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La Berceuse de l'Univers : Analyse de l'Oeuvre de Wagner et sa Relativisation du Temps

Richard Wagner, figure emblématique de la musique du XIXe siècle, a profondément marqué l'histoire de l'opéra et de la musique symphonique. Son œuvre, riche en innovations harmoniques et dramatiques, a exercé une influence considérable sur les compositeurs qui lui ont succédé. Parmi les aspects les plus novateurs de son art, on peut citer sa conception du temps musical et sa manière d'abolir la conscience temporelle de l'auditeur. Cet article se propose d'explorer cette dimension de l'œuvre de Wagner, en particulier à travers l'analyse de ses préludes et de la Tétralogie, et de mettre en lumière les liens entre sa musique et la perception du temps.

La Dissolution du Temps dans la Musique de Wagner

Wagner a exploité à fond cette relativisation par son système de mélodie continue où les leitmotivs, agissant sans cesse comme pressentiment ou comme souvenir, produisent une véritable dissolution du temps. Dès le prélude de ses drames, il cherche à abolir la conscience temporelle des auditeurs. Les préludes de Lohengrin et de Parsifal en sont des exemples frappants.

La Berceuse de l'Univers : Le Prélude de Parsifal

À Bayreuth, où l’orchestre et son chef sont invisibles, c’est à peine si on peut localiser le moment où commence ce prélude que le Maître appelait lui-même « la berceuse de l’univers ». Il nous évoque en quelques minutes le processus créatif qui a transformé un état primordial éternel en y faisant naître le mouvement et en organisant ce chaos.

La Tétralogie : Une Durée Mythique et Fabuleuse

La représentation de la Tétralogie, en une durée globale de 14 heures environ, relate des événements dont on peut fixer le déroulement à l’échelle humaine sur une période d’environ 50 ans, bien qu’une grande incertitude pèse sur le temps qui a pu s’écouler entre la fin du prologue et la première journée. Il est certain que Wotan n’a guère tardé pour aller rendre visite à Erda qui donnera naissance à Brünnhilde, mais on peut penser qu’il a rencontré beaucoup plus tard la mortelle qui sera la mère des jumeaux. L’âge que peut paraître Brünnhilde dans La Walkyrie ne peut servir de base à l’échelle humaine, la meilleure preuve étant qu’après avoir dormi une vingtaine d’années, elle ne semble pas du tout avoir vieilli. L’âge que paraissent avoir Siegmund et Sieglinde, entre 20 et 25 ans, nous donne une première indication.

