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La berceuse de Sheldon : Une exploration de la musique, de la mémoire et de l'identité

Le blues, né de la tradition orale du conte, exprime l'expérience d'un peuple cherchant à transcender le traumatisme indicible de la violence historique. Cette musique a trouvé un écho si profond que des écrivains l'ont considérée comme un modèle idéal pour la création littéraire. Cet article explore l'importance de la musique, en particulier le blues, dans la (re)construction de soi et la résistance au discours dominant, en s'appuyant sur les outils d'analyse du comparatisme, de l'intersémiotique et de la sociocritique.

Le blues : une musique de l'âme et de l'histoire

Le blues est plus qu'un simple genre musical. Il est une expression profonde de l'expérience humaine, un récit chanté des luttes, des espoirs et des rêves d'un peuple. Il chante l’expérience d’un peuple qui voulait conjurer le traumatisme indicible d’une violence historique. Originellement lié à la tradition orale du storytelling, le blues raconte en effet l’expérience héroïque de tout un peuple martyrisé qui a réussi à conjurer par la chanson le traumatisme indicible d’une violence historique. Il est une forme d'art qui permet de se raconter et de raconter une histoire collective. En écoutant des musiques comme le blues ou le jazz, on peut appréhender leur vie profondément et bien plus émotionnellement, si j’ose dire, que dans n’importe quelle enquête biographique.

L'influence du blues sur la littérature

L'influence du blues s'étend au-delà de la musique, imprégnant la littérature de ses thèmes, de ses rythmes et de ses structures. Lorsqu’un roman convoque un modèle musical pour se construire, il est fort probable que le texte finisse non seulement par épouser la forme d’une pièce musicale, mais, plus encore, par devenir une représentation de la vie même du musicien, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une musique identitaire comme le blues. Des écrivains ont trouvé dans le blues un modèle parfait pour la création littéraire. L'écriture s'habille de lyrisme et de chaos, d'oralité et de mélanges, de subversion et de mouvements. Toni Morrison, par exemple, a calqué son œuvre romanesque sur les principes de composition du Blues tout autant qu’elle est soucieuse de traduire les voix de la communauté afro-américaine.

Toni Morrison : Une légende romancée des héros du Blues

Prix Nobel de littérature, Toni Morrison (1931-2019) figure en bonne place parmi ces nombreux écrivains, et son œuvre peut être envisagée de notre point de vue comme une « légende romancée des héros du Blues » : c’est-à-dire leur parcours, leur histoire réelle ainsi que celle de leur musique, narrée ou figurée à travers des procédés fictifs. Les romans de Toni Morrison offrent un tableau de la vie des bluesmen en accomplissant son projet d’une écriture musicale ou musicalisée. Elle offre une représentation systématique de la vie et du travail des bluesmen. Son œuvre peut être envisagée comme une légende romancée des héros du Blues.

L'oralité : Un principe structurant

Central de ce point de vue est l’élément de l’oralité issu de la tradition africaine : il devient un principe structurant de l’écriture romanesque tout autant qu’il l’est de la musique afro-américaine. L'oralité, issue de la tradition africaine, est un élément central qui structure l'écriture romanesque et la musique afro-américaine. C’est dans cette configuration que se dessine le portrait des héros du Blues, depuis leur parcours de vie jusqu’à la forme même de leur art.

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Les esclaves et le Blues primitif

On entend par blues primitif les différentes formes de mélopées qui rythmaient la vie des esclaves sur le continent américain17, et qui se vouaient par leur lyrisme à l’expression de ce que les critiques qualifient de « condition of pain »18, comme on peut le voir clairement représenté chez Toni Morrison. Quand le musicologue Gilles Oakley, reprenant les mots du bluesman James Butch Cage, écrit que « le blues remonte au temps de l’esclavage »19, il situe bien la naissance de cette musique dans le sillage de cette tragédie historique qui, en Occident20, et particulièrement dans les colonies anglaises d’Amérique du nord qui formeront les États-Unis, s’est déroulée du XVIIe au XIXe siècle. C’est précisément à cette époque que se situe l’action du roman Beloved : le récit commence en 1873, comme on peut le lire dès l’incipit21, et, avec des retours sur les décennies précédentes, il s’inspire d’un fait divers22 pour peindre un tableau de la vie d’esclave à travers des héros tels que Sethe, Paul D et Baby Suggs. Le blues primitif est né des mélopées qui rythmaient la vie des esclaves sur le continent américain. C'est une expression lyrique de la "condition of pain". La chanson avait partie liée avec le travail des esclaves.

