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Le Symbolisme du Berceau-Cercueil : Une Perspective Ethnographique et Culturelle

Introduction

Dans de nombreuses cultures à travers le monde, la mort est entourée de rituels et de symboles complexes. Parmi ces pratiques, la confection et la décoration du cercueil occupent une place particulière. Cet article explore le symbolisme du "berceau-cercueil", en s'appuyant sur une étude de cas en Mongolie et en élargissant la perspective à d'autres cultures et croyances, notamment l'hindouisme et les traditions européennes. L'objectif est de comprendre comment le cercueil, loin d'être une simple boîte, devient un vecteur de sens et de croyances sur la vie après la mort.

Un Rituel Funéraire Mongol Halh Contemporain

Au début de l’hiver 2000, dans une capitale provinciale de l’Est de la Mongolie, j’ai eu l’occasion d’assister et de participer à des funérailles, une expérience qui m’a permis d’analyser en profondeur la pratique mongole halh contemporaine d’enterrement des parents défunts. Cette analyse se fonde sur l’étude minutieuse du cercueil, de sa confection et de sa décoration, autant d'étapes qui requièrent un savoir-faire spécifique. Elle donne accès à la portée de cette pratique et à la conception de l’âme après la mort.

Le rituel dure quarante-neuf jours divisés en séquences de sept jours, à partir du troisième jour après la mort idéalement fixé comme date d’enterrement. Depuis la mort de sa femme, le veuf vit dans la maison en dur de sa fille aînée, mitoyenne de celle de sa fille cadette. Dans la même cour d’habitation, la défunte est isolée jusqu’à la mise en bière, dans la yourte où elle demeurait de son vivant avec son mari, parce que son corps constitue une « souillure » (buzar) majeure. Pour signaler la présence de la souillure que représentent la mort, le cadavre et l’idée même de la mort, la porte de la yourte est condamnée par une planche en bois, la cheminée est ôtée de son axe, le feu du fourneau n’est plus entretenu et l’ouverture supérieure de la yourte est entièrement obturée par son carré de feutre de fermeture. La yourte est momentanément aménagée en une yourte mortuaire, c’est-à-dire en une yourte dont les éléments principaux sont inversés ; elle est concrètement soumise à une fermeture, de manière à couper le défunt de l’extérieur.

La Confection du Cercueil : Un Acte Communautaire

Le cercueil n’est pas une simple boîte, mais un objet chargé de sens. Toutes les étapes techniques de construction, de décoration et d’enterrement du cercueil sont révélatrices du traitement de la « chair » (mah) en décomposition et des « os » (jas) qui se dissocient, et des croyances sur le sort post mortem de l’âme. Le lendemain du décès, les gendres et autres parents masculins proches de la défunte se rendent au marché pour faire découper des planches de pin. Celles-ci serviront à construire le cercueil appelé « berceau » (ölgij) ou « boîte » (hajrcag).

Les dimensions du corps de la défunte sont prises par la femme du neveu du veuf, couturière et menuisière de métier (chez qui je vis). Devant le portail de la cour d’habitation, les planches sont sciées sur mesure par les gendres de la défunte et un cousin du mari de la couturière. Le ponçage des planches est réalisé au centre de la cour d’habitation. Les planches doivent être assemblées et clouées avant le coucher du soleil, pour ne pas attirer les « mauvais esprits » (muu süns) qui rôdent la nuit. Le cercueil en bois a la forme d’un trapèze. La tête de la défunte reposera sur la base la plus large du trapèze ; les pieds seront au niveau du sommet du trapèze.

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Le soir, alors que le soleil est couché, le neveu du veuf, son cousin, deux neveux de la défunte et la fille aînée de la défunte, ainsi que la couturière-menuisière, installent deux tréteaux en bois dans la pièce de la maison en dur de la fille cadette de la défunte. Pendant la confection, les hommes et les femmes se concertent, à voix basse, quant à la manière de procéder, mais la couturière-menuisière a le dernier mot, parce qu’elle a récemment participé à un enterrement à la capitale Ulaanbaatar, où les manières de procéder sont actualisées. Elle sait avec précision comment les pompes funèbres décorent aujourd’hui les cercueils et comment les morts sont ensuite enterrés selon les directives du clergé bouddhique.

