Clarksdale, Mississippi, petite communauté rurale, revendique fièrement son statut de berceau du blues. Après un demi-siècle d’assoupissement, cette ville renaît de ses cendres, s'attachant à perpétuer l'héritage du blues à travers son marketing touristique. L’ouverture de musées et de clubs, sans oublier l’organisation de festivals, ont dopé l’attractivité de cette ville du nord du Mississippi, qui a vu passer les plus grands noms du blues. Dans le sillage de Nashville et la Nouvelle-Orléans, elle a fait de la musique la pierre angulaire de sa promotion touristique.
Un Passé Difficile, un Héritage Musical Inestimable
Silencieuse, sans âme, alanguie, banale… Les quelques journalistes français qui ont mis le pied à Clarksdale dans les années 2010 dressaient le même constat. « Ce n’était qu’un petit bled au milieu de l’État le plus pauvre du pays ! », abonde Gerard Herzhaft, historien et musicologue, qui fut l'un des premiers Européens à s'y rendre au cours d'un voyage aux États-Unis dans les années 1960. Difficile de croire que c’est dans les ruelles de cette bourgade anonyme de 13 000 âmes, au milieu des plaines désolées de la région du Delta, que le blues serait né au début du XXe siècle.
« C'est avec la guerre de 1917 que les travailleurs pauvres du Sud Mississippi ont commencé à migrer vers le Nord, explique Gérard Herzhaft, auteur d’une passionnante Encyclopédie du blues (1979). Cela coïncide avec l’apparition de la première génération de musiciens blues. » Nombre d'entre eux ont vu le jour à Clarksdale. D’autres, comme Muddy Waters ou Robert Johnson, y ont vécu à une époque où sévissait une forte ségrégation raciale.
« Au-delà de son aspect récréatif, la musique avait un effet cathartique pour les Noirs exploités dans les plantations, observe Gérard Herzhaft. Pourtant, le blues sera ensuite associé à la débauche et l'immoralité, au point d'être ignoré pendant des décennies par la communauté noire. »
La Renaissance Grâce au Tourisme Musical
Il faudra attendre la création du Sunflower Festival, en 1988, pour qu'il bénéficie d'un regain d'intérêt. Et Clarksdale avec. Longtemps réservé aux amateurs du genre, l'événement réunit désormais plus de 30 000 personnes en août dans les rues du Downtown. Associé au Juke Joint Festival, qui met aussi à l'honneur les plus grands noms du blues, le Sunflower a donné un « véritable coup de fouet à la ville », selon Claude Chastagner, spécialiste des musiques populaires américaines. Ces dernières années, l'Office de tourisme de Clarksdale a décidé d'orienter sa promotion autour du blues. Résultat : la ville attire désormais des visiteurs toute l'année. Un parcours balisé, la « Blues Alley », permet de suivre les traces des légendes du blues.
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Le Blues : Une Influence Musicale Universelle
Le blues du Delta possède une rythmique singulière, aux origines africaines, dont l'influence sur la musique du XXe siècle est incommensurable. « La répétition d'un seul accord, qui donne un effet à la fois monotone et hypnotique, a notamment été source d'inspiration pour la musique techno », précise l'universitaire Claude Chastagner. « Les stars du rock britannique des années 1960, comme Keith Richards et Eric Clapton, ont aussi revendiqué l'héritage des grands bluesmen », confirme Steven Jezo-Vannier, spécialiste rock et contre-culture. « Quatre-vingt-dix pour cent de la musique composée aujourd'hui est plus ou moins largement inspirée par le blues: l'enchaînement couplet-refrain, le 'twelve-bar blues' [blues à douze mesures, la suite d'accords reprise dans le rock, le jazz, la soul, etc.], ça vient d'ici! »
Clarksdale Aujourd'hui : Entre Authenticité et Commercialisation
« Certaines cabanes de travailleurs noirs ont été transformées en hébergements confortables pour touristes blancs », commente Claude Chastagner, également professeur émérite à l'université de Montpellier. Même chose pour la Nouvelle-Orléans et son intense exploitation commerciale du jazz. Avec le risque de prendre le même chemin que ces deux villes, accusées d'entretenir leur héritage musical de façon artificielle. « Les musiciens jouent les mêmes morceaux en boucle pour plaire aux touristes blancs, principalement américains. Ce n’est pas très vivant », dénonce Claude Chastagner.