La chanson comme adjuvant

Cet extrait démontre à suffisance le rôle de la chanson dans le travail des esclaves. On notera que cette anaphore (« ils chantaient ») insiste sur la longue durée de la chanson qui est équivalente à celle du travail, mettant ainsi en relief l’articulation étroite entre travail et chanson, le premier ne pouvant visiblement pas se faire sans la seconde. La personnification qui est faite de « la Mort » marque la singularité de sa signification pour les esclaves : elle est omniprésente dans leur vie comme une personne familière et malveillante, et ils doivent l’affronter énergiquement chaque jour pour pouvoir survivre. C’est dire que dans les plantations, les working songs, et aussi la danse comme on le voit au début de l’extrait, deviennent de véritables adjuvants pour les esclaves. Les propriétaires de plantations blancs, qui bien évidemment ne comprenaient rien à ces étranges mélopées faites de bribes de langues africaines25, laissaient faire, mais uniquement parce que grâce au chant, le rendement était meilleur. La chanson était un adjuvant pour les esclaves, les aidant à supporter le travail et à affronter la mort. Les working songs et la danse étaient des éléments essentiels de leur quotidien.

Les spirituals et la religion

En plus des working songs, il y avait aussi les chants religieux des planteurs appelés spirituals, dont on a une illustration à travers Baby Suggs. Dans cette maison du « 124 Bluestone Road »27 où elle vit avec Sethe après que son fils Halle a acheté sa liberté, elle est devenue une véritable prêtresse pour tout le quartier parce qu’elle a pris l’habitude d’organiser, dans la Clairière derrière la maison, des séances de prêches au cours desquels le primat est accordé à bien plus que la prière pour guérir la communauté : « elle appelait les femmes à elle : Pleurez, leur disait-elle. Pour les vivants et pour les morts. Allez-y, pleurez »28. Le récit décrit avec forte emphase ces séances qui confinent à l’exorcisme, où lamentations, danses, rires et chansons se mêlent pour traduire le besoin vital de se libérer du fardeau du destin : « de longues notes tenues jusqu’à ce que l’harmonie à quatre voix soit assez parfaite pour leur chair profondément aimée »29. Ces séances avec Baby Suggs ne sont pas uniquement là pour insuffler l’espoir fallacieux d’une vie après la mort, mais surtout pour enseigner à goûter à la joie terrestre, la joie d’être encore en possession de son propre corps dans le martyre : « Ici, disait-elle, là où nous résidons, nous sommes chair […] Aimez tout cela. Les spirituals, chants religieux, offraient une autre forme d'expression et de réconfort. Baby Suggs utilisait ces chants pour guérir et libérer sa communauté du fardeau du destin.

Dépersonnalisation et religion

Il faut dire que l’esclave n’était pas censé trouver ainsi une porte de sortie par la religion, qui était utilisée au départ comme un instrument pour mieux l’asservir. Car comme l’explique LeRoi Jones, le préjugé qui frappe « le Noir », et ce depuis le moment où il a été arraché de sa côte africaine natale, c’est qu’il n’a pas d’âme31. La déportation rimait aussi avec dépersonnalisation, dépossession de soi. En effet, dans la logique d’une légitimation de la domination et d’une préparation à la servitude, il fallait dépouiller l’Africain de tout ce qui l’enracinait dans sa civilisation en lui inoculant l’idée que, comparé aux autres peuples, il ne valait guère mieux qu’un animal, et que seul un destin de bête de somme lui était par conséquent dévolu en ce monde32. Le discours étant déterminant dans la construction de la réalité - comme on peut le déduire par exemple à partir de la théorie des « actes de langage » en pragmatique linguistique33 -, c’est par le discours religieux principalement qu’on avait pu déconstruire d’abord la condition de l’Africain civilisé, pour mieux construire ensuite celle du Nègre barbare. En effet, la religion va enseigner à l’esclave par exemple que le fondement de sa condition se trouve dans l’Ancien Testament de la Bible34. Elle va aussi lui être présentée comme un moyen de domestiquer sa barbarie, tout en faisant passer ses souffrances terrestres comme un passage obligé vers un paradis céleste où il pourra connaître la paix éternelle. La religion, initialement utilisée pour asservir, est devenue une source de réconfort et d'espoir pour les esclaves. Elle leur offrait une porte de sortie et une affirmation de leur humanité face à la dépersonnalisation.

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