La Décoration du Cercueil : Un Langage Symbolique

Le « couvercle » (havhag) du cercueil est placé sur les tréteaux. L’ouvrage est commencé par l’intérieur du couvercle. Une fine couche de coton blanc recouvre toute la face interne grossièrement poncée. La couturière-menuisière sort d’un sac des pans de « tissus » (daavuu) en nylon : bleu, vert, rouge, noir et blanc. Les hommes tiennent la structure en bois et plantent les clous, pendant que les femmes maintiennent le revers du tissu vers l’intérieur du bois, pour une fixation esthétique. Chaque détail doit être soigné car « le cercueil doit être beau », dit la couturière-menuisière dirigeant les opérations.

Le tissu bleu recouvre le coton sur toute la surface interne du couvercle. Le visage de la défunte sera dirigé vers cette face « bleue » (höh), couleur indiquée par les lamas et adoptée sans difficulté par les familles puisqu’elle représente le « ciel » (tenger) des Mongols. Au fur et à mesure que le tissu du ciel est fixé, les hommes et les femmes se déplacent autour du couvercle dans le sens inverse de circulation dans la yourte et de circumambulation autour des temples (autrement dit, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre). La réalisation de « la décoration du couvercle est particulièrement importante, parce que c’est le ciel » explique la couturière-menuisière, qui découpe sept boules de coton blanc, de même taille, et les colle sur le tissu bleu, à l’emplacement de la tête du mort dans le cercueil. Ces boules de coton sont les « sept étoiles » (doloon od) ou les « sept divinités » (doloon burhan) représentant la Grande Ourse, et « le chiffre sept porte bonheur en Mongolie », comme tout chiffre impair. La défunte « regarde les sept étoiles… et le ciel ». Le tissu bleu est placé à l’intérieur du couvercle pour que la défunte soit en contact direct avec le ciel et les divinités bouddhiques.

Dans l’autre pièce non communicante de la maison sont réunis le frère aîné et la fille cadette de la défunte, le veuf et des proches parents du veuf. Avec la même technique et une répartition similaire des tâches, ils décorent l’intérieur de la boîte du cercueil, préalablement couvert de coton blanc. Le vert n’étant traditionnellement pas une couleur proprement définie pour les Mongols, la couturière explique sa présence dans la décoration du cercueil : le corps de la défunte va « reposer dans le cercueil sur la terre ». Le référent n’est pas la couleur verte de l’herbe, mais une notion de sol qui lui est associée. La couleur verte (nogoon) représente la « terre » (gazar), celle « des éleveurs nomades et du bétail », autrement dit le territoire sur lequel vit un foyer, une famille et les pâturages sur lesquels paissent ses troupeaux. Par « terre », les Mongols entendent aussi le territoire des ancêtres.

Le bleu du ciel et le vert de la terre associée au territoire des ancêtres sont les couleurs internes, non visibles, dites « cachées » (dald) du cercueil, choisies par les familles : elles sont en contact direct avec le corps du mort et évoquent la pratique ancienne de dépôt du cadavre dans la steppe. Les parois internes de la boîte ont été parées de tissu blanc, alors que, selon les propos de la couturière-menuisière, la couleur blanche (cagaan) ne fait habituellement pas partie de la décoration du cercueil. Mon informatrice explique que le linceul blanc, à défaut, le tissu blanc placé sous le tissu vert, représente la peau blanche d’agneau anciennement installée, selon d’anciennes croyances chamaniques, sous le corps du défunt exposé dans la steppe - dans tous les cas, une telle peau est toujours placée dans le fond de la fosse, sous le cercueil. Le tissu blanc est présent dans la composition décorative du cercueil pour que l’« âme de la défunte soit blanchie des péchés [qu’elle a commis de son vivant] ». Il semble que les anciennes croyances chamaniques et le bouddhisme se mêlent dans les discours et les représentations de l’au-delà où l’âme attend de renaître.

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Dans chacune des deux pièces non communicantes de la maison, une fois l’intérieur du cercueil décoré, les hommes retournent la boîte et le couvercle et clouent les pans de tissu rouge, en sorte de recouvrir toute la surface extérieure du cercueil. Des bandes de tissu rouge et noir larges de dix, vingt et trente centimètres, sont découpées, plissées et alternées de façon à former « trois fleurs » (gurvan ceceg) noire et rouge. Sur le tissu rouge du couvercle, la grosse fleur est fixée à l’emplacement du visage de la défunte, la moyenne au niveau de son bassin, la petite au niveau de ses pieds. La couturière coud ensuite deux bandes de tissu noir de vingt centimètres de largeur, en diagonale des coins du cercueil donnant à l’emplacement de l’épaule droite et du pied gauche de la défunte.

