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Berceuse : Voix, Origines et Effets Profonds

Introduction

La berceuse, plus qu'une simple mélodie, est un univers sonore riche en émotions et en significations. Des échos lointains aux crissements de pas, elle captive les tout-petits et réveille des souvenirs enfouis chez les adultes. Cet article explore les origines, les effets et la complexité de la berceuse, en mettant en lumière son rôle essentiel dans la transmission culturelle et le développement de l'enfant.

Berceuse : Un Lien Corporel et Émotionnel

Hélène Stork, anthropologue et pédopsychiatre, a souligné l'importance de la vocalité maternelle dans la transmission des émotions et le lien entre la mère et l'enfant. Elle met en garde contre l'utilisation de boîtes à musique, même si elles diffusent des berceuses célèbres comme celle de Brahms. Selon elle, ces dispositifs peuvent éclipser la compétence parentale et entraver la relation privilégiée qui se tisse lors de l'endormissement. Pour Stork, bercer est avant tout une affaire de corps et de relation, un rituel de transmission culturelle qui favorise l'autonomie et l'émancipation de l'enfant.

Winnicott souligne que l'espace potentiel entre le bébé et la mère est essentiel pour le développement de la confiance. La première communauté culturelle se situe dans l'enceinte familiale et dans les lieux d'accueil de la petite enfance, et l'accompagnement de cette communauté est fondateur dans la rencontre avec les formes de l'art. Les artistes qui créent pour le très jeune public doivent faire preuve d'une grande exigence, car rejoindre les enfants et explorer l'inconnu au cœur du sensible est un défi qui nourrit leur démarche créatrice.

Berceuse : Un Remède à la Malnutrition Culturelle

Dans nos sociétés contemporaines, la transmission culturelle est menacée par la primauté consumériste, les mutations de la famille et de la parentalité, les conflits de loyauté dans les contextes migratoires et l'attraction des écrans. Face au risque de « malnutrition culturelle », l'éveil artistique et culturel doit retrouver sa place dès l'attente de l'enfant, autant que dans son accueil et son accompagnement.

Geneviève Schneider a mené un travail remarquable dans une école maternelle de la Goutte d'Or avec des mamans d'origine africaine pour soutenir cette transmission. Ces mères pensaient qu'en renonçant à chanter les berceuses de leur propre enfance, elles aideraient leurs enfants à mieux s'intégrer. Or, il est essentiel de préserver et de valoriser la diversité culturelle, car elle enrichit le développement de l'enfant et renforce son identité.

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Les rapports de Sylviane Giampino et Sophie Marinopoulos ont énoncé de nombreuses préconisations visant à affirmer et affermir une politique ambitieuse en direction de la petite enfance. Le protocole interministériel pour l'éveil culturel et artistique du jeune enfant, signé en 2017, et la directive de 2020 constituent une trame importante pour la prise en compte de l'éveil artistique et culturel de la petite enfance.

Gérard Pesson et la Berceuse : Intimité et Inquiétude

L'intérêt de Gérard Pesson pour les berceuses est loin d'être anecdotique. Il s'articule à tout un univers poétique où l'intime et le rapport à l'enfance ont toujours été prisés et recherchés. Outre ses émissions sur France Musique, où les berceuses avaient une place à part, le compositeur est aussi l'auteur de sept pièces de ce genre. L'étude de ce corpus met en évidence quelques universaux stylistiques et déplace la question de la vocalité dans une écriture proprement instrumentale. La berceuse pessonienne n'est pas que consolation, mais semble refléter, à l'intérieur même de la musique, l'inquiétude portée par celui qui s'endort.

Pesson a toujours manifesté un intérêt particulier pour des genres musicaux mineurs, délaissés par la production dite savante, telle que la chanson française. Les berceuses en sont, elles qui ont acquis peu à peu une place à part chez le compositeur. Quinze numéros de son émission radiophonique, diffusée par France Musique entre 1986 et 2014, ont fait la part belle à ce genre. Ces « Assises générales de la berceuse » ont ainsi contribué à cerner une pratique musicale plurielle qui dut devenir peu à peu un modèle stylistique pour ses propres œuvres.

Il existe toute une tradition des berceuses - tradition orale sans aucun doute, mais aussi tradition écrite. La berceuse a depuis longtemps suscité l'imagination des compositeurs, et son dialogue avec la musique savante a connu au dix-neuvième siècle un regain d'intensité. Aux berceuses bien connues de Schubert et Brahms s'ajoutent les œuvres de Fauré, Ravel, Stravinsky et, plus récemment encore, Lachenmann.