L'Espace Tétralogique : Un Caractère Mythique et Fabuleux

Avant de reprendre plus en détail l’analyse chronologique de la Tétralogie, il nous faut survoler les lieux dans lesquels les faits vont se dérouler. Une remarque préalable est que l’espace tétralogique, comme le temps tétralogique, a un caractère mythique et fabuleux. Faisons cependant le recensement des divers lieux où se passe l’action. La première scène du Prologue représente le fond du Rhin d’une manière assez particulière et peu en rapport avec les lois physiques. Bien sûr, la partie supérieure est constituée par l’élément liquide et le fond proprement dit est fait de rochers assemblés en un chaos escarpé entrecoupé de failles profondes. Dans la première partie de cette scène, il fait sombre, puis la lumière du soleil paraît et vient faire briller l’éclat de l’Or. Il n’est pas certain que ce phénomène corresponde au lever du soleil, celui-ci étant peut-être caché par une épaisse couche de nuages dans le ciel. Dès qu’Alberich a enlevé l’or, une nuit épaisse envahit l’espace. L’interlude orchestral préparant la deuxième scène représente un intervalle de temps imprécis mais d’une durée minimale de plusieurs jours : c’est le temps nécessaire à Alberich pour le travail de métallurgie consistant à fabriquer l’anneau à partir de la pépite volée dans le Rhin. Au début de la deuxième scène, l’aube se dégage de l’obscurité et le jour naissant fait étinceler les créneaux du Burg auquel nous donnons dès maintenant son nom de Walhall, même si c’est seulement à la fin de la quatrième scène que Wotan le désigne ainsi. Le Walhall donc, se dresse au sommet d’un pic rocheux situé à l’arrière-plan, alors qu’au premier plan s’étale une région de libre espace sur des hauteurs montagneuses. Entre les deux, se trouve la vallée profonde dans laquelle coule le Rhin. Le Nibelheim, lui, se trouve certainement sous le cours du Rhin. En effet, Alberich en est sorti directement pour venir lutiner les trois ondines. Pour y accéder, Loge et Wotan pourraient prendre cette voie, mais afin d’éviter de rencontrer les filles du Rhin, ils préfèrent descendre par des crevasses sulfureuses. L’interlude entre les scènes 2 et 3 décrit leur voyage. Le Nibelheim est un univers souterrain où s’entremêlent les crevasses naturelles, les puits de mines et les galeries creusées par les nains. Le voyage-retour de Loge et Wotan, ramenant Alberich, se passe pendant l’interlude orchestral et la scène 4 ramène au décor de la scène 2. La grande variété de l’action et des sentiments dans cette scène finale est illustrée par des conditions météorologiques très diverses. Tant qu’Alberichest là, le ciel est lourd, nuageux, l’ambiance sombre et brumeuse. Le temps s’éclaire ensuite, mais le Walhall reste caché par les nuages. Après le meurtre de Fasolt par Fafner, Donner va s’employer à nettoyer le ciel. Il appelle à lui les vapeurs, les brumes et les nuages qui se dissipent instantanément dans l’éclair qu’il fait jaillir d’un coup de marteau. La vive lumière du soleil couchant fait briller un arc-en-ciel qui par-dessus la vallée forme un pont rejoignant le Walhall. Ces indications nous permettent une déduction intéressante : le soleil se couchant à l’ouest forme un arc-en-ciel qui est donc orienté Sud-Nord.

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La Walkyrie : Le Temps Suspendu et le Printemps Éternel

Nous avons déjà évoqué la difficulté qu’il y a à préciser le temps écoulé entre la fin de L’Or du Rhin et le début de La Walkyrie. Quand le rideau se lève sur le premier acte de La Walkyrie, c’est le soir. Hunding, à son retour, demande qu’on lui serve le repas et puis après que la causette à la veillée ait mal tourné, il demande sa tisane et va au lit. Entre ce moment et l’instant où Sieglinde réapparaît, il doit s’écouler une petite heure : le temps que le somnifère produise son effet sur Hunding et le temps que Sieglinde fasse un brin de toilette ; or chacun sait que la toilette des dames a tendance à se prolonger. Ensuite, ce premier acte se termine par une scène synchronique n’appelant pas de commentaires particuliers, mais qui peut nous donner matière à réflexion sur la période exacte de l’année pendant laquelle se passe l’action puisqu’il est fait référence de manière insistante au printemps. Du point de vue d’une stricte définition astronomique, et sans entrer dans des considérations très arides et complexes, le printemps est la période de l’année comprise entre l’équinoxe de mars et le solstice de juin. L’ouverture soudaine de la porte de la cabane de Hunding sous l’effet d’une force invisible peut donner à penser que le printemps astronomique fait ainsi une entrée solennelle. En réalité, celui qui fait son entrée, c’est le printemps climatique qui a, en règle générale dans le climat continental, un certain retard sur son début officiel. Le 2ème acte a pour cadre un site sauvage de montagnes rocheuses qui n’est pas le même que celui des scènes 2 et 4 du Rheingold comme des mises en scènes plus ou moins abstraites peuvent le laisser penser. L’action se passe le lendemain de l’acte premier, vraisemblablement dans l’après-midi. Le rideau est tombé à la fin du 1er acte pour éviter aux spectateurs des choses qui auraient pu heurter leur pudeur. On ne sait pas exactement si le frère et la sœur ont choisi de faire l’amour tout de suite, sous le toit de Hunding, ou s’ils ont préféré s’enfuir d’abord. Il existe cependant la référence à la musique du prélude du 2ème acte qui indique clairement la succession ; fuite, volupté, fuite. Pendant ce temps, Hunding dormait et il s’est réveillé probablement assez tard à cause du somnifère, ensuite il a pris le temps de constater le délit, de faire sa réclamation à Fricka et celle-ci a eu le temps de l’enregistrer. L’entracte entre le 2ème et le 3ème acte a un caractère tout à fait exceptionnel : il sert seulement au repos du spectateur mais ne correspond à aucune rupture chronologique dans le déroulement de l’action. La scène de la chevauchée des walkyries s’enchaîne immédiatement avec le combat et la mort de Siegmund et Hunding. On pourrait même dire que ces deux scènes se passent simultanément dans des endroits différents. Le 3èmeacte se passe sur le sommet d’une montagne rocheuse qui n’est évidemment pas la même qu’au 2ème acte. La montagne du 2ème acte est au sud de celle du 3ème, puisque Brünnhilde, qui redoute le courroux de son père, demande à ses sœurs de regarder vers le nord pour guetter l’arrivée de Wotan. Ce 3ème acte, lui aussi, se déroule de manière synchronique. Quand Brünnhilde et Wotan restent seuls, le soir commence à descendre et la scène se termine à la nuit tombée.