La couturière explique que la couleur rouge représente la « tristesse » (uitgar) et la « dernière pensée » (süülijn sanaa) que la famille a pour le mort le jour de l’enterrement. Aujourd’hui, si aucun commentaire n’est fait sur la couleur noire prise isolément, il apparaît que, associée au rouge, elle symbolise le chagrin et qu’elle devient la couleur du deuil, notamment à Ulaanbaatar où, selon mon informatrice, les personnes riches revêtent un costume noir ou gris foncé pour se rendre à un enterrement. Quant à l’association du rouge de la tristesse et du noir du deuil russe, c’est à la fois, dit-elle, pour marquer le « respect » (hündlel) et signaler matériellement, extérieurement, que la famille est en deuil, le terme gašuudal « deuil » désignant également la tristesse.

La présence des couleurs emblématiques du socialisme soviétique, le rouge et le noir associés, montre explicitement que même l’athéisme soviétique ne peut se passer de supports matériels symboliques ou significatifs, ici d’ordre politique : sur ce point, il fonctionne à la manière d’une religion, alors même qu’il s’est donné pour vocation d’éradiquer toute forme de croyance et de pratique religieuse.

Ainsi, la pratique qui consiste à enrouler le cadavre dans un linceul blanc et à l’enterrer dans un cercueil dont l’intérieur est bleu et vert, a émergé suite à l’enterrement de l’auteur mongol Rinchen, en 1978, réalisé conformément aux pratiques décrites dans son livre (1958). Aucun texte politique ou religieux, aucune loi n’impose aux familles une quelconque décoration du cercueil, des couleurs à l’intérieur ou à l’extérieur. Pourtant, les familles prennent conseil auprès d’un lama pour bien enterrer les morts. Elles se font confirmer l’emplacement des sept étoiles et des trois fleurs. Elles placent, en contact direct avec le corps du défunt (partie non visible pour les vivants mais visible, pensent-elles, pour le mort), des couleurs qui revendiquent des croyances, des couleurs qui sont polysémiques et qui font sens, signifiant le dépôt du corps dans la steppe et la libération de l’âme qui quitte le corps pour poursuivre le cycle de la vie.

Le Cercueil dans l'Hindouisme : Préparation au Cycle des Réincarnations

Dans l'hindouisme, la mort est perçue comme une transmigration de l'âme, un passage vers un meilleur état. Les rites funéraires visent à purifier l'âme du défunt pour préparer sa nouvelle demeure et parachever son cheminement à travers le cycle des incarnations.

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Les Rites Funéraires Hindous

Lorsque cela est possible, les proches d’un mourant l’accompagnent jusqu’à son dernier souffle. Ils s’efforcent de rendre ces derniers moments aussi paisibles que possible, afin de ne pas perturber l’âme et en faciliter la transition vers des états vibratoires plus élevés. La tête du mourant est rasée, afin de permettre à son âme de s’échapper plus aisément par le chakra de la couronne. Un rituel de purification est effectué, en déposant des cendres sur le front du mourant, quelques gouttes d’eau pour le bénir, ainsi que des feuilles de basilic sur sa bouche. La tête du mourant est orientée vers le sud, direction vers laquelle vont les morts. La famille dépose une image de la divinité préférée du défunt devant ses yeux. Une bougie est positionnée derrière sa tête, afin d’attirer l’âme (à travers la fontanelle ou le septième chakra) vers cette source lumineuse.

La Crémation : Libération de l'Âme

En Inde, les défunts sont enroulés dans un linceul, placés sur un brancard surplombant un bûcher fait d’environ un tiers de tonne de bois. Les défunts sont recouverts de fleurs, et sont brûlés. Les fleurs préférées consistent en des œillets d’Inde, en raison de leur caractère sacré. Le bûcher met environ six heures pour transformer l’enveloppe corporelle en cendres. Le feu revêt la symbolique d’une offrande au ciel. À ce moment, l’âme quitte le corps et chemine vers un niveau vibratoire supérieur. Si le rituel s’est déroulé correctement, l’âme du défunt existera sous une forme apparentée à celle d’un fantôme pendant une période d’environ 10 à 30 jours. Par la suite, l’âme devrait avoir atteint l’étape suivante. Les cendres sont recueillies et ensuite jetées le plus rapidement possible dans le fleuve Gange, ou un autre cours d’eau.