Comme pour quelques-unes de ses aînées, la berceuse pessonienne perd son utilité première, celle d'endormir, s'écartant dans le même temps du strict cadre familial et de l'échange entre un parent et un enfant. Chez Pesson, la composition de berceuses s'articule à l'exigence d'une musique pure, d'une musique dégagée de toute fonction sociétale, valant pour elle-même. La berceuse catalyse différentes tendances pessoniennes : l'intimité du caractère, le rapport à l'enfance, le plaisir des ritournelles.

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Pesson est un compositeur qui a toujours été attaché aux matières évidées, aux gestes défectifs, à la façon dont la musique pouvait faire entendre un lointain. S'explique ainsi la poétique, presque protocolaire, du retrait et des nuances infimes qui caractérisent sa première manière, où le compositeur n'hésitait pas à écrire une musique au bord du silence. L'œuvre de Pesson a, dès ses débuts, pris le ton de la confidence. La berceuse est révélatrice d'une telle intimité ; elle la requiert - au risque, sinon, de réveiller celui qui s'endort. Elle implique une douceur, une tendresse, une proximité également, ne fut-elle que momentanée. Le goût de Pesson pour les berceuses s'inscrit donc d'abord dans cette manière de composer avec l'intime.

Les berceuses composées par Pesson sont toujours des œuvres de circonstances. En tant que présents offerts, elles sont la marque d'une affection, d'une sympathie ou, dit avec plus de distance, d'un compagnonnage. Les berceuses sont alors une manière pour le compositeur de traduire en musique un lien personnel, quoique dépassé par l'abstraction même de la musique.

Du fait de sa fonction d'origine - fonction psychoaffective, parfois problématique, de l'endormissement -, la berceuse est constitutive du monde de l'enfance. C'est donc de manière souterraine que l'enfance irrigue de part en part l'œuvre du compositeur. Le récréatif et son lot d'espiègleries, le plaisir qui est mis dans l'inconscience du jeu sont des réalités qui permettent à Pesson d'éviter une certaine lourdeur. Les partitions pessoniennes sont souvent faites de jeux détournés, d'un certain pragmatisme aussi qui caractérise les premiers âges ; ce sont des partitions où les bibelots sont les signes de ces « enfantillages sublimés » employés après Ravel et intégrés au cœur du langage pessonien.

L'enfance est un âge de la fragilité, de l'élan non abouti. La composition de berceuses est une réponse à cette fragilité, elle en est le pansement. L'enfance est le point de départ, la région originelle qui s'éloigne de nous à mesure que nous vieillissons. C'est donc l'extrémité d'une existence qui interroge notre présent tout en l'irriguant au moyen de notre mémoire. L'enfance est l'un des supports du souvenir, sa cause première.

Les berceuses de Pesson traduisent à leur tour cette délicatesse nécessaire, auxquelles s'ajoute surtout une lenteur qui contraste avec la vitesse d'ordinaire prisée du compositeur. Mais malgré leur caractère, les berceuses pessoniennes ne sont pas des plus paisibles : le langage contemporain qui y est entendu, avec ses sons complexes, bruités, ses dissonances également et ses changements métriques, fait d'elles des musiques dans lesquelles transparaissent l'inquiétude, l'agitation intérieure de celui qui redoute le sommeil.

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Il s'agit d'aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c'est l'expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d'avec la mère. Pour glisser dans l'endormissement, il faut s'abandonner : apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l'immobile, le hors temps. La berceuse, parce qu'elle est paroles chantées et fredonnements, rapprochement de deux corps, balancement régulier, rassure et assure la transition.

La berceuse n'est pas une musique de pur confort, mais un processus de réconfort qui répond à une gêne primordiale. Il semblerait que dans le même temps où la voix du parent est suggérée, Pesson ménage, à l'intérieur de ses berceuses, une place à l'inquiétude de l'enfant. Alors, à l'inverse de toute une tradition, la singularité des efforts pessoniens résiderait dans le fait d'intégrer et de mettre en scène l'anxiété de l'enfant, dépassant la seule position consolatrice du parent.

