’édition posthume, réalisée à partir de ce dernier, est confiée à partir de 1984 aux fondeurs Attilio Valsuani et Delval. Elle compte 12 épreuves numérotées de 1 à 8, et de H.C.I à H.C.IV. En outre, en 1895, trois amis de Rodin commandent chacun un marbre de La Petite Châtelaine, qui seront tous différents. Celui de Paul Escudier possède une fine natte courbe, celui de Joanny Peytel, acquis par le musée Rodin en 1968, une natte courbe épaisse, et celui de Fritz Thaulow, une natte droite.
La Petite Châtelaine de Roubaix, la plus aboutie, fut commandée en 1895 à l’artiste, sur la recommandation de Bourdelle, par l’industriel Henri Fontaine.
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