Dans son article Delta blues, de Charlie Patton à Deltaland, Gérard Herzhaft préfère tempérer ce constat. « Soyons clair : c'était ça ou la disparition définitive du genre. Les musiciens se sont organisés et ont obtenu de recevoir une part des bénéfices. Ce phénomène a aussi engendré des engagements pour des bluesmen qui n'avaient aucune possibilité d'exercer leur art en étant véritablement payés. » Et de conclure : « Autrefois rejeté, le blues est désormais reconnu comme faisant partie intégrante de la culture sudiste.
Clarksdale, berceau du blues, au milieu des plaines désolées du nord du Mississippi. Dans cette bourgade ignorée où pousse toujours le coton, on panse encore les plaies de la ségrégation raciale grâce à la musique.
Les Lieux Emblématiques de Clarksdale
Crossroads (599 N State Street): À l'intersection des Highways 61 et 49, ce carrefour en apparence banal est devenu une étape incontournable d'un voyage sur la route du blues. C'est aux «Crossroads », un carrefour de Clarksdale, que Tommy Johnson (ou Robert Johnson, selon les versions, tous deux étant des pionniers du blues) aurait, vers la fin des années 1920, vendu son âme au Malin et reçu en échange son talent à la guitare. Le panneau indiquant le fameux carrefour se trouve toujours sur la Highway 61, surnommée la «Blues Highway», la route mythique vers Memphis, maintes fois chantée et célébrée par Bob Dylan dans un album. Mais le carrefour est aujourd'hui entouré de fast-foods et de garages automobiles.
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The Red’s (398 Sunflower Avenue): Lieu emblématique de la ville, le Red's est l'un des clubs les plus convoités par les amateurs de blues. Ouverte dans les années 1960, ce rade minimaliste est restée dans son jus. A l'intérieur, ce soir-là, dans l'atmosphère chaleureuse, à peine éclairée par des néons rouges, ce sont la voix et la guitare de Bill «Howl-N-Madd» Perry qui transportent aux grandes heures du blues les quelques touristes et habitants assis à 2 mètres de lui. Ici, pas de file d'attente interminable comme à La Nouvelle- Orléans, les bières se boivent à la bouteille, les pieds tapent le sol au rythme de la basse, le public est assis sur des tabourets déglingués au pied du comptoir, et c'est Mme Perry qui vend les tickets et encaisse les modestes recettes de la soirée.
Delta Blues Museum (1 Blues Alley): À sa création, en 1979, ce musée n’était « qu’une petite pièce avec quelques disques et photos », selon Gérard Herzhaft. Aujourd’hui, c’est « un bâtiment confortable et ses collections se sont enrichies de dons de B.B King ou Gary Moore ». Le Delta Blues Museum, hébergé dans une ancienne gare de l’Illinois Central datant de 1912, leur rend un vibrant hommage. Il conserve pieusement, déménagée de Stovall Plantation, la cabane de Muddy Waters, un ancien conducteur de tracteur devenu bluesman légendaire et qui inspira les Rolling Stones, ainsi que des guitares, souvenirs et autres objets liés aux enfants du pays. Blues Alley, le quartier entourant le Depot où tous ces musiciens prirent le train un jour pour aller tenter leur chance dans les villes du Nord, s’anime lors du Sunflower River Blues & Gospel Festival. L'établissement le fait depuis 1979, et depuis 1999 dans l’ancienne gare de Clarksdale, classée monument historique. Le plus vieux musée de musique de l’Etat a été fondé grâce à de nombreuses bonnes volontés, y compris celle de Billy Gibbons de ZZ Top qui a remué ciel et terre pour récolter des fonds !