Les berceuses pessoniennes ne sont pas ‘utilitaires’ (personne ne les joue pour endormir son enfant). Elles échappent aussi au rituel du concert. Composer des berceuses reviendrait alors à dépasser la fonction première de ce genre musical pour en souligner une autre dimension, plus en phase avec l'esprit poétique du compositeur. La berceuse quitte la relation verticale parent-enfant pour s'étendre vers une horizontalité neuve, purement amicale.

Ce qui frappe d'emblée, dans les berceuses pessoniennes, c'est la continuité du discours musical. Cela n'est pas synonyme d'ennui, cela ne veut pas dire qu'une même idée est utilisée d'un bout à l'autre de la pièce - au contraire, le langage de Pesson étant aussi une pratique du fragment, les idées musicales s'y succèdent sous formes de micro-sections, plutôt autonomes, bien que traversées, il est vrai, par quelques motifs récurrents ou parents telle que l'oscillation. La continuité dont il est question ici, est plutôt affaire de fluence et renvoie à cette manière de toujours conduire une idée vers une autre, sans rupture manifeste, manière qui répond sans doute au problème de l'écriture pour soliste.

Pour assurer une telle transition, la berceuse doit pouvoir venir souligner et suppléer la présence du parent et ainsi impliquer, selon ses propres moyens, un réconfort. Précisément, il est un aspect littéralement enveloppant de la berceuse qui serait, en musique, la transposition à peine métaphorique de l'étreinte physique : « la mère caresse et enveloppe son bébé du ton de sa voix ». En d'autres termes, le flot de la voix vient border les limites de l'espace psycho-affectif de l'enfant.

Le ternaire a toujours été une division métrique privilégiée par Pesson. Pourtant, dans les berceuses pessoniennes, la division ternaire est abandonnée au profit d'une binarité, plus à même de signifier le bercement à l'œuvre. La berceuse « s'accompagne en principe de balancements ». Intrinsèque à l'objet-berceau, mené de droite à gauche, ce mouvement de va-et-vient prolonge l'action des bras du parent, lui-même sans doute lié au balancier des jambes, rappelant à l'enfant sa vie in utero, lorsqu'il percevait les mouvements de marche de la mère.

Ce motif du balancement, c'est aussi un héritage d'un topos musical bien français : les compositeurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont très souvent utilisé des microstructures faites d'alternances binaires. Pour le musicien, faire entendre ce balancier consiste bien souvent à répéter deux notes dans un souci d'alternance. La répétition est ainsi une dimension-clef du style des berceuse qui lui « permet de retrouver du ‘‘même’’ dans un espace où tout est empreint de différent ».

Berceuse : De l'oral à l'écrit, une perte de l'essence ?

La berceuse appartient à ce qu'on appelle de façon un peu condescendante les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise, le bercement. Chant de l'attente, elle est attente d'un sommeil qui tarde à venir parfois et que l'adulte qui chante s'efforce d'apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et qui sont supposées favoriser l'endormissement.

Ce genre nous est transmis aujourd'hui en partie de bouche à oreille et en partie sous forme écrite. La question est la suivante : que fait ou plus exactement que défait l'écrit dans la berceuse ? Qu'est-ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite ? Il s'agit de prendre la mesure de ce qui tombe dans la « trappe de la scription » lorsque la berceuse orale est transcrite pour figurer dans des recueils, dans des livres.

Ce mouvement de transcription est relativement ancien. Ainsi, dans la Friquassée crotestyllonnée, paru à Rouen en 1601, on peut lire, mêlées à d'autres comptines, proverbes, dictons et facéties, quelques berceuses. Mais le mouvement de collecte est particulièrement important au XIXe siècle.

Ces retranscriptions, soumises à l'ordre graphique, s'alignent sur la page blanche, les unes au-dessous des autres. Des virgules, des points-virgules segmentent l'écrit, qui s'organise en strophes. Une lettre majuscule débute le texte, un point le termine, et ainsi s'offre au regard un ensemble parfaitement délimité. Au-dessous de chaque bloc textuel, systématiquement, des italiques indiquent la région de France où l'exemple a été collecté. L'imprimé calibre et standardise un ensemble ordonné, numéroté : les berceuses recueillies, muettes maintenant, sont parfois accompagnées de leur partition. L'assignation graphique non seulement fait entrer dans les normes typographiques, mais il a aussi pour effet de tout uniformiser sur son passage.