Siegfried : Contraction du Temps et Longues Marches

Quand le rideau se lève sur le premier acte de Siegfried, le délai qui s’est écoulé est d’environ 20 ans, en additionnant à l’âge de Siegfried, qui ne doit pas être inférieur à 18 ans, la durée de la grossesse de Sieglinde. On peut s’interroger sur l’emploi du temps de la malheureuse femme. En effet, la distance entre le rocher de Brünnhilde et la caverne de Mime ne doit pas être très considérable, comme nous le verrons bientôt en examinant les pérégrinations de Siegfried ; on peut en déduire que Sieglinde a vécu seule dans la forêt, peut-être jusqu’à proximité de la caverne de Fafner, comme les walkyries le lui avait conseillé (à propos, celles-ci disent que Wotan évite de s’y rendre, pourtant on le trouvera là au 2ème acte de Siegfried). Le décor du 1er acte représente une caverne avec deux entrées naturelles donnant sur la forêt, plus une cheminée, elle aussi naturelle, qui troue le sommet de la caverne : la forêt se situe donc dans une zone rocheuse et déclive. Ce premier acte débute en fin de matinée ou au commencement de l’après-midi. Siegfried a couru tout le matin dans la forêt et quand Mime lui offre du rôti et de la soupe, il les rejette en disant qu’il a déjà mangé seul. Une autre indication est qu’à la fin de la scène 2, au moment du départ du Voyageur, le soleil brille d’un vif éclat. Dans la scène suivante qui est la scène de la forge, il y a une contraction du temps : c’est-à-dire que, relativement au temps nécessaire à tout le travail métallurgique de Siegfried, cette scène est trop courte (ce n’est certainement pas l’avis des ténors qui chantent le rôle). Le 2ème acte a lieu le lendemain, dans la forêt profonde, près de la caverne de Fafner qui est située à l’est de la caverne de Mime. Au début, il fait nuit et la lune apparaît pour éclairer l’arrivée de Wotan. Quand ce dernier quitte les lieux, le jour se lève. Au premier tableau du 3ème acte, on est dans une contrée sauvage au pied du rocher de Brünnhilde ; il fait nuit. Pendant l’entracte, Siegfried, sous la conduite de l’oiseau, a fait une longue marche d’est en ouest partant de Neidhöhle pour rejoindre le rocher de la Walkyrie. Quand Siegfried arrive, la nuit est éclairée par l’apparition de la lune. Si on admet que cette nuit vient à la suite du jour où s’est passé le 2èmeacte, il faut admettre que notre héros a marché tout l’après-midi, tout le soir et une partie de la nuit (puisqu’il a parcouru nécessairement une distance plus grande que lors de sa précédente sortie nocture). L’interlude entre la 2ème et la 3ème scène décrit la traversée des flammes pendant une durée supérieure aux exigences de la logique qui devrait nous valoir l’apparition d’un Siegfried complètement carbonisé.

