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Critique de la raison décoloniale : dissection d'un débat intellectuel contemporain

Introduction

Depuis le début du XXIe siècle, les thèses décoloniales, originaires d'Amérique latine, ont essaimé dans les cercles de recherche et les universités, d'abord aux États-Unis, puis en Europe, notamment en France. Ce courant de pensée se concentre principalement sur le démantèlement de l'hégémonie politique et culturelle que le monde occidental a établie au détriment des peuples colonisés depuis 1492, date considérée comme le point de départ du capitalisme, inextricablement lié au colonialisme, au racisme et, par conséquent, à la négation et à l'éradication des autres cultures.

Essor et diversification de la pensée décoloniale

Initialement confinée aux cercles universitaires et aux débats en sciences sociales, la problématique décoloniale résonne désormais dans les médias, se déclinant en plusieurs thématiques, dont l'écologie décoloniale, explorée en France par le chercheur Malcom Ferdinand.

Premières critiques et remise en question radicale

Au fur et à mesure de sa diffusion en France, des critiques de la théorie décoloniale ont été formulées, notamment par des historiens tels que Pierre Vidal-Naquet, Pierre-André Taguieff, Benjamin Stora, ou des philosophes comme Jean-Loup Amselle. Cependant, une critique radicale a récemment été publiée en français, émanant du continent latino-américain, berceau de ce courant. Intitulée Critique de la raison décoloniale, Une contre-révolution intellectuelle (Paris, L’Échappée, 2024), elle est signée par un Collectif comprenant Pierre Gaussens et Gaya Makaran, Daniel Inclan, Rodrigo Castro Orellana, Bryan Jacob Bonilla Avendano, Martin Cortès et Andrea Barriga, avec un avant-propos de Mikaël Faujour.

Les fondements de la pensée décoloniale selon Faujour

Dès son « Avant-propos », Mikaël Faujour expose les principaux axes de la pensée décoloniale : « la modernité serait intrinsèquement coloniale ». La raison de la persistance de la domination réside dans « la relation au savoir et à la connaissance fondée sur les principes d’une rationalité européenne qui condamnerait et détruirait les autres formes de connaissances et de savoirs ». La colonisation étant historiquement le fait de l'Europe, celle-ci est assimilée par tous les théoriciens à la modernité et perçue comme un ensemble monolithique.

Critiques adressées à Walter Mignolo et Ramon Grosfoguel

Rodrigo Castro Orellana formule deux critiques à l'encontre du penseur décolonial Walter Mignolo. Bryan Jacob Bonilla Avendano, dans un chapitre consacré à Ramon Grosfoguel, l'un des théoriciens les plus importants du décolonialisme, entreprend de confronter cet auteur aux penseurs occidentaux Descartes, Hegel et Marx. Grosfoguel récuse le cogito cartésien dominateur, bien que la recherche de la vérité ne soit pas l'apanage de l'Occident. Avendano soutient qu'on ne peut trouver chez Hegel l'idée que seul « l'homme blanc hétérosexuel pourrait participer de la production de la conscience et de la raison ».

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Le débat autour de la marchandisation et de la signification culturelle

La critique s'étend à la question de la marchandisation et de la signification culturelle : « Tout se passe comme si la capacité de signifier et de symboliser une plante, un tambour ou un canoë était réservée à certaines cultures, tandis que d’autres ne laissent qu’une possibilité aux objets : devenir des marchandises. […] Que la vie soit marchandisée au cœur de la modernité capitaliste est une réalité, et il existe bien un ethos capitaliste qui cherche à dépolitiser les formes symboliques pour les remplacer par ce que Marx appelait la forme-valeur. Cependant, croire que les significations sont prédéterminées dans telle ou telle culture nous paraît dangereux, car cela finit par essentialiser non seulement les cultures non occidentales, mais quiconque ne s’inscrit pas dans une certaine logique épistémique.