Quand un énoncé est mis par écrit, il peut être examiné bien plus en détail, pris comme un tout ou décomposé en éléments, manipulé en tous sens, extrait ou non de son contexte. Autrement dit, il peut être soumis à un tout autre type d'analyse et de critique qu'un énoncé purement verbal. Le discours ne dépend plus d'une « circonstance » : il devient intemporel.

Tout d'abord la malléabilité propre à la parole chantée. On sait à quel moment la berceuse commence, mais on ne sait pas quand elle finit, car le signe de son efficacité est marqué par son interruption même. L'adulte qui berce suit l'avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence.

La berceuse en effet suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale, parce qu'aucune réponse articulée n'est attendue. L'in-fans auquel s'adresse le chant ne sait pas encore parler. C'est bien l'effet performatif qui compte. Et, pour ce faire, il y a toujours une part d'improvisation laissée à celui ou à celle qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées ou empruntées à d'autres chansons : on ne sait pas à quel moment va avoir lieu l'endormissement.

Mais quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini. Rousseau, dans le cinquième chapitre de son Essai sur l'origine des langues, dit à propos de l'écriture qu'« elle substitue l'exactitude à l'expression ». Il ajoute quelques lignes plus bas qu'« il n'est pas possible qu'une langue qu'on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n'est que parlée ». Et c'est bien ce passage de l'esthésique à l'esthétique que l'on retrouve dans nos berceuses quand, de paroles chantées, elles deviennent texte écrit. Ce qui se perd, c'est tout un monde de sensations au profit de l'esthétisation plus ou moins grande d'un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre.

L'événement de parole chaque fois unique qu'est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu'il se trouve dans son berceau, qu'il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l'enfant reconnaît l'inflexion d'une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou de mots berceurs plus ou moins monosyllabiques qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt. Une fois que les fées ont créé l'ambiance, il ne manque plus que deux rythmes : celui, physique, du berceau ou de la chaise et celui, mental, de la musique. Et ce contact hic et nunc, plutôt complexe, la berceuse écrite ne peut en rendre compte.

Ici, c'est la perte du corps que le passage au répertoire révèle. Les corps en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet, pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier. Elle ne peut pas se passer du corps et du geste.

Marcel Jousse précise que si « l'écriture empêche le libre jeu des gestes », par contre « nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes ». Le mot « berceuse » entre dans la langue française un peu avant le début des grandes collectes. Ce changement lexicographique n'est pas un simple jeu de substitution - un mot en remplaçant un autre - : c'est un changement de paradigme culturel dans lequel la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire savante.

Il n'en demeure pas moins que la chanson/diction du bercement est bien un micro-rituel domestique. Celui ou celle qui berce tient le rôle de passeur. Il s'agit d'aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c'est l'expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d'avec la mère. Pour glisser dans l'endormissement, il faut s'abandonner : apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l'immobile, le hors-temps. La berceuse, parce qu'elle est paroles chantées et fredonnements, rapprochement de deux corps, balancement régulier, rassure et assure la transition.

Ce petit rituel domestique de la berceuse orale, qui marque les débuts de la vie, est de fait parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d'esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C'est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.

Berceuse : Miroir des Peurs et des Espoirs

La berceuse, bien que souvent associée à la douceur et à la tranquillité, peut également refléter les peurs et les angoisses du monde qui entoure l'enfant. Comme le souligne Khadija al-Mohammad, une mère syrienne réfugiée en Turquie, les berceuses peuvent devenir des chansons sur la guerre, permettant aux enfants de comprendre les émotions de leurs parents. De nombreuses berceuses traditionnelles, à travers le monde, évoquent des dangers et des menaces, des bêtes effrayantes qui guettent les enfants qui résistent au sommeil.

Cependant, au-delà des peurs, les berceuses reflètent également notre besoin de réconfort et notre espoir en un avenir meilleur. Elles sont des chansons d'amour, des prières et des témoignages de notre passage sur terre. Elles nous rappellent que nous ne sommes pas seuls et qu'il existe un lien entre les générations et les cultures.

Berceuse : Un Langage Universel

Samuel Mehr, directeur du Music Lab de Harvard, a constaté que les gens distinguent des motifs universels dans la musique, même quand elle émane d'autres cultures. Les berceuses, en particulier, sont facilement identifiées, ce qui suggère qu'il existe un langage musical commun qui transcende les frontières culturelles.