Ground Zero Blues Club (387 Delta Avenue): Ouvert début 2001, ce club permet aux visiteurs d'écouter artistes locaux et vedettes mondiales du blues. Fondé en 2001 à l’initiative (entre autres) de l'acteur Morgan Freeman, ce club permet aux visiteurs d'écouter artistes locaux et vedettes mondiales du blues. A 79 ans, l'acteur culte de «Seven» gère ce lieu avec un autre ami, le maire Bill Luckett. «Morgan et moi, explique l'élu qui possède avec lui 90% du club, nous voulions une belle scène, plusieurs concerts par semaine, où tout le monde se sente le bienvenu et qui rassemble touristes et locaux, Blancs et Noirs.» Les associés du Ground Zero sont pour l'instant loin de faire du profit. «Notre objectif n'a jamais été financier. Le défi, c'est de maintenir un lieu pour perpétuer le blues, et de payer convenablement les artistes.
Riverside Hotel (615 Sunflower Avenue): Muddy Waters, Duke Ellington, Howlin’ Wolf… y ont séjourné.
WROX Museum (257 Delta Avenue): évoque cette station de radio née en 1944 où officia Early Wright, le « Soul Man », animateur de radio noir qui rencontra toutes les stars de la musique US.
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Cutrer Mansion: Les passionnés de littérature se souviendront de Tennessee Williams qui passa une partie de son enfance à Clarksdale, en allant voir la Cutrer Mansion. Ce petit palais, construit dans le style renaissance en 1916, était la propriété de J. W. Cutrer et son épouse, Blanche, seule fille de John Clark, fondateur de Clarksdale. Leur style de vie, les fêtes et bals masqués somptueux donnés par les propriétaires, leur excentricité, de même que leurs caractères inspirèrent à l’écrivain quelques-unes de ses pièces et personnages. Belle-Reve, la demeure à laquelle fait référence Blanche DuBois, l’héroïne de « Un Tramway nommé Désir », serait directement la Cutrer Mansion.
Hopson Plantation: Pour dormir dans le secteur, la Hopson Plantation, la première plantation intégralement mécanisée dans les années 1940, est une option insolite. D’anciennes cabanes de ramasseurs de coton au confort limité composent les Shack Up Inn mais leurs disponibilités sont très limitées. Le Hopson Plantation Commissary accueille des concerts de qualité et propose un motel aménagé dans une ancienne plantation, le Shack Up Inn.
Clarksdale et la Route du Blues
Clarksdale, c’est aussi le croisement de la route 49 et de la Highway 61, la Route du Blues. La route du Blues, c’est 1 000 miles (1 600 km) si on trace par la route la plus directe entre Nouvelle-Orléans et Chicago. En remontant le Mississippi, la musique blues a traversé les États-Unis du Sud au Nord tout en subissant différentes transformations.
Figures Emblématiques de Clarksdale
Parmi les maisons en brique, les propriétaires des petites bicoques en bois se balancent nonchalamment sur leur rockingchair. Ils ont vu passer bon nombre des géants du blues: les légendaires John Lee Hooker, Willie Brown, Sam Cooke (auteur de «Wonderful World», reprise par Louis Armstrong) y sont nés, tout comme Earl Hooker, Eddy Boyd, Eddie James «Son» House, entre autres. Ainsi que Ike Turner, ex-mari et partenaire de scène de Tina Turner, quelques décennies plus tard. Robert Johnson, Muddy Waters, W.C. Handy y ont vécu. Sonny Boy Williamson et tous les plus grands, y compris le monument B.B. King , y ont longtemps joué, voire séjourné.
