Introduction: Un Chant Universel
Depuis l'aube des temps, les berceuses ont bercé le sommeil des enfants, tissant un fil continu à travers les cultures et les générations. Ces mélodies douces et apaisantes, souvent transmises oralement de mère en fille, représentent bien plus qu'un simple moyen d'endormir un bébé. Elles sont le reflet de l'histoire, des émotions et des espoirs d'une communauté.
L'Origine du Mot et des Objets Associés
L'origine du mot "berceuse" remonte probablement au terme gaulois "berz", désignant l'action de bercer. Au XIIe siècle, l'expression "dès qu'il fu petiz en berz" était utilisée. Au fil des siècles, le mot s'est attaché à l'objet utilisé pour bercer le bébé : le berceau. Différentes variations du mot berceau ont émergé, telles que berçante, bercelet (petit berceau), bercelonnette, et berceau à baldaquin, ce dernier étant particulièrement utilisé dans les pays chauds pour protéger l'enfant des insectes. Les berceaux étaient traditionnellement confectionnés en osier ou en bois léger, parfois précieux, et montés sur des roulettes ou des lattes arrondies pour faciliter le bercement.
Dans d'autres cultures, des alternatives au berceau étaient utilisées. Aux Indes, en Chine et au Japon, l'enfant était placé dans un hamac approprié pour un balancement aisé. En Afrique noire, la mère endormait son bébé contre elle, sur ses genoux, en le tapotant vigoureusement, ou en l'enserrant dans un pagne sur son dos pendant ses activités quotidiennes. En Afrique du Nord, la mère offrait une dernière tétée avant de déposer délicatement l'enfant dans son lit, ou le bébé s'octroyait une place entre le père et la mère.
Avec l'industrialisation et les recommandations de Pasteur, l'usage du berceau a diminué dans les pays industrialisés au profit du lit à montants sécurisés, rendant plus difficile la reprise de l'enfant et le bercement.
La Berceuse: Plus Biologique que Culturelle
Dès sa sortie du cocon maternel, le bébé s'approprie les cris et la voix de sa mère. La berceuse est rarement construite sur une dimension culturelle, mais plutôt biologique. Elle agit comme une ritournelle, conduisant progressivement le bébé de l'état de veille vers le sommeil. Le rythme de la berceuse est adapté au tempérament de l'enfant et à son niveau d'excitation, ralentissant à mesure que l'enfant s'apaise.
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La Tradition Orale et l'Expression Féminine
La tradition orale l'emporte sur l'écrit, se perpétuant de mère en fille. Pratiquement toutes les berceuses ont été exprimées, chantées ou écrites par des femmes. La berceuse est un espace où elles peuvent exprimer leurs peines, leurs angoisses, leurs attentes et leurs espoirs, se rassurer en chantant, en murmurant, voire en se confiant à l'enfant sorti de leurs entrailles.
Au Maghreb et au Moyen-Orient, les allusions à la nuit sont rares dans les berceuses, contrairement aux berceuses françaises où la nuit représente l'inquiétude. La nuit est plutôt réservée aux chansons d'amour pour adultes. Dans les berceuses orientales, on trouve souvent des marques d'attachement telles que "mon coeur, ma vie, mon foie, la lumière de mes yeux, mon souffle", ou des références à des mets et des sucreries.
Berceuses et la Mémoire Traumatique
Nombre de berceuses, tout au long des siècles, ont constitué des moyens de transmission d’une mémoire traumatique liée à des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse. Au-delà de l’aspect mémoriel et testimonial d’un tel répertoire, s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes d’une communauté politique, religieuse ou culturelle, c’est aussi ce qu’il dit des difficultés existentielles des individus qui interpelle et intéresse.
Dans les communautés juives d'Europe de l'Est, confrontées aux persécutions, les berceuses prenaient une dimension particulière. Les mères, menacées de perdre leurs enfants, chantaient le danger, enjoignant à l'enfant de se taire pour ne pas être découvert.
Mordechai Gebirtig, né à Cracovie en 1877 et assassiné par les nazis en 1942, a composé le "Ponar Lied", une berceuse poignante évoquant le massacre de 70 000 Juifs dans la forêt de Ponar. Les paroles implorent l'enfant de ne pas rire, car son rire pourrait trahir leur cachette.
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Berceuses et Leurs Thèmes Sombres
Certaines berceuses sont parfois négatives ou désagréables. Elles évoquent des êtres méchants, effroyables comme le croquemitaine en France ou le Babaou en Tunisie, personnage non identifié jusqu'à nos jours, sinon dans l'imaginaire ou par le ton menaçant que prend la mère en prononçant ce mot.
La berceuse comme mise en garde - dors, sinon… - est commune à toutes les cultures. Des bêtes innombrables et effrayantes peuplent cette catégorie. Elles guettent les enfants qui résistent au sommeil, prêtes à les enlever et à les dévorer. L’horreur échappe à ceux qui sont trop jeunes pour comprendre. Les plus âgés en tirent, eux, en grande partie leur vision du monde.
La Mélodie du Sommeil
La mélodie du sommeil est chantée par une seule personne, sans accompagnement instrumental. Son mouvement est régulier, son rythme simple et exprimé dans une tessiture plutôt grave. Une mélodie descendante favorise la détente. Les tonalités sont essentiellement mineures, signe de repos, de mélancolie, voire de tristesse.