La place de Marx dans la pensée critique

Une autre question soulevée est celle de la place de Marx dans la pensée critique : « Notre hypothèse sera la suivante : la tendance à éloigner Marx du cœur des démarches critiques, tendance qui se développe avec un relatif succès depuis les années 1980, paraît coïncider avec le moment où nous avons justement le plus besoin de son héritage. Clairement, comment « l’ambition universaliste du marxisme en tant qu’idéologie européenne » peut-elle saisir « les particularités de la réalité latino-américaine » ? Cependant, il faut se souvenir que « Parmi les évolutions du “dernier Marx”, son attention se porte vers la périphérie. »

Analyse de la modernité chez Anibal Quijano

Dans le dernier chapitre, Andrea Barriga complète les critiques de la conception de la modernité de Quijano : « Il faut se souvenir qu’à partir de Kant - dont Quijano ne dit rien -, va se développer tout un éventail de théories de la connaissance très diversifiées. Pour ne parler que de certains des philosophes qui ont contribué au débat, c’est des thèses kantiennes sur la manière dont se constitue la connaissance qu’est née dans un premier temps, chez Hegel, la vision la plus aboutie de l’idéalisme, avant que des auteurs comme Nietzsche, Heidegger ou Foucault n’en fassent la critique. En parallèle, à partir des néo-kantiens et de l’École de Vienne, seront posées les bases de ce qu’on appellera le positivisme, puis, dans les premières décennies du XXe siècle, le positivisme logique. De son côté, le marxisme se défera de ces échafaudages théoriques, en menant une critique vigoureuse de l’idéalisme hégélien, et en proposant une analyse historique des rapports sociaux, où les valeurs prédominantes à chaque moment particulier de l’histoire ont pour base matérielle les relations que nouent les êtres humains les uns avec les autres.

Le biais culturaliste et l'essentialisation des cultures

Le biais culturaliste des penseurs décoloniaux est dénoncé par tous les auteurs de cet ouvrage. Faujour suggère que ce biais pourrait être une réaction à l'économisme du marxisme orthodoxe, ayant « abusivement tordu le bâton dans l’autre sens, en attribuant aux discours, aux imaginaires, aux représentations, aux “épistémés”, le rôle de forces motrices de l’histoire. L’attention qu’ils portent aux identités, aux spécificités cultuelles et aux “cosmovisions” les conduit à essentialiser et à idéaliser les cultures indigènes et les peuples “non blancs”, dans ce qui revient à ressembler à une simple inversion de l’ethnocentrisme d’origine européenne.

Critique de l'appropriation de Fanon

Dans le chapitre intitulé « Peau blanche et masques noirs », Pierre Gaussens et Gaya Makaran entendent se livrer à une « autopsie d’une imposture intellectuelle ». En se réclamant de Frantz Fanon, les théoriciens décoloniaux auraient commis une « déformation de son legs ». Selon les deux auteurs, « Fanon établit le diagnostic suivant : les efforts du colonisé pour “récupérer” sa propre histoire, sa propre culture, sa spécificité, son langage, etc., sont une étape nécessaire dans sa lutte personnelle et collective pour la dignité et contre l’infériorisation qui lui ont été imposées par le colonisateur. « Voilà pourquoi le parti culturaliste d’une “renaissance” est condamné à l’échec tant que la question sociale ne sera pas résolue pour le colonisé.

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Essentialisation de l'Europe

Selon les deux auteurs, l’Europe est vue par les décoloniaux également à travers le prisme de l’essentialisation qui « repose toujours sur la transformation d’une partie de l’Europe en son tout », alors que « l’histoire des peuples européens a été marquée et continue d’être marquée par le colonialisme interne ».

Remplacement des concepts marxistes

Il est avancé que « les études décoloniales remplacent le capitalisme par la modernité, l’accumulation par le développement, la plus-value par le classisme, la classe par la race, le capital par l’Europe, la bourgeoisie par l’Occident, la subalternité par l’altérité, la conscience par l’identité, l’impérialisme par l’eurocentrisme et l’internationalisme par l’interculturalité.