Laura Cirelli, professeure de psychologie du développement à l'université de Toronto, a observé que les berceuses apaisent non seulement les bébés, mais aussi les mamans. Elle considère que chanter des berceuses est une « expérience multisensorielle » partagée par la mère et l'enfant, qui renforce le lien entre eux.

Berceuse : Un Héritage Ancien

La plus vieille berceuse à nous être parvenue a environ 4 000 ans et est originaire de Babylone. Inscrite sur une tablette d'argile, elle évoque un « petit bébé dans une sombre maison » et un « dieu domestique » menaçant. Cette berceuse témoigne de la longue histoire de ce genre musical et de son rôle dans la transmission des valeurs et des croyances d'une culture.

Berceuse : Un Rituel de Soin et de Partage

Dans de nombreuses cultures, la berceuse est un rituel de soin et de partage qui se déroule dans un contexte communautaire. À Monrovia, au Liberia, Patience Brooks chante des « lie-lies » à sa fille Marta, tout en sautillant et en la balançant dans ses bras. Les enfants du quartier se joignent à elle pour inventer des contes et chanter ensemble.

Laura Cirelli a montré que les enfants qui partagent des expériences musicales en simultané avec d'autres personnes sont plus susceptibles de leur offrir leur soutien. Chanter les mêmes chansons que les membres de sa communauté renforce le sentiment d'appartenance et de parenté.

Berceuse : Un Refuge en Temps de Crise

En temps de crise, les berceuses peuvent servir de refuge et de réconfort. Khadija al-Mohammad, la mère syrienne réfugiée en Turquie, chante des berceuses à ses enfants pour les rassurer et leur transmettre son amour. Les familles de migrants en Grèce ont participé au projet Lullaby du Carnegie Hall, qui les a aidées à créer des « sanctuaires portatifs » pour maintenir un lien avec leur passé et établir une continuité dans leur nouvelle vie.

Pendant la pandémie de Covid-19, les infirmières Elizabeth Streeter et Allison Conlon ont chanté des berceuses à leurs enfants par téléphone, alors qu'elles étaient isolées d'eux pour éviter de les exposer au virus. Ces chansons leur ont permis de maintenir un lien affectif et de leur apporter un peu de réconfort dans une période difficile.

Berceuse : Entre Mémoire et Traumatisme

La berceuse, au-delà de sa fonction d'endormissement, peut également être un vecteur de mémoire et de transmission de traumatismes. Élise Petit, musicologue, a étudié les berceuses composées dans les camps de concentration nazis, qui témoignent de la résilience et de la capacité de l'être humain à trouver du réconfort dans les situations les plus extrêmes.

Antoine Paris analyse une bande dessinée de Gotlib dans laquelle une comptine est utilisée pour évoquer un traumatisme. La berceuse, dans ce cas, devient un moyen de réactiver et de guérir une blessure émotionnelle.

Anne Dufourmantelle souligne que la berceuse relève d'un espace maternel archaïque, un espace « littéralement pré-historique » qui rend possible la pensée, l'imaginaire et les représentations. Elle précise que la berceuse est une « mémoire générative » qui se transmet de génération en génération.

Berceuse : Reflet des Inégalités Sociales

Dans certaines cultures, la berceuse peut refléter les inégalités sociales et les difficultés de la vie quotidienne. Les « komori uta », berceuses japonaises chantées par les gardes d'enfant au début du xxe siècle, étaient souvent un exutoire à la pénibilité de leur métier et à leurs chagrins quotidiens. Valentina Avanzini a analysé les berceuses collectées en Italie entre la fin du xixe et la fin du xxe siècle, qui révèlent les peurs et les difficultés des femmes face au rôle de mère et d'épouse.

Matthew Roy s'intéresse aux berceuses instrumentales au xixe siècle, qui étaient souvent utilisées comme un instrument de socialisation patriarcale à destination des jeunes pianistes de la classe moyenne.

Berceuse : Un Acte de Résistance

Dans certains contextes, la berceuse peut devenir un acte de résistance et de dénonciation. Carola Vesely Avaria a étudié les berceuses d'auteurs hispano-américains, qui dénoncent les conditions d'existence précaires et les injustices sociales. Zoé Saunier a analysé des berceuses latino-américaines qui subvertissent les modalités formelles et thématiques du genre pour réveiller les consciences et appeler à la révolte.

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