Le Crépuscule des Dieux : Incertitudes Temporelles et Voyage sur le Rhin

Une incertitude pèse sur le temps qui s’écoule entre la fin de Siegfried et le début du Crépuscule ; au minimum quelques jours et au maximum quelques semaines. Nous retrouvons le rocher de la Walkyrie dans le prologue du Götterdämmerung. La scène des Nornes, qui se passe pendant la nuit, est suivie d’un interlude orchestral pendant lequel apparaissent successivement l’aurore, le lever du soleil et la pleine clarté du jour. Siegfried fait ses adieux à Brünnhilde et prend le chemin de la descente pour gagner la rive du Rhin (nous apprenons ainsi que le rocher de Brünnhilde surplombe directement le fleuve). Le voyage de Siegfried sur le Rhin, illustré par un interlude orchestral, a une durée difficile à préciser mais que l’on peut estimer à quelques jours voire à quelques semaines. Outre le fait que Siegfried a dû se procurer une embarcation, il est certain, d’après ce qu’explique Hagen au debur de l’acte, que le héros n’a pas gagné directement le palais des Gibichungen. Nous aurons la preuve bientôt que la distance entre ce palais et le rocher de Brünnhilde est relativement courte. Mais, à son départ, Siegfried ne semble pas s’être tracé un itinéraire précis et c’est seulement après avoir entendu quelque part vanter la gloire de Gunther qu’il décide de lui rendre visite. Au premier tableau du premier acte, les événements se présentent de manière synchronique avec toutefois un épisode fort énigmatique qui est le moment où Siegfried boit le philtre d’oubli. Dans un drame aussi chargé de sens que L’Anneau du Nibelung, ce philtre ne saurait être une simple potion magique comme dans les contes pour enfants : il a nécessairement une signification symbolique. Or, par essence, l’oubli ne saurait être instantané. La fonction symbolique de ce philtre serait donc de fixer un laps de temps vague mais assez long pendant lequel Siegfried, résidant chez Gunther et séduit par Gutrune, se serait peu à peu détaché complètement du souvenir de Brünnhilde. L’interlude orchestral entre les scènes 2 et 3, ainsi que la rencontre entre Brünnhilde et Waltraute, condense le temps nécessaire au voyage de Siegfried et Gunther. (NB : à ce propos, on peut se demander comment Siegfried, qui ne garde plus aucun souvenir de sa rencontre avec Brünnhilde, a fait pour la retrouver sans difficulté). La distance peut être appréciée par ce que l’on sait de la durée du retour. Non pas celui de Siegfried qui est instantané grâce au Tarnhelm, mais celui de Gunther qui emmène Brünnhilde. On sait que Siegfried, sous l’aspect de Gunther, a passé la nuit près de Brünnhilde, séparé d’elle par son épée ; puis, au petit matin, il l’a conduite jusqu’au rivage où le vrai Gunther a pris sa place. Or, à peine Siegfried a-t-il terminé le récit de ces événements à Gutrune et à Hagen que celui-ci s’écrie : « J’aperçois au loin une voile » ; et il a tout juste le temps de convoquer les hommes pour qu’ils fêtent le retour de leur souverain. Le 3e acte se passe le lendemain, conformément au plan exposé par Hagen à la fin du 2ème acte. Pendant l’entracte, ont eu lieu successivement les cérémonies et les festivités de mariage, la nuit de noces et la partie de chasse. La scène avec les filles du Rhin se passe en fin d’après-midi. Les ondines ne se sont guère déplacées sur le cours du fleuve : à la fin du Rheingold, on entendait leurs plaintes monter de la vallée en bas du Walhall et maintenant elles nagent près d’une forêt dans les environs de la résidence des Gibichungen. La dernière image que Wagner propose dans ses indications scéniques n’est généralement pas réalisée au théâtre : c’est la vision des dieux et des héros rassemblés dans le Walhall, tels que Waltraute les a décrits dans son récit du 1er acte, et qui disparaissent finalement dans les flammes. Dans la partie du poème que Wagner supprima de la scène finale, il est dit que le Walhall se trouve au nord par rapport au palais des Gibichungen. À l’aide de ce dernier renseignement, il est possible de représenter sur un schéma les emplacements respectifs de tous les lieux de l’action de la Tétralogie. Le repas que Hagen demande aux chasseurs de préparer est un repas de fin de joumée. Le crépuscule commence au moment du meurtre de Siegfried et quand le cortège funèbre apparaît, la nuit est tombée.

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