Le concept de nature et l'anthropocentrisme

Le concept de « nature » est également sujet à débat. Pour Philippe Descola, « la nature n’existe pas », sauf dans la culture occidentale, et Avendano note que, pour Grosfoguel, « la notion de nature est en soi eurocentrique, occidentalocentrique, anthropocentrique. » La question est alors posée : « Mais alors (question à laquelle ne répond pas l’auteur), si le mot “nature” n’existe pas dans d’autres cosmogonies, comment les subjectivités sont-elles définies dans ces “autres cultures” ? Si le cœur du problème tient au fait que l’anthropocentrisme a créé un sujet qui s’oppose à la nature pour faire de celle-ci un moyen conforme à certaines fins, cela n’implique pas pour autant que toutes les subjectivités occidentales aient une forme identique. Cela n’implique pas non plus que l’absence du mot “nature” dans ces autres cosmogonies (il faudrait savoir lesquelles) y soit synonyme d’une absence de différenciation entre les humains et la nature.

Pour une modernité fondée sur la fécondation des cultures

À l'encontre des thèses sur la colonialité, les auteurs de cet ouvrage critique préfèrent une modernité qui serait fondée sur une fécondation des cultures entre elles, ce qui changerait le regard des unes sur les autres. L'anthropophagie, c'est-à-dire l'absorption de l'ennemi, était ainsi érigée par Oswald de Andreade en manière de penser la culture latino-américaine. « Nous voulons la Révolution caraïbe. Plus grande que la Révolution française. L’unification de toutes les révoltes efficaces dans le sens de l’homme.

Le rôle du capitalisme et du colonialisme

« De tous les pouvoirs coloniaux qui ont existé dans l’histoire, le plus grand de tous est le capital. L’une des pierres d’achoppement entre les décoloniaux et leurs critiques porte sur la naissance du capitalisme qui serait intrinsèquement corrélée avec le colonialisme et le racisme. Barriga ne conteste pas le fait de la perpétuation du colonialisme, mais elle dénonce « la critique de l’ethnocentrisme européen [qui] finit par friser l’ethnocentrisme latino-américain, qu’on pourrait aussi bien appeler américanocentrisme » puisque « tout est né avec l’Amérique ». Elle soutient que les idées et les institutions que les Européens ont introduites en Amérique étaient déjà enracinées en Europe. Elle reproche à Quijano de mettre dans une balance les souffrances des uns et des autres et « à déterminer quels sont les peuples colonisés qui ont été le plus dépossédés, lorsque la dépossession fait référence à la part immatérielle de la culture.

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Cohérence de la pensée décoloniale

Ainsi, il y a une certaine cohérence dans la pensée décoloniale entre l’essentialisation des humains au-delà donc de leurs conditions de vie, une modernité excluant par définition les connaissances construites au dehors d’elle-même, une domination sur les colonisés qui relèverait d’un ordre culturel mis à distance, sinon détaché, de l’impératif capitaliste d’exploitation. Ce dernier point est crucial : si l’on peut facilement contester le fait que le capitalisme ait inventé l’esclavage parce celui-ci a existé bien avant lui, la discussion naît pour déterminer l’importance du rôle qu’il a joué dans l’explosion du développement capitaliste européen puis états-unien. Alain Bihr a soutenu la thèse selon laquelle c’est par le biais de l’expansion commerciale et coloniale européenne, conduite par des marchands soutenus par les États, qu’a pu s’opérer, en Europe, la transition entre le féodalisme et le capitalisme. Et il confirme que les plantations de canne à sucre, surtout dans les Antilles, puis celles de coton, pratiquant l’esclavage à grande échelle ont eu une grande importance sur l’évolution de la colonisation : l’agriculture latifundiaire fondée sur l’exploitation d’un travail servile valorise le capital agraire et marchand favorisé par l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe.

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