Introduction
Les comptines, ces petites chansons que l'on fredonne aux enfants, semblent innocentes au premier abord. Elles ont bercé des générations, transmises de parents à enfants, et font partie intégrante de notre culture. Cependant, derrière ces mélodies entraînantes et ces paroles simples se cachent parfois des histoires surprenantes, voire choquantes. Des analyses récentes ont révélé que certaines comptines populaires sont en réalité des témoignages de faits historiques, des critiques sociales ou des allusions à des thèmes tabous tels que la violence, la sexualité ou la mort. Cet article se propose d'explorer le sens caché de quelques-unes de ces comptines, en s'appuyant sur des recherches historiques et des interprétations modernes.
Des comptines révélatrices d'une époque
Au moment de leur création, "ces chansons s'adressaient autant aux parents qu'aux enfants", explique Serge Hureau, auteur, avec Olivier Hussenet, d'un livre intitulé "Ce qu'on entend dans les chansons - Des berceuses aux grands succès du répertoire". "Elles se chantaient à la veillée quand toute la famille était réunie…".
"Une souris verte" : une torture en temps de guerre
"Une souris verte qui courait dans l’herbe…" Qui aurait pu imaginer que cette comptine entraînante puisse évoquer une scène de torture ? Selon une interprétation répandue, la souris verte ne serait autre qu'un soldat vendéen, traqué par les soldats républicains pendant la Guerre de Vendée (1793-1796). Capturé, il aurait subi d'atroces sévices : plongé dans l'eau et l'huile bouillante, comme le suggèrent les paroles "Je la trempe dans l'eau, je la trempe dans l'huile, ça fera un escargot tout chaud". Bien que cette hypothèse ne soit pas confirmée par tous les historiens, elle témoigne de la violence et de la cruauté de cette période de l'histoire française.
"Il était un petit navire" : le spectre du cannibalisme
"Il était un petit navire qui n'avait ja-ja-jamais, qui n'avait ja-ja-jamais navigué…" Cette comptine, que l'on apprend dès l'enfance, raconte l'histoire d'un équipage de marins confronté à la famine. Au bout de "cinq à six semaines", les vivres viennent à manquer, et les marins envisagent une solution extrême : le cannibalisme. Ils tirent à la courte paille pour désigner celui qui sera mangé. Heureusement, un miracle se produit : des poissons sautent sur le navire, sauvant ainsi le malheureux élu. Cette comptine macabre rappelle des faits divers réels, comme l'histoire d'Owen Coffin, un jeune marin américain qui accepta d'être mangé par ses compagnons d'infortune pour assurer leur survie.
"Jean Petit qui danse" : la révolte et la torture
Moins connue que les précédentes, la comptine "Jean Petit qui danse" est en réalité un témoignage de la révolte des Croquants, des paysans du XVIIe siècle qui se sont soulevés contre l'autorité royale. Jean Petit était l'un des chefs de file de cette insurrection. La comptine décrit de manière codée les tortures qu'il a subies en place publique : "Avec son doigt il danse… Avec sa main il danse… Avec son pied il danse…" Chaque partie du corps mentionnée fait référence à un membre brisé.
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"Dansons la capucine" : l'envie et la misère
"Dansons la capucine, y'a pas de pain chez nous…" Cette comptine évoque la misère et la famine. Elle met en scène des enfants pauvres qui envient leur voisine, plus riche. Lorsque la maison de cette dernière brûle, les enfants se réjouissent, inversant ainsi les rôles et exprimant leur ressentiment face à l'injustice sociale. "Y'a du plaisir chez nous, on pleure chez la voisine, on rit toujours chez nous".
Allusions et métaphores : la sexualité et la critique sociale
Certaines comptines ne racontent pas directement des faits historiques, mais utilisent des métaphores et des allusions pour aborder des thèmes sensibles tels que la sexualité, la prostitution ou la critique sociale.
"Au clair de la lune" : une histoire de désir et de luxure
"Au clair de la lune, mon ami Pierrot…" Cette comptine, que l'on chante aux enfants pour les endormir, est en réalité truffée de sous-entendus sexuels. La plume, la chandelle qui est morte, ou le briquet que l’on bat sont toutes des métaphores phalliques ou sexuelles. La chandelle qui est morte fait référence au pénis qui a une panne d’érection. Et qui a donc besoin de plume, soit lume - lumière en vieux français - pour se rallumer. « On bat le briquet » est une expression du XVIIIe siècle signifiant « avoir des relations sexuelles ». Lubin qui cherche désespérément du feu dans la comptine est en fait un moine qui a cédé à la luxure et qui cherche un moyen d’assouvir son désir sexuel, représenté par le feu. « On chercha la plume, on chercha du feu », signifie que Lubin se rend chez la voisine de Pierrot en quête de sexe.
"Nous n'irons plus au bois" : la fermeture des maisons closes
"Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés…" Cette comptine du XVIIe siècle fait référence à la fermeture des maisons closes par Louis XIV, soucieux de lutter contre la propagation des maladies qui touchaient ses ouvriers travaillant dans le jardin de Versailles. Les lauriers, qui ornaient les façades de ces établissements, symbolisaient la prostitution. La chanson invite donc à la transgression et au libertinage : "Entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez".
"Il court, il court le furet" : une satire anticléricale
"Il court, il court le furet, le bois mesdames, qu'il est joli…" Derrière cette comptine à l'apparence innocente se cache une contrepèterie anticléricale. En inversant les lettres, on obtient "Il fourre, il fourre le curé", une critique virulente du clergé et de ses mœurs supposées légères. Cette comptine était chantée sous la Régence de Philippe d'Orléans (1715-1723) pour se moquer de l'Abbé Dubois, précepteur, puis Premier ministre du Régent.
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"Il était une bergère" : la perte de la virginité
"Il était une bergère qui ron, ron, ron, petit patapon…" Cette comptine, que l'on chante aux enfants pour les amuser, contient une allusion à la perte de la virginité. L'expression "laisser le chat aller au fromage" signifiait en ancien français "perdre sa virginité avant le mariage". La bergère qui tue son chaton peut être interprétée comme une métaphore de la perte de l'innocence.
Les comptines de guerre : propagande et endoctrinement
Pendant la Première Guerre mondiale, les comptines ont été utilisées comme un outil de propagande pour endoctriner les enfants et les mobiliser derrière l'effort de guerre. Des chansons patriotiques ont été créées sur des airs de comptines traditionnelles, détournant ainsi leur sens initial.
"Guillaume croyait" : la défaite de l'ennemi
La comptine "Guillaume croyait" de Louis Mirande, chantée sur l'air d'"Au clair de la lune", est un exemple de détournement à des fins propagandistes. Guillaume, prénom familièrement donné à l'empereur allemand, est présenté comme un ennemi arrogant et brutal, qui "enfonce la porte" de la France. La chanson prophétise la victoire de l'armée française et la défaite de l'Allemagne.
"Sur le pont des Nations" : la violence des combats
La comptine "Sur le pont des Nations", inspirée de la ronde mimée "Sur le pont d'Avignon", transforme l'innocente danse enfantine en une scène de guerre. Les nations s'affrontent et "se cognent", dans une évocation édulcorée de la violence des combats. Les "Français" sont présentés comme des héros, se ruant vers l'ennemi à la baïonnette.
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