Bill «Howl-N-Madd» Perry: A 68 ans, le charismatique Howl-N-Madd à la barbe poivre et sel incarne ce qu'il y a de si spécial à Clarksdale. Comme il ne manque pas de le rappeler, son nom est inscrit au Delta Blues Museum de Clarksdale et sur trois «blues markers», ces panneaux disséminés depuis peu dans toute la région qui rendent hommage aux grands noms de la musique. Bill Howl-N-Madd a eu le privilège de partager la scène avec des figures emblématiques tels T-Bone Walker, Little Milton, Johnnie Taylor, Little Richard, les Moonglows, dont fit partie Marvin Gaye, ou Freddie King, l'un des trois «kings» du blues avec B.B. King et Albert King.
Sharo Perry (Shy): Fille de Bill «Howl-N-Madd» Perry, 39 ans, elle en paraît 25, est tombée dans le blues à l'âge de 8 ans. Elle a conscience d'être une exception: «La plupart des musiciens sont des hommes assez âgés. Le blues a été un peu abandonné par ma génération et par les plus jeunes. Beaucoup ont plutôt grandi avec Michael Jackson, Run DMC, le hip-hop, et c'est cette musique qui les a influencés. Or je ne suis pas sûre qu'ils sachent que ce son vient aussi du blues. Mon père et moi nous efforçons de le maintenir en vie.»
Un Climat Social Complexe
A l'instar de tous les Etats du Sud, la société et l'économie du Mississippi au XIXe siècle reposaient sur l'esclavage, qui n'a d'ailleurs été officiellement interdit qu'en… 2013! En cent quarante-trois ans, l'Etat, actuellement le plus pauvre des 50 qui composent l'Union, n'avait jamais ratifié administrativement la décision abolitionniste de 1870 du Congrès de Washington. Les Etats confédérés sudistes esclavagistes venaient alors de perdre la guerre de Sécession. Dans le Mississippi, l'esclavage avait ensuite disparu, mais seulement pour être remplacé par l'une des politiques de ségrégation raciale les plus strictes du «South». Les Noirs, auparavant esclaves dans les champs de coton, étaient alors devenus des travailleurs pauvres et exploités, dans les mêmes plantations.
En 1958, la ville a accueilli Martin Luther King. Ce n'est pas un hasard si, le 29 mai 1958, la ville a accueilli le premier meeting majeur de la Southern Christian Leadership Conference (SCLC) et son premier président, Martin Luther King . En 1962, devant un millier de Noirs, le pasteur avait appelé son public à «Stand in, sit in, and walk by the thousands» («Se lever, participer et marcher par milliers»). Dans les années 1960, le district scolaire de Clarksdale fut aussi le premier à obtenir des droits équivalents pour les écoles noires et blanches.
Aujourd'hui, les marques de la ségrégation et ses traumatismes sont encore très présents, comme dans tous les Etats du Sud. A côté du Ground Zero Blues Club, la voie ferrée séparait les quartiers noirs, à l'est, des quartiers blancs, à l'ouest. «Il y a encore des endroits ici où Noirs et Blancs ne se mélangent pas, note le maire. Les Noirs sont souvent dans les écoles publiques, les Blancs dans le privé», regrette-t-il. Ce qui perpétue les inégalités.
Conclusion : Un Avenir Incertain, un Héritage à Préserver
Clarksdale, ville chargée d'histoire et de musique, se trouve à la croisée des chemins. Son renouveau touristique, basé sur la valorisation de son héritage blues, lui offre une opportunité de développement économique. Cependant, elle doit veiller à préserver l'authenticité de sa culture et à ne pas tomber dans une simple exploitation commerciale. Le défi est de taille : honorer le passé, construire un avenir plus équitable et faire vibrer le blues pour les générations futures. Espérons que le blues lui rapporte enfin quelque chose. C'est là où la légende est née !
Quelques conseils de lecture
Si vous souhaitez approfondir vos connaissances sur le blues, ses artistes et son héritage, voici quelques ouvrages et publications de nos experts :
- Que sais-je ? Le blues - Gérard Herzhaft (2023)
- Ma Rainey : La mère du blues - Steven Jezo-Vannier (2022)
- La contre-culture américaine des années 1960 - Claude Chastagner (2011)
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