Symboles Funéraires Européens : Un Dialogue avec la Mort

En Europe, les cimetières et les monuments funéraires sont riches en symboles qui reflètent les croyances et les attitudes envers la mort.

Symboles Courants et Leur Signification

  • L'arc de cercle sur la stèle: Évoque le ciel.
  • Alpha et Omega: La naissance et la mort, le début et la fin.
  • L'amphore: L'enveloppe corporelle de l'âme.
  • L'ange: Le messager de Dieu, protecteur des défunts.
  • L'arbre: La vie, le lien entre la terre et le ciel.
  • La balance surmontée d’un crâne : La mort supprime les privilèges et les différences sociales.
  • Le blé: La vie et la mort (lorsque la faux coupe la tige).
  • Le bleu (sur les tombes d'enfants): Une référence au ciel et à Marie.
  • Le calice et l'hostie: Indiquent la sépulture d'un prêtre.
  • Le cercle: La perfection et l'éternité.
  • La chaîne: La vie.
  • Le chêne: L'arbre de la vie.
  • La colombe: La pureté, le Saint Esprit.
  • La colonne: La vie, brisée elle évoque une mort prématurée.
  • Le compas et l'équerre: Symbolisent le tailleur de pierre, mais aussi la franc-maçonnerie.
  • La couronne: L'éternité.
  • Le coussin: Le sommeil éternel.
  • Le crâne et les os: Ce qui reste du corps.
  • La croix: Le lien entre la Terre et le ciel.
  • La crosse: Indique la sépulture d'un évêque.
  • Le dragon: Chasse les mauvais esprits.
  • L'encrier: Présent sur la tombe d'un écrivain.
  • L'épée: La bravoure, la justice.
  • L'étoile: La lumière dans la nuit, le but à atteindre.
  • Les Évangélistes: Souvent représentés avec leurs symboles (lion, ange, taureau, aigle).
  • La faux: Un attribut de la Mort.
  • La flamme: La vie, le souvenir.
  • Le hibou: La sagesse.
  • La lampe à huile: Facilite le déplacement de l'âme dans la nuit.
  • Le laurier: L'éternité, la gloire.
  • Le lierre: L'éternité, l'attachement.
  • Le lis: La pureté, l'innocence.
  • Le livre: La Bible, le code (sur la tombe d'un juge).
  • L'alliance: La permanence du couple malgré la mort.
  • Les nuages: Les cieux, le paradis.
  • L'obélisque: La mort d'un jeune homme.
  • L'œil dans un triangle: L'œil de Dieu.
  • L'ouroboros: L'éternel retour.
  • La palme: Le martyre, la victoire.
  • Le pavot: Le sommeil, la mort.
  • La pensée: L'homme.
  • Le Phénix: La résurrection.
  • La pleureuse: Le chagrin.
  • La plume: L'écriture.
  • Les grappes de raisin: Le sang du Christ.
  • La rocaille: Le Golgotha.
  • La rose: L'amour, la virginité (dans la symbolique catholique), socialisme (rose tenue par un poing fermé).
  • La ruche: L'apiculture, la bonne organisation sociale.
  • Le sablier: Le passage du temps.
  • Le saule pleureur: La douleur.
  • Le serpent: Le mal.
  • Le squelette: La mort.

Tendances Modernes : Vers une Personnalisation de la Mort

Les pratiques funéraires évoluent avec la société. La crémation gagne du terrain, symbolisant une France sécularisée et moins attachée à un territoire. Les funérailles écologiques émergent, reflétant une volonté de réduire l'empreinte environnementale de la mort. On observe également un retour aux sources, avec des rapatriements de corps vers les pays d'origine pour les populations issues de l'immigration.

L'Essor de la Crémation

La crémation, autrefois marginale, est devenue un phénomène de masse. En France, elle est passée de 1% des décès en 1980 à près de 40% aujourd'hui. Cette évolution est perçue comme une rupture avec la civilisation chrétienne, qui prône la résurrection des corps. La crémation est souvent motivée par un détachement de la religion, une volonté de ne pas peser sur les générations futures et un manque d'ancrage territorial.

Les Funérailles Écologiques

Les funérailles écologiques visent à minimiser l'impact environnemental de la mort. Elles se caractérisent par l'utilisation de cercueils biodégradables, l'absence de produits de thanatopraxie et la création d'espaces verts en lieu et place des traditionnelles pierres tombales. Cette tendance reflète une conscience environnementale croissante et une recherche de spiritualité plus païenne.

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