Si le nom de "berceuse" fait immédiatement penser à la berceuse en Ré bémol Majeur de Chopin, la berceuse sur un vieil air de Bizet, la berceuse de Donizetti, "le marchand de sable" de Brahms, la berceuse de Solveig de Grieg, "dors ami" de Massenet, il en existe bien d'autres. Certains mouvements d'oeuvres classiques tels que la romance de "la petite musique de nuit" de Mozart, les adagios des concerti pour piano et orchestre de Mozart et de Beethoven, sans oublier le "somnifère" adagio d'Albinoni, peuvent apaiser les petits, même les plus agités.
Berceuses Instrumentales et Socialisation Patriarcale
Matthew Roy s’intéresse pour sa part aux berceuses instrumentales au xixe siècle dans son article intitulé « Instrumental Lullabies and Nineteenth-Century Representations of Childhood, Girlhood, and Motherhood ». Composées en majorité par des hommes, ces berceuses constituent un instrument de socialisation patriarcale à destination des jeunes pianistes de la classe moyenne - en particulier des filles - cherchant à définir et à contrôler l’enfance, la jeunesse et la maternité. Cependant Matthew Roy montre comment certaines compositrices comme Florence Newell Barbour et Juliet Adams rejettent dans leurs compositions et à travers l’iconographie des illustrations l’idéalisation de la mère parfaite et de l’enfance, qui perdure pourtant jusqu’à nos jours dans les répertoires de berceuses à destination de la jeunesse.
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Berceuses et Identité Culturelle
Les berceuses sont un moyen de transmission de l'identité culturelle. Elles reflètent les valeurs, les croyances et les traditions d'une communauté. Elles peuvent également être utilisées pour enseigner aux enfants l'histoire de leur peuple.
Dans « “Ea Ea Pepe” Berceuses en langues kanak : des instruments de mises en voix de mémoires intimes en contexte plurilingue et pluriculturel (Nouvelle-Calédonie) », les autrices et auteurs mettent au jour, grâce à des analyses linguistiques, ethno-musilinguistiques et socio-didactiques, le rôle des berceuses dans l’apprentissage des langues minorées, dans la transmission de l’héritage familial qu’elles véhiculent et dans la préservation de sa connaissance.
Berceuses et la Question des Genres
La question des genres qui se croisent dans la berceuse interpelle également : les berceuses « savantes », destinées à l’exécution dans le cadre du concert ou en dehors de tout cadre fonctionnel, ont souvent été le fait de compositeurs et non de compositrices, alors que l’interprète est le plus souvent féminine et s’adresse souvent à un garçon.
Berceuses et Modernité
Aujourd'hui, les berceuses continuent d'évoluer. Elles intègrent des influences musicales modernes et sont diffusées via des supports numériques. Elles restent néanmoins un outil essentiel pour apaiser les enfants et renforcer le lien entre parents et enfants.
Le Rôle Psychologique et Émotionnel des Berceuses
Les recherches de Laura Cirelli ont montré que les enfants qui partagent des expériences musicales en simultané avec d’autres personnes sont plus susceptibles de leur offrir leur soutien. Elle s’en explique: «Si vous chantez les mêmes chansons que les membres de votre communauté, c’est déjà un signe de votre appartenance et de votre parenté avec le groupe.»
Les berceuses aident à apaiser à la fois l’enfant et la personne cherchant à le calmer. Professeure de psychologie du développement à l’université de Toronto, Laura Cirelli a posé son regard de scientifique sur les chansons maternelles. Elle a constaté que, lorsque les mères chantaient des berceuses, le niveau de stress diminuait pour le bébé, mais aussi pour les mamans. Dans ses plus récents travaux, elle a également observé que les chansons familières apaisaient bien plus les bébés que le fait d’entendre une voix ou des mélodies inconnues.
Cirelli considère que chanter des berceuses est une «expérience multisensorielle» partagée par la mère et l’enfant. «Il ne s’agit pas seulement pour le bébé d’entendre de la musique, dit-elle. Il s’agit pour lui d’être tenu par sa mère, d’avoir son visage très près du sien, et de se sentir bercé avec douceur par elle, dans la chaleur de son étreinte.»
Berceuses et Traumatisme Originel
Cette fonction a sans doute à voir avec un traumatisme originel : celui de la séparation du corps maternel. Sans doute le traumatisme que constitue la naissance puis les séparations successives auquel le bébé puis l’enfant sera confronté, est à la fois « guéri » et réactivé par le chant et le mouvement si particulier de la berceuse.
En effet, aux origines de la berceuse, il y a une toute première mémoire dans le cerveau du bébé et de l’enfant, celui du bercement prénatal, intra-utérin, des sons et des mouvements qu’il perçoit bien avant sa naissance comme le précise la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle (2016 : 255) : « Encore à l’état fœtal, il est déjà bercé, lové dans les mots et l’imaginaire des parents de ceux qui l’entourent. Avant même de naître, l’enveloppe de son désir se constitue dans ce « berceau » de mots, d’attentes, de promesses, d’images dont il est enveloppé et qui l’accompagnent comme une mémoire générative depuis les générations antérieures. »
Berceuses et Rituels Funéraires
Ce petit rituel domestique de la berceuse orale, qui marque les débuts de la vie, est de fait parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
La Berceuse Écrite: Une Transformation du Genre
La berceuse appartient à ce qu’on appelle de façon un peu condescendante les petits genres de la littérature orale. Couchée sur le papier, prise dans l’ordonnancement de la page et passée au tamis de l’imprimerie, la berceuse écrite subit également l’effacement de sa dimension rituelle. La berceuse est avant tout performative, quelle que soit la diversité des formes culturelles qu’elle peut prendre. Son passage à l’écrit démontre parfois une extraction de la fonction apaisante, une esthétisation visant à faire œuvre littéraire.
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